‹ La Lanterne de DiogèneChapitre 3 sur 20 · ALFRED DE VIGNY · texte numérisé non relu

ALFRED DE VIGNY

« Concentre-toi ou meurs ! »

(MiCHELET.)

Mesdames, Messieurs,

Est-il une (<■ Mission de l'Artiste » ? Le type d'homme que nous nommons de ce beau nom a-til, parmi les autres hommes^ une tâche et un rôle distincts qui n'appartiennent qu'à lui seul ? Et^s'il

(i) Conférence faite à V^rt et la Vie, en février 1897.

en est ainsi, quels sont cette tâche et ce rôle? C'est la question dont je viens vous parler. — Je ne m'excuserai pas de l'avoir choisie, si spéciale ou si ambitieuse qu'elle puisse paraître. Si vous êtes jeunes, en effet, ou si vous vous souvenez de l'avoir été, pour peu que les soucis de vos affaires et de vosiîitérêts quotidiens n'aient pu tout àfait détourner de vous le rêve et ce grand inconnu, l'idéal, vous êtes artistes à quelque degré. Il existe, en tout cas, des artistes, donc un rapport entre eux et vous. Quant à nous, jeunes gens en quête de nousmêmes, qui venons vous entretenir, sans doute un peu bien hardiment, de nos pensées et de nos espoirs, soucieux de faire s'accorder entre elles les conditions présentes du monde et l'exigence de nos cœurs, il nous faut bien nous attaquer aux seules causes décisives, et nous formuler une foi. Est-il une mission de l'artiste? S'il fallait en croire la doctrine trop célèbre pendant un temps sous l'enseigne de l'Art pour l'Art, la réponse serait bientôt faite, et vous la connaissez déjà. Vous avez ouï dire que l'Artiste était un être tout à part, sans rien de commun avec les hommes. Son rôle, modeste et passif, serait de décrire le monde, de représenter, à son choix, des paysages, des êtres, des formes, sans aucune intervention personnelle,

sans passion morale ou sociale, sans même une idée directrice. C'est lace qu'on n'a pas craint d'appeler le culte de la Beauté pure!. .. Je ne m'attarderai pas ici à discuter cette doctrine, elle est condamnée aujourd'hui. Elle a pu faire illusion, grâce au prestige de quelques grands noms comme ceux de Théophile Gautier et Gustave Flaubert, merveilleux poètes d'ailleurs et qui se sont démentis eux-mêmes. Encore ont-ils payé chèrement, par la sécheresse de leur œuvre, leur attitude hostile à l'égard du monde, leur isolement des passions humaines dans la tour d'ivoire où ils se cloîtraient. Ce dédain factice n'était conforme ni à la verve généreuse et apostolique du génie français, ni aux désirs de la jeunesse qui s'est levée à la fin du siècle et s'est souvenue de son fier passé. C'est sur des routes plus aventureuses, mais peut-être aussi plus fécondes, qu'elle cherche aujourd'hui la Beauté. Et voici que d'autres nous offrent de l'Artiste (ou bien du Poète) une image vivante et belle. Ils nous disent : Le Poète est un homme, un homme plus humain que les autres, chez qui toutes les forces de l'âme ont une plus riche floraison. C'est un des Envoyés sublimes par qui la Puissance héroïque se révèle à nous ici-bas. Car c'est Elle qui se manifeste, selon les besoins d'une époque,

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en ces êtres acclamés par les âges : l'Apôtre, le Guerrier, le Poète. Ils ont tous même but, même tâche : faire éclater l'Idée divine qui les a choisis pour un temps; leurs moyens d'action, seuls, diffèrent. C'est la thèse illustrée par Carlyle en ce livre glorieux des Héros qui mérite de tenir un chapitre dans la Bible de l'humanité. C'est la thèse d'Emerson, de Ruskin, de Tolstoï, de tous ces grands penseurs sincères qui ce sont levés de côté et d'autre pour rappeler au monde moderne les vérités essentielles. La France écoute enfin leur voix. Et nous ne devons pas oublier, n'étant pas riches de tels exemples, que Renan, au sortir de Saint-Sulpice, pendant la pure veillée d'armes où il cherchait à se formuler l'idéal nouveau de l'avenir, écrivait ces lignes admirables, dont plus tard il s'est mal souvenu : « Il y a un grand foyer cen- « tral où la poésie, la science et la morale sont (( identiques, où savoir, admirer, aimer, sont une (( même chose, où tombent toutes les oppositions, V où la nature humaine retrouve dans l'identité de (( l'objet la haute harmonie de toules ses facultés, « et ce^rand acte d'adoration qui résume la ten- « dance de tout son être vers l'éternel infini. ))(/lvenir de la Science, chap. I.) De quel enthousiasme, Messieurs, a-t-on salué dételles paroles! Elles

nous ont libérés soudain de mille barrières despotiques, pour nous permettre de nous ressaisir dans la plénitude de notre être. J'en appelle encore à votre expérience pour confirmer leur vérité, car vous en savez là-dessus, à condition d'être sincères^ aussi long que les sages eux-mêmes, et toutes les théories du monde ne vaudraient pas votre sentiment. Aux heures nobles de la vie, du haut de ces cimes aiguës où convergent toutes les routes qui plus tard vous ont dispersés, n'avez-vous pas éprouvé quelquefois cette ardente unité de votre âme qui se sentait également prête pour l'action, l'amour et la foi? Carlyle et Renan ne veulent pas dire autre chose. Oui, «" le Poète qui ne pour- « rait que s'asseoir sur une chaise et composer des « stances ne ferait jamais une stance de grande « valeur. 11 ne pourrait chanter le guerrier héroïce que, si lui-même n'était au moins un guerrier « héroïque aussi...». On ne saurait trop insister sur cette pensée. L'homme s'exprime tout entier, à toute à heurej par son geste, son acte ou son verbe. L'œil assez clairvoyant pour pénétrer notre âme et sonder nos reins retrouverait assurément, aux fibres mêmes de notre oeuvre, les secrètes vertus de notre être ou nos secrètes lâchetés. Idée qui se résume en cette forte maxime : « Le caractère fon-

