‹ La Lanterne de DiogèneChapitre 19 sur 20 · LES FETES D ORANGE · texte numérisé non relu

LES FETES D ORANGE

haut de verdure, où se presse déjà, houleuse, obscure, confuse et multiforme, la foule, pareille à un élément. C'est une impression formidable. Des gradins, une fois assis, on fait face, de l'autre côté, à la muraille primitive, toute rongée des lèpres du temps : et là, au centre, bâillante et creuse comme la bouche d'un masque aphone, s'ouvre la porte gigantesque d'où s'exhaleront tout à l'heure les syllabes d'humanité. Instant tragique, où l'on espère une évocation impossible ! Sera-ce un héros ou un chien, les Immortels ou les Erynnies qui vont oser sortir de l'ombre tels qu'ils surgirent autrefois? Et là-haut, sur les ruines farouches, spectatrices de nos spectacles, veillent les éternelles étoiles qui virent, en ces mêmes arènes, se presser un peuple disparu...

Hélas ! il fallut en rabattre. Ce n'est la faute de personne si le décor, en pareil cas, sembla plus beau que le drame lui-même, si une attente trop sublime me fit, quant à moi, préférer le silence d'avant aux paroles d'ensuite. Mais enfin, il y eut déception grande. Passons sur la comédie de Piaule, vraiment déplacée en ce cadre, et qui ferait d'ailleurs excellente figure sur les planches de quelque Odéon. L'cl/cfs/e, traduit d'Euripide, était certes un choix convenable, sauf que les adapta-

tions en vers déforment, à mon sens, la tragédie grecque qu'elles font ressembler bon gré mal g-ré à un de nos drames romantiques. Celle de M. Georges RivoUet n'était pas plus mauvaise qu'une autre, «digne de la Comédie-Française » j'y souscris très volontiers, mais j'attendais précisément un accent, un frisson inconnu que je n'eusse point éprouvé déjà dans la « vénérable maison ». Après tout, sensation personnelle, que le public, en toute justice, ne sembla nullement partager. Il fit une ovation triomphale à la pièce et aux interprètes, Albert Lambert, Wanda de Bonzca. saisissante de beauté sombre, surtout Paul Mounet, superbe Héraklès sous l'horreur de la peau néméenne, qui seul, un instant, fit passer en nous, dans son invocation aux astres, l'émoi d'héroïsme attendu. Je me trompe. Il y eut un moment, une heure d'oubli et d'extase. Ce fut le lendemain soir, une soirée plus sereine, où le mistral laissait immobiles les lumières et les feuillages, lorsque la grande voix de Gluck s'éleva sur le cirque charmé, et que la musique polyphone interpréta de ses harmonies le touchant poème hellénique. Lorsque Iphigénie (M'i^ Hatto), toute blanche, s'accrochant aux murailles, parut au seuil de la porte d'ombre, sa draperie agitée d'un souffle accusant la beauté de la

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