La lanterne rouge
Dans la nuit brumeuse, la Lanterne Rouge éclaboussait l'ombre de sa lumière crue.
C'était l'enseigne, célèbre de Montparnasse aux Gobelins, de Plaisance à Grenelle, de l'immense bar du coin de l'Avenue, près de la rue de la Gaîté.
Sous la clarté sanglante de la lanterne, tournant comme un phare, sous l'ardente clarté pâle des deux grands globes électriques pendus plus bas, la vaste porte était béante et la chaleur qui en sortait faisait tourbillonner le brouillard nocturne.
Ce samedi soir, un peuple de buveurs encombrait l'énorme salle : ouvriers en bombe, apaches et filles, adolescents louches, rôdeurs taciturnes, voyous et mendiants, pauvresses
quêtant un verre et vieux vagabonds hagards de faim ou titubant d'ivresse.
Dans la lumière brutale qui se multipliait aux glaces des murs, aux verres des étagères, au métal étincelant du comptoir et du percolateur, les haillons étaient plus sordides, les faces plus blafardes, les regards plus sinistres ou plus égarés, et l'odeur chaude de l'alcool et du tabac se mêlait à l'odeur humaine, avec des bouffées d'humidité froide lorsque battait une des portes latérales.
Il était minuit quand l'auto de John Morgan s'arrêta au bord du trottoir.
L'Américain en descendit. Grand, glabre et solide, coiffé d'un tube éblouissant et le pardessus ouvert sur le smoking, il traversa, calme et correct comme toujours, le trottoir inondé de lumière et entra à la Lanterne Rouge. Il fendit la cohue pour aller, contre le comptoir, s'asseoir sur un tabouret que le patron lui apporta, empressé.
L'entrée de l'Américain fit sensation. Il était déjà venu plusieurs fois et on le connaissait ; c'est-à-dire que le patron, les garçons et les buveurs savaient qu'il était prodigieuse-
ment riche, qu'il venait là par amour du pittoresque et qu'il payait des verres à tout le monde inlassablement.
Il y avait trois mois que John Morgan opérait ainsi des descentes dans les bas-fonds de Paris. Depuis une nuit où il avait été pris dans une rafle, dans un cabaret voisin du Boulevard de Sébastopol où il s'était aventuré seul et au hasard, il s'était passionné, — flegmatiquement, selon sa nature, — pour ces expéditions nocturnes qu'il faisait une fois ou deux par semaine, dans les assommoirs des boulevards extérieurs ou les caboulots de Montmartre, dans les caveaux des Halles, les bals de la Roquette ou du quartier MoufFetard, les bars de Grenelle ou de Montparnasse.
Dans tous ces bouges, parmi les escarpes, les souteneurs, les mendiants, les voleurs, parmi tout ce qui rôde à travers la nuit de Paris, des légendes vite formées couraient sur son compte, comme jadis sur le comte de l'Anglais Seymour. Des filles essayaient en vain de l'impressionner, des spécialistes de l'esbroufe et de l'attaque nocturne tournaient
lO LA LANTERNE ROUGE
autour de lui comme des bêtes de proie, mais ils se contentaient de boire à son compte, retenus par la crainte de la police, par l'assurance de l'Américain et par la redoutable carrure d'un athlète taciturne, à mufle de boxeur, que John Morgan avait embauché pour lui servir de porte-respect.
Mais ce samedi soir, à la Lanterne Rouge, le boxeur n'était pas là, car il s'était, l'avant-veille, cassé la main droite au cours d'un combat avec un champion nègre, et John Morgan, qui n'était pas d'une nature timide et n'aimait guère différer ses fantaisies, après s'être, comme d'habitude, mis en train par deux ou trois whiskys, au somptueux bar de son " palace " des Champs-Elysées, était venu seul.
Autour de John Morgan, un cercle se forma ; des voyous vinrent dire bonsoir ; un bonneteur qui faisait la ligne de Ceinture, lâcha un poivrot qu'il espérait estamper, pour s'approcher en se tortillant, et le Costaud du Maine, roulant ses fortes épaules, vint d'un air capable prendre des nouvelles du boxeur qu'il avait vu combattre contre le nègre.
Morgan, très à l'aise, avait un sourire sur sa face rasée, et serrait les mains qui se tendaient.
— C'est ma tournée, dit-il avec son accent américain. Je paie pour ces messieurs... pour tous.
— Et les dames ?... demanda, en essayant de minauder, la grande Marcelle, qui le frôla de sa poitrine.
— Les dames, elles aussi, dit Morgan en s'écartant.
Les petits rhums, les petites fines, les petits marcs, tous les tord-boyaux et tous les casse-poitrine emplirent les verres. Le bonneteur pencha pour une mominette, Louisa la Rousse pour de l'anisette, et Morgan, à l'imitation du Costaud, prit une cerise à l'eau-devie, où il n'y avait presque pas de cerises et beaucoup d'eau-de-vie. Tous burent. Une seconde tournée vint.
Tout à coup, la porte s'ouvrit et quelqu'un entra, qui fut reconnu, et qui, manifestement était populaire, car un tumulte le salua.
— Le Philosophe ! Le Philosophe ! disaient les buveurs. Y vient voir l'Américain...
Un homme vieux, hirsute et colossal, pa-
reil ensemble à un gorille et à Diogène, se montra, écartant la foule. Sur ses cheveux longs, roux et gris, un reste de chapeau était enfoncé ; autour de ses épaules énormes pendait un pardessus sans couleur, paraissant délavé par cent années de pluie ; de croquenots monstrueux et lacérés sortaient à demi ses vastes orteils nus. 11 semblait ivre, sa face était à la fois livide et enflammée, sa barbe se hérissait, menaçante, et ses petits yeux bléphariques luisaient, audacieux et narquois.
Parvenu à John Morgan, qui restait impassible, il l'examina un moment, puis, sans lui parler, se tourna vers le comptoir.
— Un bock ! commanda-t-il d'une voix éraillée, creuse et mordante. Un bock, Auguste ! Non, pas de bière, eh pochetée ! Tu m'as pas regardé .'' Du casse-poitrine... Parfaitement. J'ai du pèze. J' commande et j' paye !
11 sortit une pièce de cent sous et la fit sonner en lançant un regard à l'Américain, qui, amusé, l'observait. Le vieux leva son bock plein d'alcool et but une ample gorgée, puis il se retourna vers John Morgan.
— C'est t'y vrai qu' t'es Américain : de-
manda-t-il brusquement, à voix haute, et qu' t'as trois cents millions à toi tout seul ?
— J'ai cela vraiment, dit Morgan avec calme.
Le vieux saisit son verre et but. Le silence s'était fait autour d'eux.
— C'est t'y vrai, reprit le Philosophe d'un accent plus âpre, que ça te rapporte quéque chose comme 25,000 balles par jour, que t'as gagné rien qu'en te levant c Bon Dieu ! de quoi faire vivre tous les pauvres bougres de par ici qui n'ont pas 25 centimes pour se tremper une soupe !