(( damental pour un grand homme est cela : que « l'homme soit grand » {les Héros, Conférence III). Telle est la croyance aujourd'hui dominante, Messieurs. Répond-elle bien à tous nos désirs? Non, sans doute, s'il est vrai que la jeunesse d'aujourd'hui soit plus hésitante et plus fiévreuse qu'elle ne Ta jamais été. D'où lui viennent cette ardeur et ce trouble ? C'est qu'il ne suffit pas de dire : l'art, l'action, la pensée ont même source, pour éclairer notre chemin. Nous nous demandons toujours s'il ne faut choisir (puisque nos forces sont bornées) entre ces modes attirants de l'activité humaine, et, s'il faut choisir, à quel signe, au nom de quel principe nous décider. Nous nous demandons si c'est en vain que les siècles ont fixé ces images : Artiste, Politique, Philosophe, si nulle réalité durable ne leur correspond aujourd'hui. Nous nous demandons ce que veut dire lemystère de ce mot qui tourmente les meilleurs d'entre nous : Vocation.. .Et les trois sœurs impérieuses: l'Art, l'Action et la Pensée pure, sont toujours là , les lèvres closes, au carrefour de notre route. Pour vivre, il faut enfin passer I... Nous ne nous décidons pas encore. Nous nous souvenons qu'autrefois, dans Athènes, la cité heureuse, des hommes ont vécu, dit-on, qui ont été pleinement des hom-

mes, qui ont su chanter et se battre, écrire des poèmes et tracer un sillon. Nous nous souvenons de la Renaissance, où l'Artiste, au sortir des cloîtres, enivrédela vie reconquise, se mêlait aux joutes brûlantes des guerres et des religions. Et, plus près de nous, à l'aube du siècle, n'a-t-on pas vu les Romantiques prétendre à l'unité de l'homme, et ne pas séparer leur songe de la marche des peuples autour d'eux? — Oublierons-nous ces hautes visées? Lorsque toutes les barrières sociales sont détruites par l'orage incessant, l'heure n'est-elle pas propice pour affirmer son âme totale, pour se dégager des entraves? Comment renoncer de nousmêmes à l'une des causes qui nous sollicitent, si nous en sentons la triple beauté?... La question, vous le voyez, est pressante. Elle peut engager, égarer une vie. C'est la vieille antithèse opiniâtre entre l'action et le rêve, dont on peut déplacer les termes, mais qu'on ne peut pas éviter. Question éternelle et moderne, puisqu'elle renaît et se transforme avec chaque génération. Elle s'impose à tout jeune homme, le plus obscur et le plus humble, doué de quelque ambition sociale. Chacun de nous, même à son insu, lui donne tôt ou tard une réponse. Mais c'est l'esquiver, non la résoudre, que de s'en remettre aux circonstances, à notre instinct et au

destin. Nous ne devons pas laisser au monde le soin de déterminer seul la forme qu'il nous faut emprunter. L'arrogance d'une théorie, en des époques, comme la nôtre, de conscience exaltée, vaut mieux que cet abandon facile. Il importe d'avoir un système et de l'avoir bien éprouvé. C'est une arme dont les âges plus simples pouvaient mieux se passer peut-être : elle devient de bonne guerre quand il faut se frayer une route à travers la forêt confuse des civilisations modernes.

J'ai entrepris, Messieurs, pour nous satisfaire, de consulter d'abord une Vie et une Œuvre, des plus nobles que ce siècle ait produites, celles d'Alfred de Vigny. Rien, ici, vous le voyez, d'une critique proprement littéraire. Il s'agit de recueillir d'un grand mort un exemple et une leçon, et d'en affermir, s'il se peut, notre idéal incertain encore.

Alfred de Vigny naquit à Loches le 26 mars 1797, huit ans après Lamartine et cinq ans avant Victor Hugo, -- il y a juste un siècle aujourd'hui. Son père, dernier survivant d'une famille nom-

brcuse dispersée par la Révolution, vint, bientôt après sa naissance, s'établir à Paris. De ce Paris, « triste chaos, vieille ville tête d'un vieux corps social », comme il devait le dire plus tard, datent les premières impressions de l'enfant. Il n'entrevoyait la campagne qu'en automne, dans un vieux château de la Beauce, reste de biens héréditaires dont il se récitait les noms. Il en emportait le souvenir de la plaine vaste et déserte, des pluies, de la boue, des vents furieux, et l'image des grandes chasses que son père ne faisait plus. En cette matinée des jours dont la fraîcheur ou la tristesse fait la paix ou le deuil des soirs, il compta peu d'heures joyeuses. Il contracta jeune l'air grave de ceux qui grandissent à l'écart sans comprendre pourquoi. Au lycée, où perçait entre enfants le germe des discordes sociales, il se sentit « d'une race maudite )), et cela le rendit fier et pensif, lui causa de ces peines taciturnes « qui jettent une couleur sombre surtoutl'avenir ». Il fit des études distraites par les fanfares de l'empire. Déjà la noblesse lui était apparue comme une grande famille de soldats. Il se crut la vocation militaire. A seize ans il entrait dans les lanciers rouges. Longtemps après il se rappelait, avec un peu de l'émotion première, cette belle ferveur qui, jeune homme, l'avait lancé

