‹ La Lanterne de DiogèneChapitre 20 sur 20 · LES FETES D ORANGE 2 2Q · texte numérisé non relu

LES FETES D ORANGE 2 2Q

femme, levant son bras désespéré pour l'apostrophe douloureuse, on eût dit l'âme de la Grèce tout à coup vivante en ces ruines, et le même élan d'enthousiasme souleva d'une longue clameur les huit mille spectateurs assemblés.

De telles minutes valent un voyage. Et en vérité je n'écris ces lignes que pour engager à le faire ceux qui par hasard les liront. On dit l'entreprise chancelante, et je sais les difficultés de tout ordre que dut vaincre, pour nous offrir ces fêtes, le vaillant félibre Mariéton. Or il ne faut pas qu'elles meurent. Il ne faut pas qu'une pareille occasion de beauté et de joie collective se perde par mauvais vouloir ou seulement par incurie. A défaut de l'Etat qui boude, il importe que le public veuille, et, afin de vouloir, qu'il sache. Il importe aussi que les promoteurs de ce noble effort artistique aient de son but une claire conscience qui semble leur manquer encore. Nous avons un monument, soit. Encore sied- il de savoir qu'y mettre. On a tôt fait de dire « Bayreuth français », entretenant par ces deux mots une illusion un peu naïve. Bayreuth est né de la vie d'un homme : ce temple a été bâti pour une œuvre. Ici c'est l'inverse qui a lieu. N'oublions pas que les Romains, qui furent en somme les architectes de ces arènes colossales.

n'eurent pas de littérature dramatique. Ils vivaient du trésor hellène, ce qui ne nous est plus possible. Au rebours, le plus grand créateur de nos temps modernes, Shakespeare, n'a pas marqué la place où s'élevèrent ses tréteaux. Il ne faut donc pas se hâter de croire que cette sublime scène d'Orange puisse, par sa seule vertu, susciter des prodiges littéraires. Certes, elle peut provoquer quelque temps des résurrections émouvantes qu'on ne saurait trop applaudir. Mais, pour que ces fêtes soient durables, elles doivent être vivifiées par l'effort de poètes nouveaux qui travaillent pour elles. Poètes ? Musiciens ? Qu'importe! L^avenir dira l'œuvre viable. Il y a là, par l'ampleur du public, le plein air, le décor immuable, une féconde école de drame. Au travail ceux qu'elle n'effraie point I Et queles autres viennent applaudir. Allons à Orange nous confronter avec la grandeur du songe antique. Nous en reviendrons mieux armés pour ouvrir à la Tragédie moderne des perspectives imprévues !

A André Antoine.

Une salle de théâtre, l'après-midi. J'y suis entré à pas de loup, par de mystérieux dédales, ayant donné le mot de passe au cerbère qui garde le seuil, tout le monde n'ayant pas en poche un gâteau de miel, comme Virgile. Et d'abord mes yeux, encore éblouis de la pâle clarté solaire où s'agitent dehors les vivants, discernent mal ce séjour des ombres. Pas de lumière sur la scène. La salle, toutes girandoles éteintes, 'paraît plus vaste et plus imposante en cette atmosphère de nuit où scintillent vaguement les dorures. Les fauteuils sont couverts de housses grises. Là-haut, aux deuxièmes galeries, une ouvreuse invisible et muette erre avec une lanterne sourde. Dans un coin, sur un escabeau, un homme coiffé d'une casquette est assis, des cahiers à la main, près d'une veilleuse électrique. C'est le souffleur. Il paraît dormir. Et je n'entends pas le

murmure familier de voix hésitantes qui récitent On ne répète donc pas, ici>

Des gens cependant, çà et là, égrenés aux rangs de l'orchestre, semblent attendre quelque chose. Ils fument. Je vois remuer le point rouge des cigarettes. Ils chuchotent parfois à voix basse. Et voici que je reconnais, dans l'ombre embrumée , des visages. Il y a là le directeur du théâtre, le régisseur, un journaliste, un auteur triste, un auteur gai. Un peu à l'écart, quelques actrices, figures fines aux yeux fébriles, frileuses dans leur col de fourrure. Je serre des mains à la ronde. On échange ce « Bonjour, mon vieux! » salut consacré des coulisses, qui exprime de vraies cordialités ou pare des rancunes féroces. Je demande : « Qu'estce qui se passe? » On me répond : « Des auditions. » Et je soulève un coin de housse, je m'assieds sur un strapontin, j'attends en silence avec les autres.

Peu à peu on se met à causer. En un clin d'œil nous avons jugé les premières de la semaine, dont pas une ne fera le sou, c'est bien juste, nous avons décrété la date de deux faillites imminentes, nous avons nommé le remplaçant d'Henry Fouquier au

Figaro, nous avons résolu — de cinq façons — la question de la Comédie-Française : la première supprimant le répertoire ; la seconde supprimant les pièces modernes; la troisième supprimant l'administrateur ; la quatrième supprimant le Comité ; la cinquième supprimant la subvention. Si seulement le ministre était là! Et l'auteur gai de nous conter comme quoi il a faitinterdir le Cî<ipar un de nos censeurs les plus amènes en lui demandant : « Que pensez-vous d'une pièce où un Monsieur «jeune tueunvieuxMonsieurdont ensuite il épouse « la fille? » Le censeur adit : « Révoltant 1 » L'auteur triste esquisse un sourire.