Morgan sentit la menace, et éprouva un petit froid, mais il était brave.
— C'est environ, dit-il.
— C'est t'y vrai, reprit le vieux après un nouveau coup d'alcool, c'est t'y vrai qu' t'as des propriétés, là-bas, grandes comme des départements, et où pourraient loger, manger, respirer, tous les miséreux, toutes les femmes, tous les gosses, qui crèvent ici dans des trous ?
Morgan ne répondit pas. Un malaise l'avait saisi ; il comprenait tout à coup l'étrange insulte qu'était sa présence pour tous ces misé-
rables. Et puis il se souvenait que, jadis, son père, Arthur Morgan, avait été pauvre, lui aussi, avant de commencer l'immense fortune, si pauvre que, dans les rues américaines, il avait rôdé, affamé, indigent, désespéré, prêt à tout, épave comme toutes ces épaves qui l'entouraient ici, lui, John Morgan...
Mais la voix du Philosophe retentissait.
— C'est t'y vrai qu' t'as un appartement de cinq cents balles par jour .'' et des dîners qu'en coûtent trois cents ? et du Champagne qu'en coûte cent la bouteille ?... Et qu' t'as des larbins, des gonzesses, des maisons, des habits, des autos, des bateaux, à ne pus savoir qu'en faire ? Et qu' ta vie c'est comme un théâtre où qu' t'as qu'à vouloir pour que ça soit ?
Sa voix tonnait. Tous l'écoutaient. Il s'était dressé, ivre et redoutable. Son bock vide, qu'il tenait par l'anse, était comme un casse-tête dans sa main énorme et son haleine, brûlante d'alcool, frappait en pleine face John Morgan.
L'Américain se sentit en danger. La haine convulsait autour de lui le cercle tarouche des faces livides. Il sentait aussi qu'il était à
moitié ivre, qu'il ne pourrait se défendre. 11 réunit toute son énergie pour rester impassible et, froidement, répondit en face au Philosophe :
— J'ai tout cela, vraiment.
— Vraiment !... gronda le Philosophe.
Il fit une pause.
— Eh ben, avec tout ça, mon vieux, t'es pas plus saoul que moi ! acheva-t-il.
Et, avec un soupir d'indicible béatitude, il se laissa aller à terre, ivre-mort.
ANNA BAVOT
La nuit était tombée, il faisait froid et il pleuvait, mais Anna Bavot, qu'on appelait la grosse Nana dans les parages de l'Ecole militaire, ne s'en apercevait pas tant elle se sentait heureuse. C'était fini ; elle avait atteint son but ; l'homme qu'elle venait de quitter était son dernier client.
En hâte, elle regagna le petit hôtel meublé où elle logeait.
— Alors, c'est-y décidé, madame Nana ?
Faut-y que j' loue vot' chambre ? lui demanda, au passage, le patron, gros homme à tête de veau qui, sur sa porte, attendait le dîner.
— Oui, dit-elle avec orgueil. Je pars demain !
Il soupira et s'efforça de cligner de l'œil avec mélancolie.
ANNA BAVOT I7
— Ça fera tout drôle de pus vous voir ; depuis r temps que vous étiez ici ; tout r monde vous estimait, quoi ; comme qui dirait que vous étiez de la famille. Enfin, n'est-ce pas, quand on a de quoi et qu'on peut se reposer...
— Y n'est que temps, dit-elle simplement. Y a vingt-trois ans que j' fais le métier.
Elle prit sa clé et monta. Dans sa chambre, avec un immense soulagement, elle ôta sa robe et son corset, qui la sanglaient. Elle les posa sur le lit. Elle lava sa figure trop fardée. Elle défit sa coiffure compliquée ; dans son chignon était cachée une bourse en filet qu'elle mit sur la cheminée, et elle plaça, sur la robe qu'elle avait quittée, les coques luisantes de ses faux cheveux. Elle y joignit sa boîte à poudre, son bâton de rouge, son flacon de musc à bon marché, ses grosses épingles brillantes et ses rubans voyants. Du tout, avec soin, elle fit un paquet serré qu'elle rangea dans une petite malle poilue comme un léopard. Tout cela, c'était fini. Alors, fouillant dans son bas, elle en tira quelques pièces d'argent, les ajouta à ce qu'il y avait dans la
bourse et, avec respect, recompta le tout. Ça y était. Il y avait même deux francs en plus de la somme qu'elle s'était fixée.
Elle s'assit pour réfléchir à côté de la malle béante. Elle était très émue. Elle ne pouvait pas se persuader que c'était vrai, qu'elle avait la maison et l'argent et qu'elle partirait le lendemain.
A seize ans, quand elle avait quitté son pays, aussi pauvre qu'une mendiante, elle savait déjà que son espoir de faire fortune à Paris voulait dire cela : revenir dans cette campagne, au fond de l'Auvergne, dans une petite maison à elle, et elle n'avait cessé d'y travailler avec un espoir têtu.
Après avoir été servante, elle était devenue fille, tout naturellement, parce qu'elle plaisait aux hommes et que cela rapportait davantage. Mais elle avait eu des revers. Une fièvre typhoïde avait fait un grand trou dans ses épargnes. Ensuite, vers la trentaine, elle qui n'avait jamais fait de bêtises, avait été folle d'un voyou frisé, joH comme un cœur, qui lui avait coûté cher. Il avait mal fini, et elle s'était remise farouchement à économiser.
ANNA BAVOT I9
Elle s'était fait une clientèle de soldats. Avec eux, elle s'entendait très bien. Les anciens l'indiquaient aux recrues, au coin de de l'avenue noire où elle croisait, et elle savait encourager les timides en leur parlant de la campagne. Ils n'étaient pas riches, mais elle n'était plus jeune, et elle avait aussi les petits boutiquiers du quartier, qui l'estimaient parce qu'il n'y avait rien à craindre avec elle.
A tout cela, devant la flamme dansante de sa bougie, elle pensait confusément. Elle pensait à la petite maison qu'elle avait achetée avec toutes ses économies, six mois avant, dans un village perdu. Elle pensait à son jardin et aux bêtes qu'elle aurait. Elle pensait à cet argent qu'elle tenait et que, franc par franc, elle avait, depuis, épargné pour payer son voyage et pouvoir s'installer tranquillement. Elle pensait qu'il n'y aurait plus pour elle de clients ivres, de police menaçante, de quart éreintant dans la nuit et la neige, et une paresse pleine de béatitude l'endormait.
Un bruit de voix, dans la chambre voisine, l'éveilla, et soudain des coups furent frappés à la cloison.
"Tiens, se dit-elle, c'est la Limande qui m'appelle. Quoi qu'a m' veut ? "
Elle passa une vieille robe, prit sa bougie et alla voir.
Dans un cabinet misérable, couchée dans un lit démantibulé, une fille hâve, un enfant dans les bras, injuriait d'une voix faible et creuse une paysanne en tablier qui, debout, restait muette et hostile.