sur les grands chemins, ces chemins de Flandre « qui coupent les plaines jusqu'à l'horizon comme (( une raie jaune sur une toile grise ». Cependant, les Cent Jours passés, toute alerte s'étant calmée, ce fut la longue attente sous les armes d'une gloire toujours plus douteuse, la vie de garnison, l'ennui. Il se mit à écrire pendant ses étapes, fiévreusement, des pages détachées : c'étaient //é/e«a (1822) où déjàfigarait ^oïse, Eloa (1823) qui le ravit jusqu'àl'extase. Dès lors s'affirmait sa vraie nature. Le passe-temps devint vocation. S'élevantà des visées plus hautes, il conçut et créa Cinq-ïMars (1827). Il était consacré écrivain. Il s'apercevait, un peu tard, que ses services n'avaient été « qu'une longue mé- (( prise, qu'il avait porté dans une vie toute active « une nature toute contemplative ». Il quitta l'armée sans retour. Bientôt après, en 1830, il disait à ses vieilles croyances un triste et définitif adieu, non sans une lutte magnanime qui^vaut d'être citée ici» car elle peint l'homme tout entier. Voici un fragment de son journal, du 28 au 29 juillet : « Depuis « ce matin, on se bat. Les ouvriers sont d'une « bravoure de Vendéens; les soldats d'un courage (( de garde impériale; Français partout. — Quel est (( mon devoir? Protéger ma mère et ma femme. (( Que suis-je? Capitaine réformé... La cour ne m'a

(( lien donné durani mes services. Mes écrits lui « déplaisaient; elle les trouvait séditieux; Louis XIII (( était peint de façon à me faire dire souvent: Vous « qui êtes libéral. J'ai reçu des Bourbons un grade i< par ancienneté, au 5*^ de la garde, le seul, car « j'étais lieutenant. Et pourtant, si le roi revient « aux Tuileries ou si le Dauphin se met à la tête <( des troupes, j'irai me faire tuer avec eux. — Le (t tocsin. — J'aivu l'incendie de lafenêtre des toits. « La confusion viendra donc par le feu. Pauvre « peuple, grand peuple, tout guerrier.

« J'ai préparé mon vieil uniforme. Si le roi ap- « pelle tous les officiers, j'irai. — Et sa cause est « mauvaise, il est en enfance, ainsi que toute sa « famille ; en enfance pour notre temps, qu'il ne « comprend pas. — Pourquoi ai-je senti que je « me devais à cette mort? Cela est absurde. Il ne « saura ni mon nom, ni ma fin. Mais mon père, « quand j'étais encore enfant, me faisait baiser la (( croix de saint Louis, sous l'Empire ; supersti- « tion, superstition politique, sans racine, puérile, « vieux préjugé de fidélité noble, d'attachement de « famille, sorte de vasselage, de parenté du serf (( au seigneur. Mais comment ne pas y aller deu main matin, s'il nous appelle 'tous? J'ai servi « treize ans le roi. Ce mot: le roi, qu'est-ce donc?

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« Et quitter ma vieilb mère et ma jeune femme « qui comptent sur moi ! Je les quitterai, c'est bien « injuste, mais il le faudra.

« La nuit est presque achevée. Encore le canon. » Et un mois plus tard, sauf encore puisque le roi n'a point paru, il écrit : « En politique, je n'ai « plus de cœur. Je ne suis pas fâché qu'on me « l'ait ôté, il gênait ma tête. Ma tête seule jugçra « dorénavant, et avec sévérité, hélas! »

En fait, il ne chercha plus désormais un emploi dans la vie sociale. Il ne voulut tenir sa dignité et sa raison d'être en ce monde que de l'art sauveur. Il se concentra fixement dans sa pensée et dans son œuvre. Il aborda le théâtre à quelques reprises (La Maréchale d'cAjicre, 1331. Chatterton, 1834). Il consigna ses théories d'art dans Stello (1832) et ses souvenirs d'officier dans Servitude et Grandeur militaires [iS^-:^). Il fut de l'Académie en 1845, ^^ l'indépendance de son caractère lui valut à cette occasion, de la part de M. Mole, une avanie demeurée célèbre. Jusqu'à sa mort (1863) un silence complet suivit. Il vécut tantôt à Paris, dans un cercle restreint d'amis sûrs, trop ombrageux pour la vie mondaine, plus souvent en Charente, au Maine-Giraud, vieille demeure familiale. Il fut maintes fois atti-isié par la longue maladie de sa

mère, puis de sa femme^ « qu'il soigna trente ans, » et même, quoiqu'il n'en laissât rien percer, paroles embarras de fortune. Dans un monde partagé, en effet, (( entre ceux qui ont et ceux qui gagnent », il était né dans la première classe et devait vivre dans la deuxième. Il le sentait discrètement. Le livre posthume des Destinées, avec le Journal d'un T^oète, sont les seules marques que nous ayons de son activité pendant cette période.

Telle est cette vie , simple à l'extérieur et « en apparence presque immobile », mais dont il eût pu dire, comme Goethe, qu'elle était orageuse intérieurement. Elle se résumerait tout entière dans cette épitaphe de Népomucène Lemercier, qu'il a citée en l'admirant : « Il fut homme de bien et cultiva les lettres. » Comment il a compris sa tâche, et ce qu'il en a réalisé, nous allons le voir d'après lui.

La philosophie générale d'Alfred de Vigny et sa conception de l'art, telles qu'elles résultent de pages éparses, nous sont données comme solidai-

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res et ne peuvent s'envisager l'une sans l'autre.

Pour Vigny, l'univers est une vaste prison, où rhomme, parqué dans un préau semé de quelques rares fleurs, ne saura jamais d'où il vient ni ce qui l'attend au delà, ni si, peut-être, cette vie n'est pas « un accident sombreentredeuxsommeilsinfinis». Dans ces conditions le suprême bonheur est d'anéantir l'espérance ; «un désespoir paisible, sans « convulsions de colère et sans reproches au ciel est « la sagesse même. ))L'homme n'a qu'àa tresser de a la paille» s'il veut alléger son ennui. Cette morne vision d'un Pascal moderne devant le silence des espaces infinis est ce qu'on appelle couramment le pessimisme d'Alfred de Vigny. Elle donne à toute son œuvre l'accent tragique et le goût amer.