Brusquement on donne la rampe. La scène poussiéreuse s'éclaire, plus vaste elle aussi, sans décor/ encombrée de portants, de vieux meubles, de tout un attirail fantastique. Une toile de fond,mi-déroulée, représente une plaine déserte semée de vastes meules d'or. C'est un paysage de Beauce, pour la Terre d'Emile Zolaqui doit passer avant longtemps. Le souffleur se frotte les yeux, se secoue, soulève sa casquette. Il rêvait qu'il manquait une réplique. Il reprend son somm.e interrompu

Là-bas, par une petite porte, entrent une jeune femme et un jeune homme. Ils ont l'air très intimidés,s'avancent gauchement vers la rampe. Ladame s'assied sur une chaise de paille. Le jeune homme sepromèneavec fièvre et se frappe le front d'un geste indigné. Qu'est-ce qu'ils récitent donc> Je connais cela. Parbleu! c'est une scène du T)emt-Monde de Dumas fils, tout simplement. C'est curieux, dans la bouche de Worms et de M^'^ Marsy, cela prenait une autre allure. Autour de moi, dans la pénombre, des réflexions à mi-voix s'échangent : « Est-ce (( assez toc, ce Dumas fils! Dire qu'on nous encom- « bre avec ça depuis bientôt un demi-siècle! EtBec- « que est mort de rage et de faim! » Mais le jeune homme et la dame se taisent. Us ontfini. Ils s'inclinent vers la salle, dans laquelle ils devinent des juges qu'ils ne peuvent d'ailleurs distinguer. Le directeur touche son chapeau : « Merci, Mademoiselle! » Ils s'en vont. Deux autres, aussitôt, les remplacent. Cette fois ce sont deux jeunes filles, pas jolies, lespauvres petites. Elles minaudent désespérémentedébitent un texte inconnu. Je me renseigne : u Ah! parfaitement, cAdrienne Lecouvreur .,. » « Est-ce assez toc, ce Legouvé?... » « Merci, Mesdemoiselles! )» Elles s'en vont. Deux éphèbes leur succèdent. Éclats de voix tragiques. On dirait les

deux frères Mounet parlant dans un chapeau haut de forme. C'est des vers ! C'est une scène de Ruy Blasl Les commentaires gouailleurs reprennent: « Ah! non, des vers, il n'en faut plus! Pourquoi « pas CyranOy tout de suite I Est-ce assez toc, ce « théâtre d'Hugo I » « Merci, Messieurs! » A qui le tour> Entre une jeune personne, toute seule, de mise décente, mais toujours disgraciée, hélas! On dirait une pensionnaire ou une demoiselle de magasin. Toute seule ! C'est donc un monologue? C'est une pièce de Sully Prud'homme... L'auteur gai proteste avec force : « Pour cent mille balles, j'en ferais autant. » La jeune personne se dissipe. Encore une autre... Cette fois-ci, malgré nous, nous prêtons l'oreille. C'est qu'elle a une voix merveilleuse, émouvante, variée, musicale! Et quel œil, quelle bouche expressive! Quelle justesse de geste et d'accent! Et puis elle dit de jolies choses. Quoi donc? Une tirade d'Alfred de Musset. Un peu toc, c'est vrai, mais enfin... il y a là, tout de même, un charme. Nous ne causons plus. Nous sommes inquiets. Songez donc! C'est peut-être une étoile future. Chacun de nous songe in petto : « Elle ferait rudement bien, dans ma pièce! » Et nous retenons notre souffle, nous désirons tant être émus, nous avons une telle peur d'être dupes!

Non, vraiment, c'est étonnant, je vous assure. Je sens que ma gorge se serre, et une sensation délicieuse,celle d'une larme qui pourrait poindre, m'étreint comme un spectateur quelconque, comme un bourgeois, comme unconcierge! Cette jeunefemme est Camille, et nous sommes tous Perdiccan. Un peu de jeunesse immortelle vibre enfin, chante enfin sur ces planches. Je suis ravi. Nous sommes ravis. 11 y a une tendresse, un respect dans le « Merci» directorial qui salue cette fois l'inconnue. Et le régisseur se précipite, il va prendre l'adresse de celle que nous nommons déjà l'Etoile, la convoquer pour une autre fois. Ce sera pour elle le salut, l'aisance — car elle est pauvre, son visage l'atteste, anémié de jeûne et d'attente — la fortune, qui sait > la gloire peut-être... A moins que celle-ci, comme tant d'autres, ne soit qu'une étoile filante, et que nous ne nous soyons trompés...

E,t le défilé recommence, de nouveau banal, lamentable. Les scènes de Pailleron alternent avec les scènes d'Emile d'Augier. (Est-ce toc, mon vieux ! est-ce toc!) Jean Baudnj coudoie les Deux Gosses.

