‹ La lanterne [microforme]Chapitre 62 sur 73 · LETTRE · texte numérisé non relu

LETTRE

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endormi sa sœur avec du chloroforme, avait commis sur elle cet outrage que ma pudeur m'empêche de nommer.

On ne rencontrait plus un ami sans lui dire : “ Eh bien ! Comment trouvez-vous le jeune homme? N'est-ce pas qu’il a bien fait ?”

Quand mon tour vint d'entendre cette question, je partis d’un éclat de rire tel qu’il dût faire tressaillir les mânes de l’antique Virginie.

Ce qui me surpasse, c’est que tous les journaux aïent reproduit à l’envi ce canard, et l’aient accompagné de commentaires très sérieux, comme si l'illusion publique n'avait pas de bornes.

Qu'un jeune homme, en Canada, tue un officier anglais qui à déshonoré sa sœur, c’est tout simplement incroyable.

Aussi, je nie à priori que’le fait soit arrivé.

Il est tout à fait absurde d'imaginer qu’il se trouve dans la vile race des colons un jeune homme qui ne soit très flatté de ce qu’un officier an ,lais ait fait à sa sœur l’honneur de la séduire.

Quoi ! lorsqu'on voit des pères qui ont des-dotes à donner à leur filles ne juger dignes d’elles que ces traîneurs de sabre au gosier en entonnoir, et penser ne pouvoir trop acheter de leur fortune cette insigne distinction ; lorsqu'on voit des mères, et Dieu sait quel en est le nombre, courir désespérément à l’épaulette, la montrer à leurs filles en extase, trouver leur salon vide tant qu’elles n’y auront pas entendu les Ok, ouah, yaës, cuurtainly, blàà, blaouaà, blèasted country ; lorsqu'on voit les jeunes filles, complètement affolées, perdues d’avance si elles sont aussi inintelligentes qu'aveugles, provoquer elles-mêmes par leurs ridicules démonstrations, leur avide eoquetterie, leurs avances qu'aucune pudeur ne déguise, les officiers à se permettre avec elles toutes les licences qu’il leur plaira, on est en droit de nier tout d’abord qu'il existe dans notre société déchue un frère qui voie dans un officier anglais un homme comme un autre, lorsqu'il s’agit de l'honneur de sa sœur.

Je connais dans Montréal quantité de jeunes filles, parvenues du billion, aussi sottes qu’enrichies, qui ne conçoivent pas un homme sans éperons, sans képi doré et sans épaulettes.

Si vous leur êtes présenté, elles vous regardent curieusement ou ne vous regardent pas du tout, et si vous leur faites un salut en les rencontrant, Ô disgrâce ! autant vaudrait envoyer des baisers à un perroquet empaillé.

Avec cela vous êtes colon, fille de colon. Quoi de plus inférieur ! Est-ce que les lionceaux britanniques s'occupent de ce que vous ayez de l'honneur ou ner ?

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Ces filles des colonies sont leur pâture, leurs joujoux, et s'ils consentent à s'amuser avec elles, s'ils les fréquentenñt, s'ils les courtisent, c’est pour chercher des victimes; et si par hasard ils les épousent, c’est le pistolet sur la gorge, ou les créanciers qui arrivent

sur eux en hurlant.

Vous croyez qu'on vous recherche, imbéciles ! Oui, on recherche les côtés faibles et l’on guette l’occasion.

Parhleu ! vous nous jetez vos filles dans les jambes, eh bien ! quelles y passent,

#" x Et ensuite, vous jetterez les hauts cris Vous ferez retentir l'hospitalité souillés, la confiance abusée, les généreuses réceptions converties en appâcs à la luxure........ triples niais ! Vous vous tendez piéges sur piéges, et lorsqu’enfin vous tombez dans le déshonneur par vous-mêmes sollicité, vous croyez que votre indignation vous sauvera du mépris |

Les ofllciers anglais vous prennent pour ce que vous êtes, corbleu ! ile quoi vous plaignez-vous donc ?

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On comprendra que je ne cherche en ce moment aucune espèce d’allusion, et que je fais mes réserves pour certains cas exceptionnels où les victimes ne méritent pas leur sort, et ne doivent pas s'attendre à un malheur qu’elles n’ont rien fait pour rendre inévitable,

Mais ces cas tout à fait extraordinaires se noient dans un océan de turpitudes tous les jours renouvelées, amplifiées, centuplées.

Comme si nous n'étions pas assez humiliés déjà d’être encore des colons en 1869, avec quatre millions d’habitants, des villes comme Montréal, Toronto, Québec, Halifax, un voisinage comme celui ües Etats-Unis, après vingt occasions de nous affranchir ou de nous annexer repoussées par nous, comme si ce n'était pas déjà assez de hontes bues, assez de dédains essuyés, pour que nous puissions au moins conserver au sein de la famille un refuge où nous ne soyions

pas obligés de rougir !

Mais voilà : nous avons des fronts où la honte ne monte plus. Dépendance de tous côtés. A force de nous voir soumis, nous sommes devenus indignes. L’habitude de la prostration produit cet effet ; on reste courbé.

Courbé devant le soldat, courbé äevant le prêtre, voilà le peuple canadien. Il est le pavé de son sol ; ot sur ce pavé le militaire passe

| | le fouet à la main, les éperons retentissants, et les jeunes filles | regardent avec des flammes dans les yeux.

LE 1 A nous, les filles. Oui, très-bien, prenez. i Mais un jour on reçoit deux balles dans la tête. Qu'est cala.? Tout le monde est pétrifié d’étonnement,.