Ce qu'il pense de la Religion, ou plutôt du Cathohcisme, vous pouvez bien le pressentir. « Que « nous reste-t-il de sacré ?s'écrie-t-il au milieu de sa « vie. Dans le naufrage universel des croyances, (( quels débris où se puissent rattacherencore les « mains généreuses) Hors l'amour du bien-être et « du luxe d'un jour, rien ne se voit à la surface de (( l'abîme. On croirait que l'égoïsme a tout sub- « mergé ; ceux même qui cherchent à sauver les « âmes et qui plongent avec courage se sentent « prêts à être engloutis. Les chefs des partis poli-

« tiques prennent aujourd'hui le Catholicisme « comme un mot d'ordre et un drapeau ; mais (( quelle foi ont-ils dans ses merveilles et comment (( suivent-ils sa loi dans leur vie? Les artistes le (( mettent en lumière comme une précieuse médail- « le, et se plongent dans ses dogmes comme dans « une source épique de poésie; mais combien y en « at-il qui se mettent à genoux dans l'église qu'ils (( décorent? Beaucoup de philosophes embrassent « sa cause, la plaident, comme des", avocats géné- « reux celle d'un client pauvre et délaissé ; leurs « écrits et leurs paroles aiment à s'empreindre de « ses couleurs et de ses formes, leurs livres aiment « à s'orner de dorures gothiques, leur travail « entier se plaît à faire serpenter autour de la « croix le labyrinthe habile de leurs arguments ; « mais il est rare que cette croix soit à leur côté (( dans la solitude. Les hommes de guerre combatce tent et meurent sans presque se souvenir de (( Dieu. Notre siècle sait qu'il en est ainsi, voudrait « être autrement et ne le peut pas. Il se considère (( d'un œil morne, et aucun autre n'a mieux senti « combien est malheureux un siècle qui se voit.. . » Et une page de son journal (1843), sous la rubrique « Croyance et Religion », nous révèle d'une manière plus intime le tour personnel de sa pensée :

« La question, lorsqu'on s'enfonce dans ces choa ses, serait de savoir si on doit se placer au point (( de vue général de l'immensité où nage l'Univers, « et s'efforcer d'en tirer une sorte de perspective « prise d'une planète comme Saturne ou Jupiter, « ou bien si l'on doit se placer au milieu de l'es- « pèce humaine qui peuple la petite terre, et, de (( là, considérer la religion selon l'utilité qu'elle « peut avoir comme point d'appui de la morale. (( Le premier point de vue est visiblement le plus (( grand, le plus divin, en ce qu'il n'est inspiré que (( par un amour sacré de la vérité qui élève l'âme (( vers le Créateur et le centre de la création. Le « second point de vue est le meilleur comme amé- (( lioration delà société humaine, on ne peut le (f contester, et, de cepoint de vue, le christianisme (( est jusqu'ici le système dont la vérité serait plus (( désirable que celle de tous les autres systèmes. « Mais on sent combien la recherche de cet intérêt « est rétréci et misérable auprès de la recherche de (( la vérité. .. »

Ainsi la religion est en ruines qui nous eût consolés de vivre^ et la philosophie religieuse ne nous apporte ni bonheur ni justice. Que va-t-il nous rester comme principe de conduite? Quoi, « sinon l'idée du devoir? » répond Vigny. Et il croit dé-

.couvrir dans le sentiment de l'iionneur, seul vivant dans les cœurs modernes, une sorte de morale stoïcienne indépendante des dogmes, des temps et des lieux. Il écrit : « Les croyances sont faibles, « mais l'homme est fort », sans se demander si cela est possible, sans se demander si devoir et honneur ne seraient pas une habitude des cœurs façonnés par les vieilles croyances, et s'ils survivront en effet quand ces croyances ne seront plus .

Cependant il faut une foi à ce cœur déchiré et intense que les grandes douleurs de sa vie (la mort de sa mère par exemple) amenèrentpresque à prier un Dieu. Il veut la trouver tout entière dans l'idée qu'il se fait de son art^ et c'est là qu'il absorbe ardemment toutes ses énergies d'amour. L'Art, selon lui, voilà l'absolu qui console des tristesses du monde, supérieur à la philosophie et à la politique de toute la grandeur de l'émotion et de la pitié. Les poètes, ces « imitateurs de fantômes » que Platon chassait de sa République comme des chanteurs inutiles, « qui feraient régner le plaisir et, la douleur dans l'Etat à la place des lois et de la raison », Vigny les tient pour dépositaires du trésor de fojies sublimes qui ennoblissent l'humanité. Car ce désespéré, ce pessimiste, croit, malgré lui, au pro-

grès de Thomme^ à sa marche en avant ici-bas. S'il ne dit pas, comme Renan, (( qu'un dieu se fait avec nos pleurs, » il pense, avec le Sage antique, que la créature douloureuse capable d'effort et de sacrifice est plus grande qu'un dieu impassible et privé du droit de souffrir. « J'aime la majesté des souffrances humaines, » ce vers est le seul de mon œuvre, a-t-il écrit dans son Journal. Et il se définit en ces termes la plus haute ambition de l'Artiste : « Je crois fermement à une vocation ineffable qui a m'est donnée, et j'y crois à cause de la pitié sans « borne que m'inspirent les hommes, mes compact gnons de misère, et à cause du désir que je me « sens de leur tendre la main et de les élever sans (( cesse par des paroles de commisération et d'a- « mour. »