L'argot s'entremêle au lyrisme. C'est un pot-

pourri fabuleux. Et des filles sans nombre viennent là;, peu séduisantes la plupart, filles honnêtes et misérables, on le devine à leurs jupes crottées, filles perdues aux toilettes voyantes, cela paraît plus triste encore, elles viennent toutes demander au théâtre un gagne-pain qu'elles supposent facile, moins pénible que de vendre l'amour ou de ravauder dans une mansarde. Et, comme un déclic de guillotine, l'invariable « Merci, Mademoiselle », refrain ironique et bientôt lassé, les expédie vers la petite porte, les renvoie à la rue boueuse, les arrête quelquefois en plein essor. Etle régisseur ne les suit pas pour leur demander leur adresse. Nous autres, nous n'écoutons plus. L'auteur gai nous conte une histoire : comment un ingénieux loustic s'y prit pour déjeuner « à l'œil » dans les tavernes de Montmartre, en distribuant aux patrons d'icelles le prix d'un concours culinaire dont il formait seul le jury. Nous nous tordons. L'auteur gai s'en va, ayant vérifié son effet. Il le placera dans sa prochaine pièce.

Encore un sursaut d'attention. Une créature superbe clôt la liste de ces créatures manquées. Elle n'a pas l'ombre de talent. Mais un corps magnifique s'annonce sous l'humble étoffe d'occasion qui l'habille et qui le dépare. Les yeux, à la regarder,

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s'allument. On la prie poliment de se taire et de repasser après demain. Ce sera une figuraiite de choix.

Maintenant, c'est fini tout à fait. On coupe la rampe. La scène redevient un lieu vague semé de chausses-trappes sournoises. Les meules d'or de la toile de fond s'éteignent comme dans un rêve. Nous assiégeons le directeur — car vous pensez bien, n'est-ce pas ? que nous ne sommes pas venus là pour apprendre l'ancien répertoire. Il dit à chacun son mot, bougonne, et se sauve en nous donnant au diable. Je lui jette ■. « C'est égal, si Hugo, (.< Dumas, Augier,tous les autres,c'est déjà toc, qu'en (( sera-t-il de nous, bon Dieu ? » Il riposte, en haussant ses fortes épaules : « Pas grand'chose, mes « pauvres enfants ! » et disparaît au pas de course.

Par les mystérieux dédales, sur la pointe des pieds par habitude, je m'achemine vers la sortie. Voici la rue. La nuit est tombée. Des lampes luisent derrière les vitres, des camelots hurlent, un tramway mugit. Je gagne l'immense cohue qui se déroule [sur les boulevards autour des boutiques de joie plantées là pour le jour de l'an et pleines de

)Ouels d'enfants patronnés par M. Lépine. Et je songe, en jouant des coudes parmi les passants affairés, que leurs destinées et la mienne sont pareilles aux pauvres filles que je viens de voir tout à l'heure apparaître et puis s'éclipser aux douteuses lueurs de la rampe : ombres fugaces qui traversent le champ lumineux de la vie, balbutient tant bien que mal un bout de rôle sans savoir si Quelqu'un les écoute, et renti-ent tout à coup dans l'ombre, vers quoi? — vers quoi?

L'Héroïsme AU théâtre»

A G. Clemenceau.

Mesdames, Messieurs,

Je m'imagine un Grec de la grande époque — au V® siècle avant Jésus-Christ — au soir de ces spectacles qui ont immortalisé les noms des poètes Eschyle et Sophocle. Cet homme, cet Athénien — poète lui-même ou philosophe — je me le figure debout sur un des gradins les plus hauts de l'hémicycle granitique, tandis qu'à ses pieds le peuple s'écoule avec un murmure d'orage dans la nuit lentement survenue. Tous sont partis, il demeure seul au sommet du cirque envahi par l'ombre, au fond duquel la scène est vide qu'animait tout à

(i) Conférence prononcée à VtAuïadQ Genève, le lo mars

l'heure le chœur tragique. Et dans son esprit il revoit chaquepéripétie du drame : c'est Prométhée lié au roc, plus grand que les dieux qui l'enchaînent, annonçant un avenir meilleur ; c'est OEdipe, les yeux crevés, s'enfonçant vers l'exil lamentable; c'est Electre évoquant Agamemnon avec des libations funèbres; c'est Oreste en proieaux Erynnies, enfin délivré par un dieu ; c'est l'ombre exquise d'Antigone proclamant les lois non écrites... En ces figures, tout un peuple assemblé vient de goûter la joie sublime de reconnaître ses légendes, les fictions dès longtemps consacrées par la bouche de ses Aèdes. Mais lui, le spectateur attardé, y discerne encore autre chose : je veux dire l'âme plus divine, la philosophie imprévue qu'y exprima le dramaturge. C'est à ce sens caché du drame, c'est au son des paroles nouvelles qu'il songe dans le crépascule. Et, quand il se décide enfin à rejoindre la foule humaine éparse aux rues de la cité, c'est d'un autre œil qu'il envisage les tableaux mouvants de la vie. Un voile, pour lui, s'est déchiré. Son âme, au pur foyer tragique, s'est allumée comme un flambeau. Il emporte avec soi désormais une notion plus sacrée du destin, un viatique amer d'héroïsme. Je parle d'un rêveur solitaire. Mais soyez sûrs que les plus humbles ont, eux aussi,

participé, selon leur sensibilité plus fruste, à ces vibrations fécondes. Ainsi le poète dramatique savait alors captiver ensemble toutes les classes du corps social; il faisait adorer en un même symbole tout ce qui depuis lors a fait l'objet de cultes divers opposés parfois, le passé et l'avenir de la race, .la la cité, les dieux et l'homme lui-même. Heure unique de jeunesse radieuse et d'équilibre bienheureux vers laquelle nous tournons la tête avec un regret impuissant...