— Quéque c'est que ça ? s'étonna la grosse Nana.
— C'est r môme, haleta la fille. Ce chameau-là (elle montra la paysanne) me r rapporte pasque j' suis en retard pour les mois de nourrice. J'y ai envoyé de l'argent y a quat' jours et elle me 1' rapporte tout de même.
— Cent sous que vous m'avez envoyé, dit la paysanne sans élever la voix et sans que bougeât sa figure figée. C'est cent vingt francs que vous devez. Et pis y l'est malade. Y l'a quéque chose au dos. L' médecin a dit qu'y fallait un appareil et pis des fortifiants, sans quoi y crèvera, c' gosse. J'y ai mis du mien, mais j' peux pas plus. J'ai pas de quoi pour mes gosses à moi...
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— C'est moi qui crève, dit la fille maigre entre ses dents.
— On dit ça. On crève pas à ton âge, ma petite, protesta Anna.
— J' te dis que j' crève. Regarde-moi ! Elle ouvrit son châle en loques, montra un
corps affreusement décharné.
— Bon Dieu, cria l'autre, apitoyée, mais pourquoi qu' t'es pas à l'hôpital ?
— Ça serait plus raisonnable, dit la paysanne.
— J' crèverai tout de même. Y l'est trop tard. Fallait bien que j' sorte, hein } J'ai pas de rentes pour payer c' te saleté-là et j' veux pas que le môme aille à l'Assistance. Je r tuerai plutôt, j' veux pas !
Elle s'arrêta, épuisée. Elle essuya du sang à ses lèvres, reprit haleine et brusquement dit à Anna :
— Tu vas r prendre.
La grosse fille sursauta, ahurie.
— Moi ? Que je 1' prenne }
— Oui. Faut s'aider. T'as de quoi. Je 1' sais. Paye ce que je dois à c' vieux chameau. Elle le soigne bien. Plus tard, tu 1' prendras. Y te
fera compagnie. Y l'est gentil. Regarde : y rit. Tu peux pas 1' laisser. Tu peux pas... Je t'en prie, supplia-t-clle.
— Mais j'ai tout donné pour ma tôle, gémit Anna. C'est pas possible. J' veux être tranquille, moi. Y a vingt-trois ans que j'y travaille. Il a pas un père, des fois }
— Te fous pas de moi, râla l'autre. C'est-y que tu r connais, 1' père ? Alors, t'es plus avancée que moi. Tu vas prendre le petit. Faut s'aider. J' sais que tu vas le prendre. Y s'appelle André. Tiens, le v'ià ! acheva-t-elle avec une sorte de sanglot.
— Vous pouvez toujours dire oui, ça y fera plaisir, souffla une voix dans l'oreille d'Anna.
C'était le patron qui avait ouvert la porte.
— Ça vous engagera pas trop, ajouta-t-il, a va passer... J' m'y connais...
La grosse fille tendit les bras. La mourante eut un sourire satisfait, elle lui remit l'enfant, et, com.me si elle n'eût attendu que cela, elle se laissa aller sur son oreiller sale, hoqueta faiblement et ne respira plus.
— Ça y est, dit le patron. Ma pauv' madame Nana, n'en v'ià une séance pour
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vot' dernier jour, sans parler du tintouin qup j' vas avoir...
La grosse fille ne répondit pas. Elle avait l'enfant dans ses bras et il s'endormait sur l'énorme poitrine.
— Y faut cent vingt francs, murmura-t-elle, absorbée ; y faut un appareil ; y faut des fortifiants... Ça fait beaucoup... M' faudra au moins un an pour rattraper ça et pouvoir partir...
— J' m'en vas, dit tout à coup la paysanne. Bonsoir, messieurs, dames.
Anna releva la tête. Elle était pâle. Elle embrassa gauchement l'enfant et le tendit à la paysanne.
— V'ià r salé. Gardez-le. Soignez-le.
J' payerai c' qui faut. J' viendrai vous voir... V'ià... v' là vot' argent, ajouta-t-elle d'une voix étranglée, en fouillant dans la bourse en filet.
Elle se tourna vers le patron.
— J' garde ma chambre, dit-elle simplement. J'vas rebiffer au truc.
Elle rentra chez elle. Elle reprit le paquet rangé dans la malle poilue ; elle le défit, remit son corset, sa robe sanglée, les coques
luisantes de ses faux cheveux ; elle s'arrosa de musCj mit de la poudre, mit du rouge et, sans plus attendre, descendit sur le trottoir.
La querelle entre les Madeuil et l'aveugle du coin de la rue éclata à propos de Castor.
C'était un barbet noir avec de vilains yeux verts, qui avait l'air d'un diable ébouriffé et qui était le chien de l'aveugle.
Du matin au soir, par le vent et par la pluie, sous le soleil et sous la neige, ils restaient là, jour après jour, sur les pierres disjointes des marches, devant l'enfoncement muré de ce qui, jadis, avait été la porte d'une chapelle. L'aveugle, tassé en toutes saisons sous un bonnet fourré et sous une houppelande rapiécée, de temps à autre jouait plaintivement du flageolet avec son nez mais, le plus souvent, demeurait aussi immobile que les pierres elles-mêmes.
Sur sa poitrine, il avait un écriteau que
l'eau du ciel avait rendu illisible, devant lui, une sébile en bois, patinée par les sous. Castor, assis à côté, une laisse au cou, la surveillait, clignant des yenx et fronçant le nez sans interruption mais ne se permettant jamais d'aboyer ni de se lever.
Les Madeuil avaient été bonnetiers. Maintenant, retirés avec de petites rentes, contents de vivre, ils venaient de s'installer rue Monge, parce qu'ils aimaient, comme ils l'expliquaient, aller visiter les bêtes du Jardin des Plantes.
Le premier jour où, vers la fin d'octobre, se promenant tous les deux, ils virent Castor et son aveugle, immobiles sur leurs marches, ils s'arrêtèrent très intéressés.
— On dirait un tableau de genre, observa la grosse Mme Madeuil qui, trente ans avant, étant jeune fille, avait fait de l'aquarelle.
— Regarde-moi les grimaces du chien, répondit M. Madeuil, en voilà une drôle de bête.
Il hésita un peu et alla déposer deux sous dans la sébile. 11 obtint en remerciement une fantaisie nasale sur le flageolet, pendant que
Castor, qui détestait la musique, remuait la gueule tant qu'il pouvait, aboyant en dedans, silencieusement, selon son habitude.
Les Madeuil s'éloignèrent, mais ils avaient un nouveau sujet de conversation et, le jour suivant, ils revinrent.
— On vous a déjà donné hier, mon brave homme, fît observer, avec une bienveillance protectrice, M. Madeuil, en laissant tomber ses deux sous dans la sébile pendant que M™® Madeuil caressait Castor.
— Comment s'appelle votre chien } demanda-t-elle.
— Castor, grogna l'aveugle.
— Tiens... pourquoi cela .^..
— Pasque c'est son nom.