Et ailleurs : « Cinq-^ars, Stello, Servitude et « Grandeur militaires sont les chants d'une sorte (( de poème épique sur la désillusion; mais ce ne « sera que des choses sociales et fausses que je « ferai perdre et que je foulerai aux pieds les illu- (( sions ; j'élèverai sur ces débris, sur cette pous- « sière, la sainte beauté de l'enthousiasme, de l'a- « mour, de l'honneur, de la bonté, la miséricor- « dieuse et universelle indulgence qui remet toutes (( les fautes et d'autant plus étendue que l'intelli-

« gence est plus grande. )) Quel programme plus noble, Messieurs >

Le rôle de l'Artiste dans la vie sociale est par là défini d'avance. Comment se mêlerait-il de bon cœur aux rivalités de ceux-là qu'il doit élever audessus d'eux-mêmes) Et, s'il a conscience de sa tâche, où en trouverait-il le loisir? Cela est bon pour « l'Homme de lettres », à qui sa plume n'est qu'une arme et son livre qu'un plaidoyer, pour l'Homme de lettres homme d'affaires, figure nouvelle de notre époque, « convenable à tout, conve- « nable en tout, » mais pour le poète, non pas. Celui-là, en nos jours d'imprimerie et de feuilles au vent semées, comme aux jours où l'écriture lente embellissait les manuscrits, celui-là reste « un « inhabile à tout ce qui n'est pas divin ». Sa mission, c'est encore de « produire des œuvres, et seule- « ment lorsqu'il entend la voix secrète ». Non que Vigny le croie impropre, s'il le voulait, à se manifester par des actes. Il compare la poésie à un élixir dont une goutte fait l'homme de bien, deux gouttes le héros politique et trois gouttes le Penseur Poète. (( Si l'homme d'action avait plus de force, il s'assoirait pour penser. » Car la pensée est l'acte pur, réalisé dans l'œuvre d'art seule, qui importe le plus à l'homme, et elle veut un culte

jaloux. De là résultera sans doute^ entre le pouvoir et le poète, entre la force rétrograde et la farouche liberté, une inimitié secrète, parfois une hostilité franche. C'est ce qui arrive, en effets aussi bien sous les rois despotes que chez les démocraties égalitaires, ce désert de nos temps modernes « où « un homme se lève et retombe, et l'on n'aperçoit (( plus au loin que le sinistre niveau du sable. » La solitude sera le sort de l'Artiste, mais elle sera sa grandeur. Son royaume n'est pas de ce monde.

Ainsi se résume, dans Stello, l'ensemble de ces vues altières par l'Ordonnance du Docteur Noir : I. — Séparer la vie poétique de la vie politique. IL — Seul et libre, accomplir sa mission. IlL — Seul et libre, suivre sa vocation. Que si le Poète^ découragé, tombe, par paresse de penser, dans le désir de se mêler à des intérêts inférieurs, voyant combien ce serait plus facile, alors il a quitté sa route. Et, s'il la quitte trop souvent^ bientôt il la perd pour toujours.

. Vous connaissez l'œuvre, Messieurs, et déjà vous pouvez vous dire si elle tient ou non par un

lien logique, ou plutôt par des fibres vivantes, au système que je viens d'exposer. Vraiment, elle est la floraison de ce système et de cettevie d'homme. Dès son coup d'essai, dans ^oi'se, Vigny se peignait à lui-même, vous savez avec quelle grandeur, le divin isolement du génie, et cette plainte fameuse du prophète hébreu :

SeigPieur vous m'avez fait puissant et solitaire, Laissez-moi m'endormir du sommeil de la terre... »

pourrait être de la fin de ses jours. Eloa, l'ange née d'une larme du Christ, se perdant pour Satan déchu, semble un symbole de sa poésie, penchée sur la douleur humaine au point d'oublier le ciel natal. Cinq-Mars, nous le savons par le Journal, était la première page d'une suite historique où Vigny aurait embrassé le destin de la noblesse française. La Maréchale d'Ancre est un autre épisode inspiré par la même pensée. Chatterton veut être un exemple du martyre de l'artiste inconnu. Stello, dont une suite fut plus tard brûlée, est la profession de foi du poète. La noble image d'André Chénier y fait pendant à Chatterton. Servitude et Grandeur militaires, ces chefs-d'œuvre d'émotion sobre, hymne à l'Armée, «couvent nomade, où l'on «a conservé les vœuxd'obéissance et de pauvreté,»

sont le mémoire des années de jeunesse. « Gentil- « homme, officier et poète, j'ai dit ce que je sais et (( ce que j'ai souffert,» écrit-il. Et cela est vrai. Le Journal d'un T'oète, enfin, nous touche par son accent sincère comme celui d'un ami loyal, et par la beauté contenue de réflexions nées au jour le jour dignes d'un Pascal ou d'un Marc-Aurèle. — Mais c'est, vous le savez Messieurs, le livre seul des Destinées qui a mis le sceau à la gloire de notre Alfred de Vigny. Un mince volume de quelques pages! Qu'importe, si elles sont près denos cœurs? La grande pureté de la mort^ fatale à toute œuvre insincère, sur celle-ci n'a pas mis une ombre. Combien de rhétoriques sonores ne donnerions-nous pas pour ce peu de verbe indestructible? Et s'il nous fallait retrancher de tous les poèmes du siècle ce qu'ils contiennent de rhétorique,ne seraientils pas bien raccourcis ? Nous avons, dans les T)estinées, une synthèse brève et ramassée des plus grands problèmes qui nous angoissent. L'Amour et l'Art, le Christianisme, la Nature et l'Effort humain y trouvent tour à tour leur symbole. La femme n'a pas inspiré d'adoration plus sublime que les strophes de la Maison du Berger : (( Eva qui donc es-tu ? sais-tu bien ta nature ? » ni d'imprécations plus tragiques que la Colère de Samson. Le