Depuis lors, en effet, aucun peuple n'a renouvelé le miracle. Des hommes de génie, çà et là, ont édifié dans chaque nation quelques œuvres d'art colossales. Mais aucune de ces œuvres n'enferme en soi l'effort total d'une époque, aucune ne sut être à la fois, comme les prodiges de l'esprit grec, un patriotisme, une éthique et une religion. Cela tient à ce fait, avant tout, que le Christianisme, religion régnante, n'eût pas toléré d'être mêlé aux fictions humaines. Il a fait une coupure profonde entre la nature et l'idéal, les choses profanes et les ch.oses saintes. L'Eglise s'est arrogé le droit exclusif de commenter le mystère du monde, laissant à l'art l'emploi frivole de toucher et de divertir. De là, chez les plus grands poètes de la période chrétienne, en ce qui touche ce domaine interdit, une

sorte de barrière abrupte, je ne sais quelle sécheresse inféconde. Shakespeare et Gœthe, par exemple, créateurs d'Hamlet et de Faust, je les compare à des pyramides qui projettent leur ombre sur un désert, plutôt qu'à des temples hospitaliers où viennent communier les hommes. Seul peut-être Richard Wagner a tenté victorieusement d'abolir ce fatal divorce entre l'art, vision humaine, et le royaume de l'au-delà. Mais ce magicien, ce monstre, avait lui seul à son^ service les exorbitantes ressources de la parole articulée et de la musique, du chant. Quoiqu'il en ait pensé lui-même, il nous apparaît déjà comme un isolé plutôt que comme un précurseur.

Et cependant l'Humanité ne renonce pas à son rêve. A chaque époque, la plus sceptique, la plus négative en apparence, s'élèvent des voix qui réclament la résurrection du Songe antique, l'éclosion des beaux poèmes où s'allieront la Vie et la Foi. Inutile de vous rappeler, je pense, que nos purs classiques français n'ont pas ignoré ce souci : Polyeucte, Athalie, Don Juan en sont d'assez beaux témoignages. Et, de nos jours, le seul écrivain qui ait osé renouveler, au moins dans la poésie lyrique, cette hardie conception de l'art, est celui même dont la France vient de célébrer le centenaire

avec un bruit d'apothéose : vous nommez tous Victor Hugo.

Je voudrais examiner devant vous quels vestiges de cette tradition subsistent, à l'heure actuelle, dans le cerveau de nos artistes, quels efforts sont tentés, au théâtre, pour donner de l'homme une image complète^ à la fois sublime et vivante. Je sais que cette entreprise, dès l'abord, pourrait provoquer des sourires. Il y a très loin du tableau que nous évoquions tout à l'heure — le théâtre hellène enflammé par les splendeurs du crépuscule — à ces étroites salles de spectacle décorées d'or et de velours rouge où des bourgeois congestionnés par une atmosphère irrespirable viennent le soir dilater leur rate, oublier la Bourse ou la Chambre au choc de joyeux quiproquos. Je n'oublie pas que le Théâtre moderne, selon le mot du grand Berlioz, prêtre mort sans trouver d'autel, « le Théâtre est à la Musique — entendez à la Poésie — sicut amori lupanar ». Mais, si faibles que soient les rayons qui pénètrent dans ce repaire, ils attestent l'invincible idéal. Et le nombre est plus grand qu'on ne croit de ceux qui ne se résignent pas à cette bassesse ambiante et que hante un désir inassouvi. Ils se costument en bouf" fons pour éviter les pommes cuites, mais ils méditent

des revanches. Je vous demande votre bienveillance pour peser leur chance de succès.

Deux écoles d'art bien distinctes se disputent pour l'instant la scène française : le Romantisme et le Réalisme. Vous en connaissez les caractères. Le Romantisme, issu de Shakespeare et de la Tragédie classique, tout en affichant un retour à la nature et à la vérité, voulut, crut d'une ardeur sincère instaurer un Drame héroïque. Il suffit, pour s'en convaincre, de relire la célèbre préface de Cromwell, où, par sa fougueuse critique des trois unités, par son apothéose du grotesque en art et de la couleur locale, par son analyse éloquente du dualisme chrétien, Victor Hugo, à son de trompe, annonça une esthétique nouvelle. Le résultat fat, par malheur, très loin de répondre à la prophétie. Le drame romantique, de l'aveu général, est chose caduquedansl'œuvre énorme du plus grand des lyriques modernes. Il n'a fait que remettre à la scène es oripeaux de Shakespeare. Ses héros, à qui manquent à la fois la vraisemblance historique et la profondeur morale, ne sont quedes fantoches boursouflés qui empruntent à la seule magie du lan-

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gage une vague apparence de vie. La récente reprise des ^nrcrraves est venue en donner une dernière preuve : le public, encore attiré par la réclame delà presse et par la gloire d'un grand nom, ne se passionne plus pour de bon en faveur de ces ombres grandiloquentes. Le cor d'Hernani, comme celui de Roland, n*éveille plus pour nous, au fond du passé, que l'écho de batailles lointaines.