Il haussa les épaules. Qu'est-ce qu'ils avaient, ceux-là, à poser des questions ? Pourtant, en considération des deux sous, il se fourra son flageolet dans le nez.
Les Madeuil échangèrent un regard un peu indigné. En voilà un pauvre ! on lui donnait et il était malpoli. Mais Castor, remuant son bout de queue, les fit sourire. Il était impayable.
Le lendemain, M'"^ Madeuil lui apporta
de la viande et du sucre. Castor, ému, fit un mouvement pour se lever.
— Assis !
L'aveugle donna une saccade à la chaîne, et, sans remercier pour l'aumône qui tombait dans la sébile, il grommela des mots qui n'étaient pas aimables.
Pendant la quinzaine qui suivit, les Madeuil revinrent tous les jours. Ils donnaient encore à l'aveugle, mais un sou seulement. C'était bien assez pour un être aussi désagréable, et puis, enfin, cela faisait tout de même un franc cinquante par mois. Du reste, c'était Castor qu'ils venaient voir. Ils s'étaient pris pour lui de passion. Ils en parlaient comme d'un ami intime et ils le retrouvaient chaque tantôt avec des effusions. Castor, qu'ils bourraient de nourriture, leur faisait fête. L'aveugle feignait de les • ignorer mais s'exaspérait. Un jour, il ne put plus se contenir et prit la parole pendant que Castor engloutissait.
— Pardon, excuse, mais faut que ça finisse, monsieur, madame...
— Monsieur, madame ? interrompit
M. Madeuil, capable. Comment le savezvous ? Vous y voyez donc ?
L'aveugle haussa les épaules.
— Y a trente-sept ans que je suis dans r noir d'un accident, mais j'ai des oreilles. Et pis c'est pas tout ça ! Faut que ça finisse... Assez, toi, salaud ! tiens-toi tranquille !
Il donna à la chaîne une furieuse secousse. Castor, qui avalait un os, faillit s'étrangler et eut un haut le cœur que l'aveugle fit passer en lui envoyant un coup sur la tête.
M""" Madeuil fut révoltée :
— C'est honteux ! Pourquoi le battez-vous ?
— Pasque ça me plaît, et pasqu'y m'embête, et pasque vous m'embêtez aussi ! J'veux plus que vous lui fourriez à boulotter comme ça. Ça l'distrait : y m' ramène plus bien depuis qu'y l'est plus pressé pour trouver sa pâtée.
— Mais il mourait de faim. Il n'avait que la peau sur les os. C'est abominable de laisser pâtir une bête comme cela !
— Et moi, dit l'aveugle, croyez-vous que je suis à la noce ? On est pauv', on est pauv'. Y l'en supporte pas plus que moi. Et pis, ça r fout malade de voracer comme-ça. Y
l'est pas habitué. Y rend partout... Faut que ça finisse. Foutez-nous la paix !
— Vous êtes un insolent ! cria M. Madeuil. C'est la récompense de nos charités...
— J' force personne ! Qu'est-ce que vous venez m'embêter tous les tantôts, que si j'étais pas ici depuis dix-huit ans, j' changerais de quartier, tant que vous êtes choléra !
Dans sa fureur, il envoya un autre coup sur le crâne de Castor qui n'osa pas crier, mais cligna de l'œil plus que jamais.
— Brute ! — M. Madeuil avait fait un mouvement que sa femme retint. Vous êtes une brute ! Je préviendrai la police...
Les Madeuil s'en allèrent indignés et, dès lors, ce fut la guerre, une guerre sournoise, toute pleine d'embûches et de ruses et qui les passionnait. Naturellement, ils ne donnaient plus rien à l'aveugle, mais ils s'ingéniaient à déjouer sa surveillance afin de continuer à gaver Castor. Maintenant ils lui apportaient assez de viande pour nourrir trois chiens. Ils la lui jetaient de loin, à la volée, (quelquefois c'était l'aveugle qui la recevait sur la figure) ou bien, se glissant le long des
murs, sur des chaussures muettes achetées tout exprès, ils tendaient les morceaux au chien sous le nez même de leur ennemi. Castor, pris entre sa goinfrerie et la peur d'être battu, avalait aussi discrètement qu'il pouvait, mais les saccades de la chaîne, le plus souvent, avertissaient l'aveugle. Celui-ci, furibond, jurant, tapait sur Castor, hurlait des injures, lançait devant lui, au hasard, des coups de bâton. Un soir, il attrapa la jambe d'un sergent de ville, et cela lui fit des ennuis. Toujours sur le qui-vive, il ne connaissait plus un instant de repos ; des débris innommables souillaient ses marches ; il s'enrageait de plus en plus et maigrissait à mesure qu'engraissait son chien.
Un jour de décembre, où il neigeait depuis le matin, les Madeuil hésitèrent à sortir.
— Ils ne seront pas là, disait M"*^ Madeuil, qui était frileuse, il fait trop mauvais...
Mais M. Madeuil, au cours de la lutte, s'était découvert avec ravissement des instincts de trappeur.
— C'est rien, un peu de neige. Il faut y aller. Vois-tu que Castor reste sans manger...
Ils empaquetèrent un restant de bœuf et deux éclairs de la veille et s'en allèrent sur les trottoirs glissants. Ils tournèrent la rue déserte et eurent un cri d'indignation. L'aveugle était enfoui sous un amas de loques ajoutées à sa houppelande, mais Castor, vêtu de son seul poil, assis dans la neige, gardait en grelottant, la sébile que les flocons emplissaient lentement.
Les Madeuil n'avaient jamais parlé à l'aveugle depuis la querelle, mais cette fois c'en était trop,
— C'est une honte ! cria M. Madeuil en avançant résolument. Ce chien va mourir de froid ! Vous êtes couvert, lui pas... Il y a des lois protectrices ! Entendez-vous .''... Je ne tolérerai pas...
Il s'emportait, et l'aveugle ne voulant pas répondre, il le secoua par l'épaule.
L'aveugle bascula, et, de côté, tomba tout raide.
M. Madeuil resta béant, mais, au même moment. Castor qui avait vu, poussa une plainte déchirante.
M. Madeuil, ému, regarda sa femme.
— On l'adopte, hein ? murmura-t-il en étendant la main pour prendre Castor par son collier.
Castor se hérissa, ses yeux verts flamboyèrent, il se jeta sur cette main et la mordit de toutes ses forces.
— Bonjour, les petits ! dit l'homme d'une voix gaie.
Il sortait du bois voisin. Il avait traversé vite, sous le grand soleil d'après-midi, l'espace découvert qui le séparait de la petite cabane où, près des roseaux de la rivière, sur la grève sablonneuse, les enfants des fermes, dont on voyait tout là-bas les toits, étaient venus jouer.
Les enfants levèrent la tête, étonnés. L'endroit était désert, loin des routes, et jamais personne n'y passait.
— Bonjour, monsieur, dit enfin l'aîné, qui avait dix ans et était poli.