LA MISSION DE l'aRTISTE 2']

Stoïcisme a son cantique dans la Mor/ du Loup.QuQ dire du Mont des Oliviers et des Destinées ellesmêmes > L'âme moderne et l'âme antique n'y respirent-elles pas, soulevées) Et la foi de l'Artiste en son art anime d'un souffle héroïque la Bouteille à la Mer, VEsprit T^ur. Rappelez-vous les vers de feu :

Ton règne est arrivé, pur Esprit, roi du Monde I Quand ton aile d'azur dans la nuit nous surprit, Déesse de nos mœurs la guerre vagabonde Régnait sur nos aïeux ; aujourd'hui c'est l'écrit, L'écrit universel, parfois impérissable, Que tu graves au marbre ou traînes sur le sable, Colombe au bec d'airain, visible Saint-Esprit!

Rappelez-vous cet hymne auguste :

Souvenir éternel ! gloire à la découverte

Dans l'homme et la nature, égaux en profondeur,

Dans le Juste et le Bien, source à peine entr'ouverte,

Dans l'art inépuisable, abîme de splendeur !

Qu'importe oubli, morsure, injustice insensée,

Glaces et tourbillons de notre traversée ?

Sur la pierre des morts croît l'arbre de grandeur !

Cet arbre est le plus beau de la Terre promise. C'est votre phare à tous, penseurs laborieux I Voguez, sans jamais craindre ou les flots ou la brise Pour tout trésor scellé du cachet précieux. L'or pur doit surnager et sa gloire est certaine, Dites en souriant, comme ce capitain :

Qu'il aborde, si c'est la volonté des dieux !

Le vrai Dieu, le Dieu fort, est le Dieu des Idées. Sur nos fronts où le germe est jeté par le sort Répandons le savoir en fécondes ondées ; Puis, recueillant le fruit tel que de l'âme il sort. Tout empreint du parfum des saintes solitudes, Jetons l'œuvre à la mer, la rner des multitudes : — Dieu la prendra du doigt pour la conduire au port.

Celui qui a vécu à ces hauteurs saintes a bien pu laisser échapper, au soir de ses jours, ce dernier cri :

Si l'orgueil prend ton cœur quand le peuple me nomme,

Q.ue de mes livres seuls te vienne ta fierté!

J'ai mis^sur le cimier doré du gentilhomme,

Une plume de fer qui n'est pas sans beauté.

J'ai fait illustre un nom qu'on m'a transmis sans gloire.

Qu'il soit ancien, qu'importe ? Il n'aura de mémoire

Que du jour seulement où mon front l'a porté!

Nous venons d'entendre Alfred de Vigny. Si nous nous demandons nous-mêmes que penser enfin de l'Artiste, de sa place dans la vie sociale, de son œuvre, de sa mission, quelles vues assez

assurées, propres à guider notre marche, dégagerons-nous de celte étude? Il faut bien écarter d'abord, du modèle que je vous propose, tout ce dont le temps a fait justice et qui est déjà du passé. Il semble que ce soit rejeter, au moins dans sa forme absolue, la doctrine du penseur en révolte, ce pessimisme justement qu'on a si souvent célébré. L'effort même de l'esprit moderne, à travers la souffrance et le doute, n'est-il pas de chercher à résoudre les antinomies désolantes dont s'effrayèrent nos aînés> N'est-ce pas lui que nous saluons en ces noms de penseurs virils^ si différents les uns des autres, un Carlyle ou bien un Tolstoï? Science et religion, politique et morale, art et démocratie, autant de bannières distinctes au nom desquelles on se bat encore. Et sans doute, à voir le tumulte de ceux qui se croient adversaires, on ne le jugerait pas près définir. Mais ces querelles retentissantes ne sont pas ce qui nous importe. Il naît, dans le silence des âmes, telle aspiration indécise qui peut changer le monde demain. Et le nombre grandit de jour en jour de ceux qui, parmi ces discordes, ne veulent pas prendre parti, parce qu'ils sentent au fond d'eux-mêmes une plus sereine vérité. Oui, Messieurs, plusieurs d'entre nous sont impatients des vieilles formules et demandent à en

être libres, n'eussent-ils à leur opposer encore rien de fixe et de défini. Nous ne voulons sacrifier l'un à l'autre aucun besoin fondamental de notre cœur ou de notre esprit. Nous ne voulons pas être étiquetés. — Nous aimons la Science moderne pour avoir centuplé nos puissances, pour le poème magnifique qu'elle nous propose de l'homme, de l'univers et de la goutte d'eau. Nous ne comprenons rien à ceux qui nous en font une ennemie, n'attendant pas d'elle des armes pour prouver ou nier un Dieu. Nous vénérons la Religion antique pour les symboles adorables sous lesquels sa bouche pieuse cache d'éternelles vérités; si nous n'admettons pas que tous ses dogmes doivent durer aussi longtemps qu'elle, nous ne pensons pas lui faire insulte en ne la servant qu'en esprit. Nous saluons la Démocratie, comme la mer inépuisable où doivent se rajeunir sans cesse les forces vives d'un vieux monde, l'élite morale et sociale, et d'où peut jaillir plus exquise la fleur changeante de la Beauté. Utopies de jeunesse, dit-on, au nom d'expériences récentes. Mais ce sont les croyances d'hier qui font la réalité d'aujourd'hui, et nous rejetons ces

croyances Tout en respectant donc les troubles

qui dévastèrent de nobles âmes comme celles d'Alfred de Vigny, nous avouons ne plus les parta-

ger. Strictement guidés par notre conscience, sans prétendre résoudre d'un coup des problèmes aussi vieux que le monde, nous marchons sur une route incertaine, confiants en cette lumière vivante. Et nous ne savons qu'une chose : c'est que nous ne pouvons faire autrement.