Cet échec du génie romantique au théâtre est dû d'abord, c'est évident, au caractère même de ce génie,plus subjectif que créateur, plus oratoire qu'impersonnel. M. Renouvier, dans son beau livre sur Hugo poète et philosophe, a montré, par une analyse très fine, que le propre de la pensée roman, tique est, au lieu de se laisser guider par les concepts de la raison, d'obéir uniquement à l'image, aux suggestions de la rime. Nos classiques traduisaient en vers ~ souvent non sans peine, Boileau nous le dit — un dessein conçu d'avance en prose. Le romantique, à peine bridé par une vague idée générale, se laisse aller aux coq-à-l'âne de sa fantaisie souveraine. Ce procédé peut donner, enpoé sie lyrique, des merveilles d'associations imprévues. C'est le miracle de la rime, célébré par Sainte-Beuve et Banville. Mais le drame est, avant toutje royaume de la logique et de la volonté. On peut donc

dire, sans rien forcer, qu'il y a une contradiction intime, fatale, entre le vers à rime riche, instrument favori du romantisme, et l'expression, le développement scénique d'une pensée et d'un caractère.

A cette première cause de faiblesse, il faut joindre une confusion plus dangereuse encore. Je la relève dans une note de ce même Cromv^ell où, parmi beaucoup de vues ingénieuses, je trouve ces lignes significatives empruntées par Hugo à Goethe •: « Il n'y a pas à proprement parler, dit « Goethe(Swr VcArt et l'cAîitiquité),de personnages « historiques en poésie. Seulement, quand le poète « veut représenter le monde qu'il a conçu, il fait à « certains individus qu'il rencontre dans l'histoire « l'honneur de leur emprunter leurs noms pour les « appliquer aux êtres de sa création. » C'est, Messieurs, la pure théorie classique. Hugo s'en étonne outre mesure. Il croit à un lapsus de Goethe. Toute l'erreur du romantisme est dans cet étonnement d'Hugo. Tandis que Racine et Corneille (qu'ils en eussent ou non conscience) peignaient des hommes de leur temps sous la défroque romaine ou grecque, et par là ont laissé d'immortels poèmes, malgré les froideurs de la convention, le Romantisme s'est ingénié à ressusciter des époques défuntes- Il a pris le mirage pour la réalité. Il a res-

titué des décors d'antan, des costumes, des apparences mortes, toute une cohue pittoresque. Il n'a oublié que les âmes. Impuissant à atteindre la vérité passée et dédaigneux de la vérité présente, il n'a créé qu'un genre bâtard dénué de pensée organique et de vérité éternelle. Ce système — avec du génie — peut bien suffire à brosser les fresques d'une Légende des siècles épique. Il ne saurait créer un drame.

Le Réalisme, lui, procède du vaste mouvement d'enquête sincère auquel nous devons le roman moderne. Ici, nulle prétention d'exprimer un idéal quelconque. L'artiste ne veut que transcrire les spectacles qui Tout frappé. Le réalisme a pour ancêtre Balzac, Titan fiévreux et solitaire, dont on ne sait trop, en effet, s'il a dépeint le monde qu'il avait sous les yeux, ou bien si ce monde, après coup, ne s'est pas modelé sur ses fictions. (C'est ainsi que le peintre Whistler, se promenant au bord de la Tamise par une matinée de brouillard, constata, dit-on , avec un sourire : « La nature commence à copier mes tableaux.») 11 a pour théoricien Emile Zola, dont l'ambition fut de plier l'artiste aux procédés scientifiques d'expérience et d'observation, fut, comme il l'a exposé en plusieurs volumes, avec sa brutale maîtrise, « de faire de la

sociologie pratique ». Méthode que ses propres romaas, d'une irréalité superbe, démentent presque à chaque page. Il n'importe. Avec ses formules contestables , ses analogies arbitraires entre le savant et Tartiste, cette doctrine nous a rendu un très grand service: elle a enfin tourné nos yeux vers le présent et vers la vie. Née d'une réaction salubre contre le bric-à-brac romantique, elle nous a vraiment apporté une matière d'art toute neuve. C'est grâce au réalisme, en somme, que nous commençons à entrevoir les beautés du monde qui nous entoure.

Mais si cet effort a suscité toute une littérature féconde, on ne peut pas dire avec certitude qu'il ait triomphéau théâtre. Nous assistons précisément aux efforts, aux tâtonnements de toute une génération soucieuse de vérité et d'exactitude, qui réussit malaisément à se faire accepter à la scène. C'est que le Théâtre, encore une fois, ne vit que de conflits psychologiques, de l'étude des mœurs et des caractères, de l'analyse passionnée des âmes. Or le réalisme, jusqu'ici, s'est attaché à reproduire les aspects changeants de la nature, les milieux où s'agite l'homme aux dépens de l'homme lui-même. Le Théâtre, comme Ta dit Henry Becque, le Théâtre est « 1 art des sacrifices » ; et le réalisme, pré-

cisément, fait profession de tout dire, de photographier l'univers, d'ignorer les nécessités du choix. Bien plus, il n'a voulu observer, sous prétexte de documents certains, que les types sociaux les plus vulgaires, sans comprendre qu'un seul cœur de héros en dit plus long sur l'humanité que mille biographies de pleutres. Il a cru, il a laissé croire que vérité et médiocrité étaient forcément synonymes, ou bien alors il s'est complu, par une manière de gageure, à la peinture de vilenies exceptionnelles. Il a fait collection de monstres. Et la foule aime encore mieux un idéalisme arbitraire — fût-ce l'ignominieux mélodrame ! — que ce partipris de laideur et de dénigrement hostile. Ce n'est pas moi qui l'en blâmerai.