L'homme les regardait, debout, les mains dans ses poches. Il était grand et gros, mal mis, avec un vieux chapeau enfoncé et un
veston tout couvert de poussière et de brindilles, comme s'il avait couché dans un fourré ; mais une énorme barbe blonde où se noyait sa face et qui descendait comme un buisson touffu sur sa poitrine lui donnait de la majesté.
Il eut un sourire bienveillant.
— On s'amuse, hein ? On s'en donne !
Combien êtes-vous } Deux garçons... — c'est un garçon, ce gros pâté-là ? — et trois filles... C'est parfait. Elles sont dans la cabane, les filles ?... A l'ombre... J'y vais aussi. J'ai quelque chose à vous raconter...
Il entra dans la hutte à moitié démolie et dont sa tête touchait le toit. Il y faisait plus chaud encore qu'au dehors, sous le soleil. L'homme s'assit lourdement sur une botte de roseaux. Il ôta son chapeau et s'en éventa. Il était très chauve, avec une seule touffe de cheveux roux, isolée au milieu de son crâne luisant, juste au-dessus du front. Il souffla et, de sa grosse main poilue, caressa sa belle barbe. Les enfants, debout autour de lui, le regardaient, interloqués, hésitant entre la peur et la curiosité.
11 rit et s'étira.
— Allons, avancez... On va s'amuser...
Etes-vous gentils ? Etes-vous sages .''... Vous ne faites pas de bêtises, hein ? (Il eut un soudain éclair dans ses yeux pâles.) Les filles sont plus sages que les garçons, je parie .^.. Celle-là surtout, hein t (Il étendit son grand bras et caressa les cheveux blonds d'une petite de huit ans, rose et fraîche.) Comment t'appelles-tu .'' — Berthe ? C'est un joli nom. Eh bien, Berthe, je vais te faire des sifflets avec des roseaux et te raconter une histoire... une belle histoire... Approchez, voyons, les gosses... n'ayez pas peur... je ne vous mangerai pas...
Il fit une si drôle de grimace que les enfants éclatèrent de rire et, dès lors apprivoisés, se rapprochèrent. Il reprit :
— Je sais beaucoup de belles histoires, mais, pour les raconter, il faut que je sois tranquille... (Il se pencha et jeta un regard de soudaine inquiétude, par l'ouverture de la cabane, vers l'espace désert.) Il faut que je sois bien tranquille... Tiens, toi, le grand, — je n'aime pas les garçons, du reste, — eh
DANS LA CAUANE 37
bien, tu vas aller là-bas, à la croix des chemins, et tu feras le guet... Si tu vois venir des hommes, — deux hommes — avec des casquettes et des vareuses grises, qui auront l'air de chercher... tu comprends .^.. cours vite et viens me le dire... C'est... (il hésita), c'est des amis... C'est pour leur faire une farce... c'est cela... une blague, quoi... Je me cache. Alors, ils me cherchent par ici... Peutêtre... Ce n'est pas sûr... Je les ai vus hier soir, mais ils m'ont perdu... Tu comprends ? Va là-bas, ouvre l'oeil, et tu auras vingt sous... oui, une belle pièce neuve que j'ai là dans ma poche...
— Je pourrais pas les avoir d'abord, les vingt sous ? demanda le garçon, méfiant.
— D'abord ^ A-t-on jamais vu !
L'homme s'était dressé, tout à coup furieux.
— Veux-tu te sauver ! Veux-tu obéir !
— Oui monsieur, j'y vais !
Le gamin, intimidé, s'enfuit vers son poste. L'homme se rassit, satisfait.
— Faut obéir, prononça-t-il gravement.
Faut toujours obéir aux grandes personnes... Les filles surtout, plus encore que les gar-
çons... Sans quoi, on les punit, hein... on les corrige... on les fouette... hein... on les fouette... (Sa voix tremblait, il avait les yeux à demi clos.) Après, on leur pardonne... oui... on les embrasse et on leur pardonne... Allons, j'ai promis une histoire, pas, et puis des sifflets en roseaux... Vous allez voir. Venez autour de moi. Toi, Berthe, tu es la plus sage, je suis sûr, assieds-toi sur mon genou... là... Ça sera pour toi le beau sifflet.
Il avait tiré de sa poche un grand couteau à cran d'arrêt. 11 l'ouvrit lentement, en faisant, d'un coup sec, claquer le ressort. Il passa, en sifflotant, son doigt le long de la lame aiguisée et se mit à tailler un roseau, dont les copeaux tombaient dans sa barbe. Les enfants, passionnés par son travail, se poussaient pour mieux voir. La chaleur augmentait et devenait orageuse. L'homme essuya les gouttes de sueur qui perlaient à son front et commença son histoire.
— C'est une histoire qui s'est passée dans une grande maison, une grande maison grise et rouge, en pierre et en briques, avec des murs à n'en plus finir, des murs très hauts.
et une grande porte toujours fermée, devant laquelle il y avait trois arbres...
— C'est comme la maison des tous qu'est près de la ville, dit une petite voix aiguë... Papa me l'a montrée...
L'homme sembla réfléchir.
— Oui. La maison était près de la ville... On y avait enfermé un pauvre homme. Il avait des ennemis... des ennemis très méchants qui lui donnaient des coups, la nuit, et criaient dans son mur... Le pauvre homme aimait les enfants, il leur racontait des histoires et il leur taillait des jouets avec son couteau... Un jour, il avait emmené promener une petite fille, dans un bois... un jour comme aujourd'hui ; il faisait soleil, mais on sentait que l'orage viendrait... La petite fille était fatiguée et l'homme l'a prise dans ses bras pour la porter parce qu'il était très bon... Après, ils se sont arrêtés et il lui a raconté une belle histoire, mais la petite fille n'a pas été sage, elle a désobéi, elle a crié. Alors, l'homme l'a punie... Après, ils se sont endormis. — On les a retrouvés qui dormaient tous les deux sur la mousse, mais on a dit
que la petite fille ne voulait pas se réveiller et que c'était de la faute de l'homme... A qui le beau sifflet ?
Tous tendirent les mains.
— Ce sera pour Berthe, pour ma petite Berthe... Là, mon chou, es-tu bien sur mon genou }
Il caressa encore les cheveux de la petite fille. Sa main tremblait, un peu de salive coulait sur sa barbe des commissures de ses lèvres. Il reprit son histoire.
