‹ La lanterne [microforme]Chapitre 9 sur 73 · MORT DU COMMANDANT TÊTU · texte numérisé non relu

MORT DU COMMANDANT TÊTU

J’interromps un instant ma Lanterne, lecteurs, pour donner cours à des regrets que je ne saurais vous taire.

Je viens de perdre un ami d'enfance, presque un frère. Le

. commandant Théophile Têtu vient de succomber subitement à un

arévrisme, pendant qu’il croisait dans le golfe, à bord de La Canadienne.

Il est mort à trente-trois ans, et c'était la première année de son commandement.

Tout le monde aimait Théophile Têtu. IL était brave, spirituel, élégant, plein de cœur, :

Sa santé robuste, l'estime publique, sa position fièrement acquise “lui promettaient un avenir digne de ses talents et de son mérite,

ï est mort sans avoir conquis un nom, sans avoir donné ls mesure de ce qu’il pouvait faire.

La mort est étrangement avide et cruelle dans ses choix. Jamais elle ne fait le compte de ceux qui restent pour pleurer ceux qui ne sont plus. Pressée de moissonner, elle avance l'heure de ses victimes, et prend par surprise celles qui pourraient longtemps la combattre.

Il faut dire ce que l’on pense. Ce n’est pas seulement un droit, c’est un devoir.

“ Quiconque à une pensée, dit Paul Louis Courier, est tenu de la produire et mettre au jour pour le bien commun. La vérité est toute à tous.

“(ju’importe ce qu’on dit de vous! Les jésuites criaient autrefois contre le grand Pascal et l’appelaient Wson d'enfer; cela signifie toujours un homme qui dit vrai et se fait écouter. ”

“ Savez-vous ce qu’il peut y avoit dañs une idée, et quand vous empêchez une idée d’éclore, savez-vous si vous n’anéantissez pas des mondes %” (Milton—8sur la censure).

Ici, il ne faut ni penser, ni dire ce qu’on ense. Quiconque a des idées est un écervelé : mais s'il les exprime, c’est un scélérat.

J'accepte d’être un stélérat, ne potvant me trésoudre à être un honnête homme en laissant faire le mal,

Toute vérité n'est pas bonne à dire. C'est là une maxime de poltrons. Dès qu'une chose est vraie, ellé est bonne à dire, et doit être dite. C’est l'avantage qt'ellé a sur le mensonge qui n'est jamais bon à dire, même pour la plus grande gloiré de Dieu.

Le clergé n’a pas demandé là suppression de la Lanterne, comme l’a prétendu un journal dé Québec. Le clergé ne demandé rien en Canada. Quand il veut quelque chose, il l’ordonne.

Il a commandé à M. Chapleau, libraire de la rue Notre-Dame, de ne plus vendre la Lanterne, mais ne le lui a pas demandé.

Maintenant c’est au tour de M. Perry qui refuse de la vendre.

Voilà les moyens qu’on emploie. Et l’on dira que le clergé est fort en ce pays! Quoi! voilà un ordre qui se prétend dépositaire de la vérité absolue, et il n’est pas seulement capable de ls défendre, et il a à lui presque toute la presse, il a ses organes attit: quotidiens, et pour combattre un pamphlet qui ne paraît qu'une fois pr semaine, il en est réduit à faire peur aux libraires qui le vendent ! C’est là une puissance |

Si vous étiez réellement forts, craindriez-vous les attaques d’un simple citoyen comme moi, et ne m'auriez-vous pas écrasé déjà par des réfutations indiscutables, puisque vous avez avec vous la vérité ?

Vous avez fait peur aux libraires ; mais vous avez bien plus peur qu'eux, vous, puissrnce.

J'ai tort où j'ai raison. Si j'ai tort, monttez-le, Si j'ai raison pourquoi vous opposéz-vous À la raison ?

Vous croyez que vous allez me vaincre, moi, comme vous avez fait de tant d’autres qui n’ont pas eu le courage de vous braver et qui vous croyaient trop forts, tandis qu’ils n'étaient, eux, que trop faibles.

Vous croyez que les moyens ordinaires d’intimidation, que les persécutions, que la pauvreté, que les intrigues dans les familles, que l’exécration de mon nom, que toutes ces -lâchetés de la force réussiront contre moi. 10, NOD, jamais !

Je suis prêt à tout, j'ai fait le sacrifice de tout, de mon repos, de mon avenir pour dire la vérité, et je la dirai.

Venez maintenant m'arracher ma Lanterne. S'il n'y a plus de libraires pour la vendre, il restera toujours un homme pour l'écrire et un public pour la lire.

Oui, on lit la Lanterne; ce qui prouve que si vous avez encore assez de force pour captiver les gehs par l’intérêt, vous n’en avez plus: aucune sur la «onscience, sur le sentiment de la vérité qui pénètre la foule.

J'ai reçu ces jours-ci une lettre d’une vieille parente, digne femme qui m'a élevé, qui m'a toujours chéri comme son enfant,

Elle me supplie de discontinuer la Lanterne, au nom de ma famille, de ma réputation, et, pour prix de mon sacrifice, elle m'offre tous les avantages matériels que je suis en droit d’attendre de son affection : mais elle me menace de rompre toute relation avec moi si je continue à publier la Lanterne....EÆEh bien ! soit.

Qu'on m’enlève toutes mes espérances, qu'on me réduise à la pauvreté la plus amère, que mon pain dur soit arrosé de larmes, tant que j'aurai un souffle de vie, on ne m’enlèvera jamais ce qui est au fond de mon âme, la haine de l’imposture.

Je vous fais la guerre ouverte, je m’expose à vos coups ; vous me faites la guerre des embüches, des piques ; c’est bien ! mais vous ne me vaincrez nas,

Il serait trop beau, vraiment, que vous eûssiez encore ce triomphe ; que, par ma défaite, le libéralisme fût rejeté encore de dix années en arrière.

Non, vous ne l’aurez pas ce triomphe.

S'il faut une victime aux idées libérales, que cette victime soit moi. Que mon nom soit flétri, j'y consens, mais que le peuple soit enfin arraché à l’odieuse domination, à la succion cléricales.

Vous aurez pour vous la calomnie et l'i ignorance. . Mais dans -eette guerre que j'ai entreprise, acceptant d'avance le plus horrible destin,

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