Ainsi des héros de carton, sans logique et sans émotion vraie, d'une part — de l'autre des portraits ressemblants, certes, mais sans beauté^ sans passions ferventes, voilà ce que nous offre, ou peu s'en faut, l'art dramatique français moderne. De part et d'autre, bien entendu, un talent de forme admirable, des prestiges de jonglerie verbale, des prouesses d'habileté scénique. Mais nulle part l'étincelle sacrée, une larme qui coule, un cœur qui bat. Il ne faut pas trop s'étonner que l'humanité mécontente se détourne de cette double image, ou

factice ou désenchantée, et que leThéâtre, aux yeux d'une élite ne soitplus qu'un art inférieur. Cela tient à ce qu'il néglige, oublie ou dédaigne sa mission.

Est-ce à dire qu'aucune tentative ne soit faite dans le sens que j'indique, ne s'efforce de concilier une description animée du monde avec le sens de l'héroïsme et de la vérité supérieure ? Il s'en faut, et de beaucoup. Tentatives éparses, individuelles, sans lien, mais qu'un souffle ardent vivifie.

Je signale, en première ligne, la campagne obstinée grâce à laquelle nos auteurs — sinon le public — ont pu se familiariser avec les chefs-d'œuvre d'Ibsen, de Bjornson, de Tolstoï, d'Hauptmann, où nous trouvons^, précisément, ce mélange de pensée et dévie, cette force et cette profondeur qui parfois — ils l'avouent — font défaut à nos habiles dramaturges. Ce n'est pas le lieu de discuter quelle relation ces œuvres puissantes, mais souvent étranges et obscures, peuvent avoir avec la pensée française, éprise de logique et de clarté. Leur influence, malgré les colères, le parti-pris de réaction de ce qu'on pourrait appeler le nationalisme litté-

raire, m'apparaît indiscutable. Ce n'est pas en vain qu'on entre en contact avec tant de sérieux et de grâce, de science humaine et d'ingénuité. Un trouble en demeure à ceux même qui se fient le plus aux recettes courantes de la cuisine théâtrale. Ils ont senti passer un souffle, ils ont entrevu « autre chose », un génie, un royaume inconnus. Il est clair que des pièces françaises, pour être goûtées d'un pubhc français, devront être parées toujours des précieuses qualités de la race : ordre, précision, limpidité. Mais l'erreur, à mon sens, est de croire que ces qualités soient exclusives de celles que nous admirons chez autrui. Il ne s'agit pas d'adapter une forme littéraire quelconque, d'imiter, par exemple, le procédé symbolique par lequel Ibsen vieillissant se plaît à nous entraîner avec lui dans les méandres de son rêve. Il s'agit d'être ouvert au monde mystique qui est accessible à tout homme, et de l'exprimer selon l'instinct aveugle que chaque artiste porte en soi. En ce sens la poésie Scandinave a beaucoup fait pour nous rappeler ce que Schérer définissait — à propos de votre Amiel — «le pays des visions ineffables et des divines tristesses ». Il faut donc remercier ceux à qui nous devons d'être initiés — presque malgré nous, avouons-le — à cette âpre et fière pensée :

Antoine, fondateur du Théâtre Libre, et Lugné Poé, directeur del'OEuvre, que vous entendîtes ici même défendre, mieux que moi, sa propre cause.

Ces auteurs ne sont pas les seuls qui fassent l'orgueil de nos soirées. Parmi les nôtres^ qui excellent d'ordinaire aurôle, nullement méprisable d'ailleurs et difficile entre tous, d'amuseurs publics, plusieurs par éclairs ont montré ce dont leur talent serait capable s'ils avaient un autre auditoire ou une différente ambition. Les Hervieu, les Brieux, les Ancey, les Jullien, les Mirbeau, les Descaves nous ont offert des drames poignants où l'intérêt des questions en jeu s'allie à la grâce émouvante, à la nouveauté des tableaux. Entre tous François de Curel;, aristocrate désœuvré descendu lui aussi dans le cirque où son apparition étonne, a su passionner le public aux éloquentes confessions d'une âme hautaine et troublée. Et, derrière eux, c'est toute une pléiade déjeunes gens enthousiastes que la vie, selon le mot d'Aristote, n'a pas encore « passés au rouleau » et qui veulent tenter à leur tour l'incertaine et belle gageure. C'est Maeterlinck, poète exquis, expert au caprice des féeries, en qui s'incarne l'art subtil de Técole dite symboliste. Ce sont Emile Fabre, Romain Rolland^ Lucien Besnard, Eugène Morel, Fernand Gregh, Henry Bé-

servir à défendre une thèse, à faire prévaloir une doctrine, ne peut prétendre rivaliser avec le discours ou le sermon. Ce serait tomber précisément dans l'erreur que nous signalions chez les romantiques et les réalistes : ce serait prendre comme but de l'art une cause extérieure à l* homme (moyen âge, nature, socialisme), une idée, une notion abstraite. Ce serait lâcher la proie pour l'ombre.