— Le pauvre homme a été mis dans la grande maison et comme, naturellement, il s'est fâché, on l'a torturé, torturé, avec des jets d'eau et une chose en toile où on l'emmaillotait pour qu'il ne bouge pas... Il en a enduré... Alors, comme il était adroit, il a fait semblant de ne plus être fâché pour qu'on le laisse tranquille. Vous comprenez .'' Il a fait semblant pendant des jours, des semaines, des mois, des années... pendant cent mille ans je crois... Et, quand tout le monde l'a cru bien sage, crac, un beau soir, avec un couteau qu'il avait volé, il a coupé le cou à un gardien qui dormait et il s'est sauvé en sautant
du haut d'un mur... Alors, on l'a poursuivi... mais il a couru tant qu'il a pu et il s'est caché dans les fossés, dans les bois, sous les buissons, mangeant des œufs qu'il dénichait et des racines... Et puis... et puis il a rencontré des petits enfants... des gentils petits enfants comme vous... Et il a ses grandes mains et son grand couteau ... Ça sert, les couteaux... Ça sert à punir les enfants qui ne font pas ce que veulent les grandes personnes... qui ne sont pas obéissants... Tu entends, Berthc .^.. tu entends .? prends garde à ton cou, à ton joli petit cou...
Il tenait l'enfant contre lui. Elle disparaissait à demi dans l'énorme barbe ; suffoquée, elle cria, gigota. La face de l'homme changea, se disloqua en un mufle bestial, hagard.
— Tais-toi... tais-toi... bégaya-t-il en la serrant plus fort.
— Monsieur, monsieur, voilà vos deux amis qui viennent en courant ! Y savent que vous êtes là ! Donnez-moi mes vingts sous ! cria, au même moment, le gamin essoufflé en mettant sa tête à l'ouverture de la cabane.
L'homme se dressa pour fuir, une terreur
abjecte peinte sur le visage ; mais il porta la main à sa gorge, ses yeux se révulsèrent, il écuma et d'un bloc tomba, les membres tordus, enfonçant sous son poids un côté de la cabane et lâchant Berthe, qui roula hors d'atteinte, hurlante.
Alors seulement les enfants eurent peur.
Le père Gueulin, eut un petit frémissement en apercevant de loin, dans l'ombre du soir tombant, les lumières du bar.
Involontairement il pressa le pas et, avec une joie intime, il poussa la porte vitrée, mais il était un peu honteux de son plaisir et une sorte de remords attendri s'y mêlait.
C'était la première fois qu'il revenait là depuis la mort de Pauline, sa femme. Ils s'étaient mariés quinze ans auparavant, et, depuis ce moment-là jusqu'au malheur, il n'y avait jamais eu le moindre mot entre eux, sauf à propos du bar. Le bar, c'était le vice du père Gueulin et la bête noire (si l'on peut ainsi dire d'une chose aussi éclairée), de Pauline. Elle n'avait jamais pu empêcher son
mari d'y venir, et c'était le seul point sur lequel elle ne fût pas la maîtresse absolue dans son ménage. Gueulin, forgeron athlétique et bon enfant, craignait comme le feu, tout en l'adorant, cette petite femme sérieuse, restée mince et jolie malgré ses cinq enfants, et, lorsqu'elle formulait un avis, en le regardant en face de ses yeux bleus grands ouverts, il cédait tout de suite.
Sauf pour le bar. Vis-à-vis du bar, Pauline n'avait jamais rien pu faire. Le bar était la part d'indépendance gardée par le forgeron. Il n'en abusait pas, du reste. 11 n'y venait qu'une fois par semaine, le samedi, après la fermeture de l'usine ; mais, quand il y était, il ne savait plus s'en aller, attardé avec des camarades d'atelier ou de rencontre qu'il abreuvait avec une libéralité de bon ouvrier bien payé.
Ces innombrables tournées, qu'il fallait régler, contribuaient puissamment à exaspérer l'économe Pauline quand elle venait le chercher. Car, tous les samedis, la scène se renouvelait. La jeune femme, son dîner prêt, attendait chez elle le retour de Gueulin,
sachant qu'il ne rentrerait pas et s'irritant progressivement jusqu'à huit heures sonnant. Alors elle se levait, prenait sur son bras son dernier poupon et, ayant confié les autres à la garde de sa fille aînée Amélie, elle descendait jusqu'au bar et entrait. Tout le monde la connaissait et les pires pochards s'écartaient pour lui laisser passage, car on connaissait aussi Gueulin, et on savait qu'il ne plaisantait pas pas sur le respect dû à sa femme. Parfois il l'avait vue venir ou on la lui avait signalée. D'autres fois, dans le feu des discussions politiques, il ignorait sa présence. Alors elle s'approchait jusqu'à le toucher et, de sa petite voix claire et polie, car il faut toujours respecter son homme en public, elle disait :
— Est-ce que tu rentres .'' Il est huit heures; les enfants ont faim.
Gueulin sursautait, rougissait, se retournait.
— Voilà, voilà, on y est. Assieds-toi, prends un verre.
Quelquefois elle refusait et restait debout, image vivante du départ imminent ; mais quelquefois aussi elle s'asseyait, acceptait un petit cassis et demeurait là, sérieuse, muette
et réprobatrice, avec, dans les bras, son poupon qui avait l'air aussi grave et aussi vertueux qu'elle. Et, pour Gueulin, le bar n'avait plus de lumière, les camarades plus de verve, la politique plus de charmes et les tournées plus de goût. Son ivresse naissante s'évanouissait soudain et une petite gêne figeait la gaieté. Dans les premiers temps, les camarades avaient essayé de dégeler la petite mère Gueulin, comme ils disaient, mais cela avait raté misérablement. Aux plaisanteries un peu lestes, aux galanteries un peu grosses, elle se pinçait davantage.
— Ah ! non, pas de ça, n'est-ce pas ! C'est déjà assez que je sois ici. Gueulin, dis-lui de finir !
Il n'y avait pas à insister. Au bout des quelques minutes qu'il jugeait nécessaires à sa dignité d'homme, Gueulin payait, se levait et sortait, et on ne se moquait de lui qu'une fois qu'il était dehors, car il ne tremblait que devant sa femme et ses terribles biceps impressionnaient les plus hardis.
Sur le trottoir, ils s'en allaient côte à côte. Gueulin, courbant sa haute taille pour être de
niveau, faisait des agaceries au poupon afin d'égayer la mère, mais c'était en vain. Pauline et le poupon demeuraient réprobateurs jusqu'à la maison, et le forgeron finissait par suivre, déconfit, sachant bien qu'on lui battrait froid jusqu'au lendemain matin.
Tout cela revenait dans la mémoire du père Gueulin, ce soir, comme il s'installait au bar, serrant la main des camarades heureux de le revoir, empressés, qui lui offraient la meilleure place, baissaient le ton de leurs plaisanteries, commandaient à demi-voix leurs consommations, en signe de condoléance, en gens bien élevés qui savent se conduire. Et Gueulin, à sentir cette sympathie, éprouva plus vivement sa peine, soupira profondément.
— Allons, mon Gueulin, faut se faire une raison, voyez-vous... Une petite au sucre, comme avant ?
C'était le patron lui-même qui se dérangeait. En général il ne le faisait que pour sortir les hommes trop saouls. Gueulin, flatté, lui serra la main, vida son verre, en commanda un autre et, pacifié par l'absinthe, expliqua le malheur, donna des détails.