Eh bien! Messieurs, ceci demeure, malgré toute dissension possible : nous avons beau reviser ses doctrines et les croire aujourd'hui dépassées, du moins, comme Artiste et comme homme, Alfred de Vigny ne s'est pas trompé. Certes, il a forcé la mesure et manqué le parfait équilibre dans la hiérarchie qu'il nous trace des hautes facultés humaines : action, savoir, poésie. Il les a opposées Tune à l'autre, au lieu d'y voir un commun effort vers la puissance, la sagesse, le bonheur de l'homme à venir. Il a trop rabaissé tous les cultes pour glorifier celui de l'Art. Lui fasse un crime qui voudra de cette partialité passionnée I Mais de cet Art, même s'il se trompe en le posant comme un absolu, il nous donne une notion si pure que toute autre, à côté, pâlit. Ici nous touchons la certitude dont nous nous sentions altérés. Quelques changements que .puissent subir, au sein de la conscience moderne, Science, Religion, Politique, l'Art, ainsi conçu, y tient sa place, inviolable et

séparée. Il ne peut céder devant la logique, comme l'annonçaient certains prophètes, puisant la source de jeunesse à l'éternelle émotion. Il ne peut se hausser ou se réduire à fixer la conduite des hommes, comme le rêvent d'excellents esprits. Entre son action idéale et l'action directe et visible, il faut enfin choisir, sous peine de ne gagner en étendue que ce qu'on perd en intensité. Au carrefour de notre route où veillent les Trois Sœurs fatidiques, il faut se confier à celle qui nous fait le signe du destin...

Que d'autres analysent et démontrent, que d'autres commandent et gouvernent, l'Artiste doit donc se satisfaire s'il incarne et s'il fait aimer. Apôtre, homme d'état, philosophe, il n'est aucun de tous ces hommes, mais il est chacun d'eux en puissance, et tour à tour il les exprime. C'est pourquoi on l'a pris si souvent pour l'un d'entre eux. Il est plus et moins tout ensemble. Il a son empire borné. Sa tâche est de représenter tout l'homme, avec ses souvenirs immenses qui remontent au début des races, avec ses désirs plus immenses encore qui vont se perdre dans l'éternité. C'est de lui qu'est vraie la parole antique : rien d'humain qui ne soit sa chose, et il élargit l'âme humaine aux confins de l'univers obscur. Il nous harmonise avec l'infini.

Plus conscient que nous de nos destinées, il s'attache à mettre l'accord entre les forces qui divisent les âmes, en faisant sortir de nos ténèbres un monde plus lumineux et plus vrai. Il éclaire à nos yeux l'un par l'autre le passé, le présent, l'avenir, de quelque nom qu'on les baptise, paganisme, christianisme, et, si vous voulez : « Troisième Etat. » Mais cette pensée directrice ne doit transparaître dans son œuvre que comme l'Idée divine elle-même se manifeste dans le monde, muette et présente à la fois. Car Dieu, le souverain Artiste, nous a donné l'écrasant modèle : son poème à lui, la Nature, et le sens à en déchiffrer, — la Nature où partout règne l'ordre pour celui qui aime et qui cherche, et dont aucuns ont dit parfois 'qu'elle n'était qu'un mauvais drame. Cependant, avec ses étoiles et ses aubes, elle est toujours là.

Tels sont l'oeuvre et le but de l'Artiste. Pour son maintien dans la vie sociale, vous le voyez assez, Messieurs. Solitaire, oui, solitaire! nous ne craindrons pas de le dire. Le grand Vigny, ici encore, ne sera pas trouvé enfante. Solitaire, si c'est l'être en effet que d'embrasser toute son époque de la pensée la plus profonde et de l'amour le plus ardent. Solitaire pour n'être à personne, d'aucune secte et d'aucune haine, solitaire pour être à tousl...

Je sais bien qu'en des temps de famine, parmi les foules frémissantes qui demandent du pain pour vivre, cette retraite peut sembler stérile, criminelle même, à plusieurs. Mais ce n'est pas la retraite monacale dans le désert ou sur la montagne, uniquement tournée vers la mort et les joies d'un ciel. C'est la retraite tout intérieure, en communion avec les hommes, pour créer une joie et une beauté neuves qui les aident à vivre aujourd'hui. Ils ont autant besoin de ces choses que de blé, de charbon ou de fer. Et de toute société future (vous savez qu'on en offre à revendre) si elle est meilleure que la nôtre, nous pouvons affirmer que l'homme y jouira de ce bienfait double : plus grande liberté pour son œuvre, plus grande expansion vers autrui. — Si l'Artiste est un solitaire, c'est donc un solitaire social. Il renonce pour plus de largesses. Il se dépouille pour donner. C'est de cet homme qu'on a dit encore : « Plus on lui ôte, plus il est grand. » C'est en ce sens que le porte-parole d'une démocratie d'hommes d'affaires, le sage d'Amérique, Emerson, lui jette l'exhortation brûlante : « N'hésite pas à payer ta taxe de souffrance et de «pauvreté!» Il n'en va pas sans amertume, je pense, et sans muets combats. Mais quoi? Tout homme ne meurt-il pas pour léguer une image de sa vie,

image physique dans l'amour, image morale dans l'action? C'est le sort hautain des grands hommes d'être mutilés plus que les autres. La création même, nous disent les sages, est peut-être née d'un sacrifice, abaissement volontaire d'un Dieu... Qu'importe, si l'œuvre est féconde? L'artiste aussi veut bien descendre, pourvu qu'un autre par lui grandisse, veut bien accepter la tristesse, en sachant qu'elle servira. Il laisse s'élancer tous ses frères vers les rêves de joie et de force. Eux aussi le font à leurs risques. Pour lui, sans répudier jamais aucun devoir essentiel de l'homme (famille, patrie, oui, métier même!) il ne livre, aux tourmentes des foules, que les pures énergies de son être. Le Verbe est son seul messager. Si la voix des cités, certains jours, est trop forte, il garde toujours pour refuge la Nature où le cœur se retrouve, la Nature que lui seul entend. Et, tandis que les vies humaines se dissipent à travers le monde, tempétueuses comme les fleuves, lui garde en son cœur toute la sienne, pareille à un lac immobile : telle elle passera dans son œuvi'e, ne s'alimentant aux orages que par des sources trop profondes pour être distinguées des yeux.