Le but de l'art — ai-je besoin de le dire? — n'est pas de raisonner, de prêcher, de convaincre, mais d'émouvoir. Il est de faire naître la joie, joie du rire ou joie des larmes, car il y a, comme disaient les Grecs, une sorte de délivrance auguste, une purification brûlante dans le spectacle désintéressé, ennobli, des douleurs humaines. L'art est le témoin passionné, tragique ou léger, d'une époque, qui garde pour les époques futures, plus lumineuses que la nôtre, l'image de nos désespoirs, de nos désirs, de nos combats. Il n'existe pas d'art social. Il n'existe qu'un jeu sublime, un chant intérieur de l'âme. Il n'existe qu'un art humain, qui revendique le droit, par exemple, de ne pas être confiné dans les intrigues amoureuses et les adultères bourgeois, mais de faire de la beauté avec toute notre misère, de refléter l'homme tout entier.

Formule bien vague, direz-vous peut-être, bien

vieille. Plus que vieille, éternelle. Elle peut s'appliquer tour à tour à l'effort de chaque contemplateur qui sut, en une fiction vivante, enfermer soimême et autrui. Je ne la cite que pour écarter les soucis parasites où d'autres s'attardent. Mais à quoidistinguera-t-on l'œuvre de demain de l'œuvre d*hier, puisque chacune, par définition, aie même objet : glorifier l'Homme ? A ceci : que, l'Homme changeant sans cesse, le portrait se transforme avec lui. L'humanité^ selon le mot de Pascal, n'est qu'un grand cerveau sans cesse en travail. A chaque âge de l'humanité convient donc une esthétique neuve. La nôtre, s'il faut définir une ébauche à peine formée, me paraît se reconnaître à ce fait qu'elle s'attaque directement à l'homme moderne tel qu'il est, au lieu de chercher à se faire entendre, comme les poétiques anciennes, sous le voile de l'histoire ou de la légende. Seule jusqu'ici la Comédie avait osé, d'un crayon hardi, peindre sur le vif la vie réelle. De là l'incomparable attrait des fresques endiablées de Molière. Aujourd'hui la Tragédie même ne croit plus les décors d'autrefois nécessaires à sa dignité et s'efforce de nous faire sentir la mystérieuse splendeur de nos actions les plus humbles. Ou plutôt c'est enfin le Drame, synthèse de deux genres arbitraires, qui prétend reproduire à la fois

renger, qui, sans souci d'une commune formule, cherchent, chacun à sa manière, à réaUser au théâtre une synthèse du rêve et de l'action. Et d'autres, plus ambitieux ou plus impatients des contingences, proclament les scènes parisiennes trop mercantiles pour accueillir le drame généreux qu'ils souhaitent, et s'efforcent de susciter un peu partout, à Paris, en province, une renaissance populaire. De là ces projets de Théâtres du Peuple qui reviennent périodiquement dans nos journaux et nos revues; de là les solennités d'Orange où l'on a salué — un peu vite — une résurrection de l'art antique et un succédané de Bayreuth ;de là, en Bretagne, en Lorraine, ces essais de décentralisation dont la tentative de Maurice Pottecher à Bussang reste l'oeuvre la plus prospère et la plus significative.

De tous ces efforts, de tous ces programmes, de toutes ces inquiétudes diverses, est-il possible de dégager une conception générale qui annonce un âge créateur ? La France a connu, avec le romantisme^ une merveilleuse floraison lyrique ; elle a donné, par le roman réaliste, de Balzac à J.-H.

Rosny, tout un cycle d'épopées modernes. Il serait assez naturel, de par les lois d'évolution chères à M.Brunetière, qu'elle vît éclore aujourd'hui quelque grande période d'art tragique. Et il semble bien, en effet, que les activités nouvelles se portent surtout de ce côté. Est-il possible, en réservant l'immense inconnu du génie, d'indiquer le sens au moins probable de ces activités frémissantes ? Je vais, s'il vous plaît, l'essayer.

Je voudrais prévenir, avant tout, un fâcheux malentendu. De ce que les essais d'art nouveau empruntent souvent à nos luttes sociales des thèmes, des conflits pittoresques, on se hâte à Tenvi d'en conclure à l'avènement d'un art « social », politique et prédicant. Ses adversaires, en ce point, trouvent un triomphe facile. Ils démontrent, sans beaucoup de peine, que les conférences, au théâtre, provoquent un ennui manifeste, qu'un tempérament apostolique, en notre république bavarde, a d'autres occasions de s'épancher, ils opposent des joules oratoires, toujours plus ou moins fastidieuses, à l'éternel frémissement de l'amour et des passions humaines, et ils concluent avec une joie féroce à la pérennité du vaudeville. Victoire, vraiment, trop commode! Non, Messieurs, l'art de l'avenir pas plus que celui du passé ne peut s'as-

seul, infime et plus grand, enferme en sa poitrine mortelle toutes les batailles mystiques qu'il projetait naguère hors de lui. Il commence à peine à s'apercevoir qu'un solennel silence cosmique remplace la foule bruissante dont lui-même, chrétien ou païen, s'était ébloui, puis épouvanté. Dans ce désert un viatique lui reste : l'idée que ces images sublimes n'étaient que l'ombre de son âme, et que cette âme peut donc, elle seule, réaliser tous les prodiges qu'il avait attendus d'un Sauveur. Il conçoit enfin, ce passant d'une heure en marche vers l'au-delà inconnu, qu'il est le dernier né des dieux. Aussi arrache-t-il le masque dont il se parait à Olympie pour causer la terreur ou la pitié. Il laisse tomber le cothurne dont il exhaussait sa stature. Il a compris que rien n'est puissant, sur une assemblée d'hommes libres, comme l'apparence de l'homme, que rien n'est plus beau qu'un visage pour faire éditer la splendeur et la tristesse du Destin.