— Ben oui, le matin elle s'était levée comme vous et moi ; on se doutait de rien. A dix heures, on vient me chercher à l'atelier... Plus personne. Ça l'avait pris en faisant son lavage... Elle s'était assise sans rien dire... Que malheur de malheur, tout de même...
— Et le ménage, comment que tu t'arranges ? demanda Bernard l'ajusteur.
— Le ménage .^ Ah ! ben,j'ai Amélie, mon aînée, tu sais celle qui a douze ans et demi. Elle a tout pris en mains. Autant dire, je ne m'en occupe pas... " C'est moi que je vais remplacer maman, qu'elle m'a dit. Je suis au courant de tout. Je sais soigner les petits... " Et faut voir ce qu'elle s'en tire, non, c'est pas à croire. Elle fait le fricot, elle habille les gosses, les gifle, les envoie à l'école... Vous jureriez sa mère ; elle reste pas tranquille une seconde... J' peux dire, pour ça, que j'ai de la veine tout de même... Après la mère, la fille... Y a pas meilleure ménagère...
— Et puis, maintenant, tu peux boire un verre avec les copains sans qu'on vienne te turlupiner, observa le couvreur Juin, qui avait l'ivresse cynique.
Il y eut un silence désapprobateur. C'étaient pas des choses à dire. Gueulin faillit se fâcher, d'autant plus choqué qu'au fond de lui il sentait que Juin disait vrai. Il adorait Pauline, il était désespéré, mais enfin il était venu tout de même au bar et il buvait tranquille, il était son maître, il ne pouvait pas s'empêcher que ça lui fasse plaisir...
— Allons, j'offre une tournée, finit-il par dire avec un nouveau soupir, comme résumé de ses réflexions.
On but la tournée. Juin, repentant, en fit venir une autre. Bernard, une autre à son tour. Gueulin, éméché, fumant sa pipe, se trouvait bien.
— Est-ce que tu rentres } Il est huit heures ; les enfants ont faim, dit tout à coup une petite voix claire derrière lui.
C'était la voix de Pauline. 11 bondit, affolé, se retourna et crut la voir, mince, droite, ne perdant pas un pouce de sa taille, pincée, propre et jolie, avec, dans les bras, son poupon mécontent et qui clignait des yeux aux lumières trop vives... Mais l'épouvante du forgeron ne dura qu'une seconde et fut rem-
placée par le froid glacial du désespoir. 11 avait reconnu Amélie, sa fille aînée, la ménagère modèle. Il comprit : elle remplaçait sa mère, elle venait le chercher. Elle avait préparé le dîner, elle avait attendu et, à huit heures sonnant, prenant son plus petit frère dans ses bras, elle était venue.
— Ben, quoi, assieds-toi, prends un verre, offrit Gueulin machinalement, comme il le faisait à sa femme. Mais la petite fille avait résolu de frapper un coup décisif. Elle désapprouvait comme une faiblesse le verre qu'acceptait parfois sa mère ; elle pinça la bouche :
— Merci, papa, répondit-elle posément.
J'aime pas ça, le cassis avant dîner, et puis c'est pas une place pour moi, ici. Je suis seulement venue pour te chercher.
— Oh ! t'as pas fini ! En v'ià une petite mijaurée... ricana Juin en lui prenant le menton d'un geste paternel.
— Ah ! non, pas de ça, s'il vous plaît ! Papa, fais-le finir ! cria la petite voix claire.
— Sa mère, sa mère tout craché, gémit Gueulin.
Il se leva sans rien ajouter. Il paya, dit adieu aux camarades, espérant que l'un d'eux plaisanterait pour pouvoir se fâcher, mais ils étaient sérieux comme des juges, et, aux côtés d'Amélie, il sortit.
— C'est-y que tu viendras comme ça souvent me chercher ? demanda-t-il, lorsqu'ils furent sur le trottoir.
— Toutes les fois que tu iras, répondit la petite avec calme, puisque je remplace maman. Mais j'espère que ça sera pas trop souvent parce que c'est pas une place pour moi... Et puis les enfants ont trop faim quand c'est qu'il est huit heures...
Le forgeron, admiratif et consterné, ne répondit rien. Il se sentait définitivement vaincu et, tournant la tête, il jeta un dernier regard vers les lumières de ce paradis perdu d'où l'excluait à jamais la petite forme sérieuse, droite et jolie qui trottait à côté de lui, avec son poupon renfrogné dans les bras.
Le poète H. -Albert Cormalis (de son vrai nom Honoré Rouflon) avait une structure chétive, de longs cheveux pâles, des yeux de veau et une âme maniérée, plaintive et vibrante, qu'il répandait abondamment dans ses vers.
Il avait aussi une maîtresse, Georgette, qui aimait l'élégance, et, comme il ne possédait pas d'autres ressources qu'une place de 165 francs par mois, dans l'administration municipale, il n'était ni heureux ni tranquille.
Il habitait au fond de Montmartre et essayait de conquérir la gloire en psalmodiant les poèmes par lui fabriqués en de vagues cabarets littéraires, pour un public d'esthètes pauvres et de ratés méprisants qui ne l'écoutaient pas.
Georgctte allait aussi à ces soirées et, pendant des heures, devant une menthe à l'eau, s'ennuyait à mourir parmi les discussions artistiques, les paradoxes usés et les débinages haineux. Après cela, lasse et exaspérée, elle faisait à H. -Albert des scènes qui le laissaient inconsolable.
Un matin d'automne, je le rencontrai boulevard des Batignolles. Il marchait de travers et pleurait en marchant, malgré les efforts qu'il faisait pour s'en empêcher.
— Georgette ne m'aime plus, me dit-il à brûle-pourpoint, emporté par ses sentiments et sans penser que nous nous connaissions à peine. Je crois qu'elle va me quitter. La littérature l'embête de plus en plus. Je n'ai pas le sou. Il y a un Moldo-Valaque qui lui fait la cour. Je me tuerai si elle s'en va...
Trois jours plus tard, la catastrophe eut lieu. Le Moldo-Valaque vainquit. Georgette ne rentra pas et H.-Albert, après une nuit d'angoisses atroces, de rage et de jalousie, reçut une lettre lui annonçant qu'elle ne rentrerait plus...
Il sortit affolé, décidé à se tuer et
n'hésitant que sur le choix des moyens.
La Seine lui parut tout d'abord indiquée et il gagna vite le Pont-Neuf. Mais le flot morne et sale le découragea. Par ce pluvieux novembre, le fleuve semblait charrier déjà tant d'horreurs mystérieuses qu'il répugna à y joindre son cadavre. Sous sa mince jaquette il frissonna convulsivement. Un moment, il resta accoudé au parapet, puis, lamentable, il s'en alla sous l'averse grise.
11 se dirigea vers les Halles, sans savoir au juste ce qu'il faisait. 11 pensait au revolver libérateur qui, facilement, guérirait ses maux, mais il songea aussi qu'il ne possédait point d'arme de cette sorte, non plus que d'aucune autre, et que les 4 fr. 35 qu'il avait sur lui étaient insuffisants pour en faire l'emplette.