Quel est donc cet insensé qui n’est pas encore à plat ventre? | C'est un jeune homme de 17 ans.

Ah ! c’est autre chose ; à 17 ans on a encore des sœurs.

{ | ! Une classe d’êtres impossibles à comprendre dans Montréal, ce. | 15 sont les pères de famille riches.

| Soyez un jeune homme bien posé, élégant même, généralement, estimé, avec un avenir souriant devant vous, soyez le préféré de leur | fille, auprès d’eux vous n’aurez aucune chance. É: Vous courtisez la dot !....Soit. Mais alors à qui la donnerezvous donc, votre fille ?

Vous faut-il un borgne, un bossu, un crève-faim, un éclopé, un goîtreux ou un bancal ?

| Le père encore parfois compose ; un homme, cela raisonne. Mais Il | la mère....c’est affaire de confesseur. Le jeune homme qui convient (HR dx à sa fille est celui qui sait le mieux servir une messe, ou qui aura pris (14 12 des engagéments vis-à-vis des corporations religieuses, si elles le font, HER PF réussir.

C’est un hypocrite, un besogneux, un plat intrigant, un vil | cafard ; il vendrait son âme s’il en avait une, il a une face qui semble | se présenter sans cesse aux soufflets, tout ce que vous voudrez, mais il est appuyé par la cohorte qui voit en lui un instrument servile, et il sera choisi.

L'avantage d’une fille est de naître pauvre et de continuer de l'être. Elle sera femme, celle-là.

L'autre, celle qui a le malheur d’être riche, ballottée de prétendants en prétendants, esclave du choix qu’on aura fait pour elle, seule à ne pouvoir exprimer une volonté dans le flot d’intrigues qui l’enveloppe, verra sa belle jeunesse se flétrir dans des vœux stériles, ou son mariage devenir le tombeau de ses espérances.

CORRESPONDANCE

Baie Saint-Paul, 24 février 1869.

b Mousieur, h | Depuis un certain temps, en ma qualité d’ami de votre Lanterne, j'avais l'intention de vous faire part de quelques petits faits qui se

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sont passés au Saguenay et à la Baie Saint-Paul; je n'osais à cause de mon inexpérience littéraire ; mais en entendant dire que vous revisiez et corrigiez les communications qui vous étaient faites, je me suis décidé à vous écrire. Voici les faits.

‘“ Le premier s’est passé à Chicoutimi, C’était dans une élection chaudement disputée entre l’hon. D. E. Price et John Kane, le premier protestant Anglais, le second Irlandais catholique, tous deux conservateurs et d’égale capacité et éducation. Pendant quatre ou cinq semaines, le curé travailla de toutes ses forces en chaire et privément contre D. E. Price, lorsque tout à coup le voilà complètement tourné. Autant il avait parlé contre ce dernier, autant il parla en sa faveur.

‘ On se demande la cause de ce changement subit, on s’informe, on apprend d’un serviteur du curé que M. Price était allé lui faire visite, et lui avait fait présent d’un cheval tout attelé que le curé avait admiré et qui en effet était magnifique.

‘“ L'autre fait m'a été raconté à Hébertville et est plus récent. Il s'est passé le jour de Noël, messe de minuit. M. le curé de Saint- Jérôme avait organisé un corps de musique pour fêter avec plus de bruit la naissance du sauveur, et comme dans ces r‘. ions reculées, les instruments choisis sont rares, il fut obligé de se contenter d’une vingtaine de violons et de quelques flûtes. Les musiciens s’exercèrent pendant cinq à six semaines, lorsqu’enfin, la messe de minuit arrivée, ils s’en vont chacun prendre leur place. Le'curé les arrête l’un après l’autre et leur demande si leurs violons avaient déjà fait danser ; sur réponse affirmative de chacun d’eux, il les renvoie, leur disant qr'’il ne voulait point que des violons qui avaient porté scandale s2rvissent dans un lieu saint. (Il renvoya les violons et garda les musiciens à l’église.)

‘“ L'automne dernier, à la Baie Saint-Paul, le curé qui guette tous les dimanches et la moitié de la semaine, achetait de l’avoine pour un M. Belleau de Québec, à raison de 6 sous de commission par minot. Un marchand du même lieu, qui avait un contrat à remplir, en achetait

aussi—cela entraîna une certaine concurrence. Le curé d’une paroisse

voisine, en apprenant cela, annonce à ses ouailles (sans ménagement pour le marchand) cette concurrence qu’il qualifie d’ignominieuse, faite par un marchand à un membre du clergé, et ajoute qu’il espère bien que les habitants de Saint-Urbain préfèreront vendre leur avoine au

* pauvre prêtre, (qui retire 3,000 minots de dîme), plutôt qu’au marchand,

car, ajoute t-il, en encourageant un ministre du Seigneur, ils pourront être persuadés que Dieu le leur rendra, soit à eux, soit à leurs enfants en bénédictions.

“ Le même prêtre racontait dans le même sermon qu’un homme des environs de Montréal, qui avait l’habitude de travailler quelquefois le dimanche, mslgré la défense expresse et personnelle faite par son curé, s'étant re :.u un jour de fête dans sou champ avec ses animaux

PS

pour labourer, au premier sillon creusé, l’homme et les bêtes furent frappés d’immobilité, sans qu'aucune puissance humaine pôût les faire remuer ; je ne me rappelle point s’ils ont hiverné sous la neige,

“ Si ces récits peuvent vous servir, proftez-en ; ils sont vrais : Croyez-moi bien sincèrement un ami de votre cause.”

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