Voilà ce que peut nous faire sentir le Drame conscient de sa force. Il ne s'agit pas, vous le voyez, de prôner un système ni d'instaurer un dogme. Il s'agit d'un sentiment musical — sentiment du mystère de la vie — qui renouvelle, pour qui le possède, la valeur de toute action humaine.

donne à chaque geste un sens imprévu. Ce drame, je n'ai pas à décider si son événement aura lieu parmi les appétits mesquins d'un public surtout recruté chez une classe de jouisseurs égoïstes, avec le système commercial qui fait du théâtre actuel la plus incertaine industrie, ou si, comme d'aucuns le prétendent, il faudra lui dresser un temple sur les collines de nos cités. Je sais bien que, si jamais il s'affirme, il susciterales adeptes qui assureront sa victoire. Le Critique, là-dessus, doit se taire. C'est ici le domaine de l'Artiste, du silence, du mystère créateur.

Ce que j'ai, Messieurs, voulu dire, c'est ma confiance assurée en cette future éclosion du Drame appelée par notre Michelet en ces termes pleins d'une joie orgiaque: « Des fêtes ! donnez-moi des (( fêtes, des drames, des choses fictives plus nobles « que ce que je vois !» Trop désignes divers la présagent, trop d'esprits ardents s'y appliquent pour que ce bel espoir avorte. Ce n'est pas seulement à Paris, c'est chez tous les peuples artistes, les Latins comme les Saxons, que ce mouvement se dessine, car l'Europe entière, aujourd'hui, collabore à la même œuvre d'art. Ibsen et Bjornson en Norwège, le vieux Tolstoï en Russie, Hauptmann et Sudermann en Allemagne, d'Annunzio en Italie,

l'apparence et le fond de la vie, ce mélange pitoyable et sacré de faiblesse et de grandeur, de ridicule et d'héroïsme, ce choc animé de contrastes qu'est la créature imparfaite en quête de son devenir, — le Drame, réaliste par sa matière et classique par ses procédés.

Nous avons perdu de vue, semble-t-il, ces belles fêtes helléniques dont je rappelais le souvenir au début de cette causerie. Quel rapport enire l'art épique dressant l'homme en face des dieux dans l'enceinte couronnée d'azur libre et celui qui fait s'agiter, dans le cercle étroit d'une rampe électrique, des fantômes habillés comme nous, ayant notre aspect, notre taille, et dont le sobre et rapide langage ne peut guère s'accommoder des longues périodes du rythme ?

Il y a, Messieurs, cette fraternité que, si le dramaturge l'ose, les bons hommes de noir vêtus comme les héros aux blanches chlamydes peuvent, avec non moins de force, incarner le tourment d'être au monde et de se demander pourquoi. Naguère enc.3re, à ces questions, la métaphysique chrétienne se permettait seule de répondre, en son langage

absolu. Vous savez qu'elle est loin, aujourd'hui, de satisfaire toutes les âmes- Nous sommes à une époque troublée, et par là d'autant plus tragique, où meurt une foi séculaire, où s'élabore une foi nouvelle. L'homme se retrouve face à face avec l'énigme de sa vie, comme OEdipe, fils de Laïus, au carrefour de la route de Thèbes, se trouvait seul devant le sphinx. On peut dire qu'avec la science, mère du songe panthéiste, un nouveau Paganisme renaît, plus magnifique que Tancien, qui se mêle dans le cœur des sages au culte, enfin humanisé, de Celui qui mourut sur la croix.

Pour exprimer ces conflits semblables à ceux qui hantèrent les vieux Tragiques, les moyens, certes, sont différents. L'Univers ne tient plus sur la scène. C'est qu'autrefois il était si borné que, de la montagne d'Olympe à la colline de l'Acropole, on pouvait l'évoquer tout entier. Aujourd'hui l'infini béant, plein d'astres qui défient la pensée, déborde l'étreinte illusoire de n'importe quel effort humain. En revanche, le royaume intérieur de l'Être s'est élargi de tout l'espace dont notre orgueil, fait d'ignorance, s'est vu soudain dépossédé. Les dieux se sont évanouis comme des fumées capricieuses. La conscience humaine est devenue immense comme le problème du destin. L'homme

poursuivent le même idéal d'un art héroïque et moderne. Laissez-moi souhaiter que la France, dont le clair flambeau si souvent fit le geste annonciateur, la France qui n'est plus sans rivale pour les attributs de la force, mais dont la pensée inquiète a d'incalculables réserves, ne se laisse pas devancer dans cette joute glorieuse, et que la couronne de myrte rajeunisse encore son front!

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