Messieurs, résumant pour conclure, à cette lumière nouvelle, ma pensée sur la grande figure que j'ai évoquée devant vous, je dirai qu'elle m'apparaît sous deux aspects presque contraires. Alfred de Vigny eut en lui deux hommes^ celui du passé et celui de l'avenir. Ce contraste, commun sans doute, est chez lui spécialement accusé. Du passé par ses habitudes, par son nom et ses origines, par son éducation religieuse, par ses attachements politiques, par le choix même de sa carrière, jusque par les détails de son style, il est aussi de l'avenir par la force de sa pensée, par ses convictions dernières, par la tenue de la fin de sa vie, par la conception de ses œuvres, Cette contradiction secrète, qui fit le fond de ses tristesses, remarquezla dans son visage : la bouche est amère etplissée; des rides font tomber les lèvres; une lumière vraiment géniale éclaire le front et les yeux. Il avait ses

raisons pour écrire ce distique sur l'homme moderne:

La barbarie encor nous retient dans sa gaîne

Et tout homme énergique au dieu terme est pareil.

Si nous le comparons aux poètes du siècle, celuici eut le nom le moins sonore et le destin le moins pompeux. Et voici que sur la toise de la tombe où nous les voyons étendus côte à côte, il ne nous semble pas le moins grand. C'est peut-être que des parts humaines il avait choisi la plus humble, la plus belle aussi, la plus chaste : le silence et la réflexion. Dans un siècle où se battent et se mêlent toutes les formules de vie, il a incarné en lui-même, il a maintenu dans sa noblesse un des types d'humanité rare que nous savons mal soutenir. Il n'a voulu êlre qu'Artiste, mais il a élargi cette armure aux dimensions de son cœur. Il a vraiment tenté le -Avq^.oL di xii, l'effort vers l'Eternel, des anciens Grecs. Aucun des autres romantiques n'a limité là tous ses vœux. Lamartine, poète lyrique, merveilleux orateur en vers plus encore qu'Artiste il est vrai, voulut la tribune et la presse pour déployer plus à son aise le geste souverain de son éloquence. On l'en a loué, comme il est juste. Mais il dut à cette grande fortune de laisser une œuvre tronquée où l'exécution trop hâtive (Jocelyn, la Chute d'un Ange) compromet les plus beaux desseins. Victor Hugo, se faisant du Vates-Poète une idée énorme et trop simple où il confondait à la fois tous les attributs de la puissance^ échoua

dans sa vie politique et fut heureux qu'un exil durable préservât sa maturité. Alfred de Musset ne fut homme et poète que de dix-huit à vingt-cinq ans. C'est ainsi que ce brillant Romantisme, si beau par la passion fougueuse et par la flamme du désir, hâta sa destinée brûlante pour avoir dédaigné toute règle, pour n'avoir pas su consentir les renoncements nécessaires et s'élever à une Loi. Cette erreur, généreuse et mortelle dans l'art comme dans la vie même, de Vigny l'a le moins partagée. 11 a honoré la raison. Je vois une figure de sa Muse en cette eau forte énigmatique immortalisée par Albert Durer sous le nom de la <Melancolia. Femme assise, aux ailes d'Archange, au visage presque viril appuyé sur la paume de la main. Autour d'elle le labeur de l'homme accumule tous les symboles de sa peine et de son néant. Le bloc de pierre et l'échelle sont là, la clepsydre, la balance et la cloche ; des outils gisent sur la terre; et le génie léger des heures semble endormi pour l'éternité. C'est l'arrêt — ou la ruine — d'un monde. Au delà des eaux immobiles une chauve-souris étend ses ailes sur l'horizon où l'astre descend. L'arc-en-ciel barre le crépuscule. Et la Figure mystérieuse, sans même un regard pour ces choses, évoque fixement, au delà, l'Invisible, l'Inconnu,

l'Avenir. Merveilleuse et tragique image, où toutes les formes qui s'effondrent disparaissent, quand on la contemple, devant la pensée de ces yeux ! Le regard fixé vers l'Au-delà : c'est lui que nous voulons reconnaître dans l'œuvre d'Alfred de Vigny. C'est lui que nous voulons retenir, saluant en son rayon grave un présage des temps nouveaux. Car nous vivons aussi dans un monde où le désespoir assombrit les heures, où se multiplie l'œuvre farouche du deuil et de la destruction, dans un monde de crépuscule où se hâtent tous les déclins. Et nous avons besoin de croire que l'aube jaillira plus splendide, besoin de croire à la marche éternelle qui s'avance par-dessus les tombeaux, besoin de croire que notre foi même n'est qu'un enfantillage encore au prix des vérités futures, et que l'homme, un jour, sur cette terre, inondé de la grâce parfaite, oubliera les images grossières que nous nous serons faites de lui. C'est la conviction secrète qui nous soutient à travers la vie, et, renaissant après nous-mêmes, fait qu'à la mort de l'homme moderne on ne peut pas enfermer dans sa tombe, selon le rite des peuplades sauvages, tout ce que, vivant, il aima.

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