Midi était sonné depuis longtemps. H.-Albert, emporté par l'habitude, alla déjeuner à vingt-trois sous, rue Montmartre. Le couteau qu'on mit à sa disposition était impropre à lui trancher la gorge. C'est à peine si la lame consentait à couper le modeste foie de veau dont il se nourrissait machinalement.
11 sortit du restaurant, et, tout l'après-
midi, il le passa en courses vagabondes, méditant sur les moyens que l'homme possède pour en finir avec la vie, et ne voulant s'arrêter à aucun de ceux qui sont simples, pratiques et gratuits, comme l'écrasement sous un autobus ou une locomotive.
Vers le soir, il se rendit compte de sa situation morale : il voulait mourir, mais il était trop lâche pour se tuer. Cette idée le remplit de honte et d'horreur. Il pensa aussi à l'infidèle Georgette et se la figura dans les bras du Moldo-Valaque. Il se détesta d'être faible, misérable et ridicule. Un spasme de rage et de désespoir fit jaillir ses larmes et une pensée soudaine lui traversa le cerveau.
— Je n'ose pas me frapper moi-même, se dit-il. Je ne veux pas vivre parce que je suis trop malheureux. Je vais me faire tuer !
Il regagna Montmartre sous la pluie obstinée. Il prit, coup sur coup, deux absinthes pour se donner du cœur, et, vers dix heures, ayant fixé son choix, il courut jusqu'à un cabaret voisin des boulevards extérieurs, bouge sinistre que fréquentaient, il le savait, les escarpes et les souteneurs les plus fameux,
et dont le dangereux renom faisait reculer même les jeunes voyous débutant dans le crime et n'ayant pas encore suffisamment établi leur réputation.
H.-Albert, avec une décision désespérée, poussa la porte sale. Plusieurs tables étaient occupées par des filles et par des apaches jouant et buvant. L'un d'eux, terrible athlète au cou puissant, aux mâchoires saillantes, à l'œil féroce et faux sous ses cheveux collés, fut, du premier regard, choisi par l'infortuné poète.
Redressant sa maigre petite taille, il marcha droit au bandit qui avait interrompu sa manille en voyant avancer cette étrange apparition. Il se planta devant lui, ruisselant d'eau, livide de peur, tremblant mais résolu, et, les yeux dans les yeux, lui dit ce seul mot :
— Vache !
et attendit la mort.
Il y eut un silence de stupeur. Un événement si inconcevable rendit muette la cour d'admirateurs qui entouraient le Costaud de la Fourche.
Le colosse, sans répondre, regardait l'avorton.
— Vache ! lui redit celui-ci, mais sa voix mollissait déjà et la terreur le rendait plus pitoyable encore.
L'apache leva sa lourde main homicide, mais il prit seulement son verre de casse-poitrine, le vida d'un trait, cracha, et c'est d'une voix calme qu'il interrogea, en homme qui veut comprendre un phénomène surprenant, le poète H.-Albert Cormalis.
— Pourquoi que tu me dis vache ? dcmanda-t-il, avec comme un apitoiement dans sa voix dure.
Ce calme, cette interrogation simple et presque bienveillante, venant à lui au lieu du massacre qu'il attendait, opérèrent la détente. L'inofFensif H.-Albert éclata en sanglots convulsifs et s'abattit, hoquetant, à demi pâmé, presque dans les bras du Costaud de la Fourche, qui, l'enlevant d'une main, le fit asseoir près de lui.
H.-Albert alors, en phrases entrecoupées, raconta tout : son amour pour Georgette, les 165 francs par mois, l'obligation d'être propre
pour aller au bureau, les goûts de luxe de la petite, son indifférence, son dégoût de la poésie, sa coquetterie, le Moldo-Valaque, l'abandon, son propre désespoir, ses idées de suicide, sa lâcheté et enfin son projet de se faire assassiner, puisqu'il n'osait lui-même se tuer.
Tout le monde écoutait, souteneurs et pierreuses, et, à la fin, il y eut des larmes dans quelques yeux, car l'homme est un animal sensible.
Le Costaud de la Fourche prit la parole avec fermeté :
— C'est pas à moi qu'y faut dire vache, c'est à la môme qui t'a plaqué. Un homme, c'est un homme ! T'es pas marteau ? — Prends un vulnéraire !
Il lui en fit prendre non pas un, mais trois, dans l'espace de dix minutes. Les vulnéraires, arrivant par-dessus les deux absinthes et l'émotion, saoulèrent complètement H. -Albert, ce qu'avait escompté l'apache. Tant que le poète put l'entendre, l'excellent Costaud lui fit, dans son langage simple et fort, un cours pratique de simple et forte morale sur les rapports sentimentaux entre les hommes et
les femmes, en l'assaisonnant d'exemples tirés de sa propre existence.
Lorsque fut ivre-mort H. -Albert, on le mena coucher. Il s'éveilla le lendemain, ahuri, dans la hideuse chambre d'un hôtel borgne. Il se souvint, mais il allait mieux. Le Costaud, qui tenait à compléter la cure, parût bientôt. Le poète resta trois jours entiers, ne dessaoulant pas, avec ses nouveaux amis, qui lui donnèrent, sur la vie, plus d'aperçus qu'il n'en avait recueilli pendant les vingt-sept ans de sa terne existence.
Il rentra, guéri, dans la société. Il abandonna sa jalousie, la phraséologie maniérée et l'excès de sensibilité qui tourmentait son âme. Il reprit fièrement son nom d'Honoré Rouflon et en signa une série d'études sur les bas-fonds de Paris, qu'il était à même de prendre sur nature et qui lui valurent la gloire et la fortune.
Georgette, alors, tenta de le reconquérir, mais il la renvoya dans un style que n'aurait pas désavoué le Costaud de la Fourche, en sorte qu'elle commença à s'apercevoir qu'elle l'avait toujours aimé.
Dans la foule d'après-midi des boulevards, le gros monsieur, sentant tout à coup dans la poche de sa pelisse un contact étranger, y porta vivement la main. Il saisit une petite main gelée, qu'il étreignit de toute sa force, qui était grande. En même temps, il entendit le gémissement de son voleur et il le vit : c'était un petit garçon en haillons, si maigre que sa peau collait sur ses os, et si terrifié qu'il en était vert.
Le premier mouvement du gros monsieur fut de rage indignée :
— Petit voleur ! Petite canaille ! A ton âge ! La main dans la poche des gens ! Attends un peu que j'appelle la police !
Le petit, affolé, hagard, attendait. Secoué, par
LA FORCE DES CHOSES 6l
le gros monsieur, il semblait se désarticuler mais restait muet et comme résigné. La foule, autour, s'attroupait avec les commentaires variés par quoi les gens aiment à expliquer ce que tout le monde comprend.
Le gros monsieur, entraînant ou plutôt emportant l'enfant, fit quelques pas furibonds. Mais ce n'était pas une âme féroce et il avait une idée vague du mot philanthropie. Tout à coup, il eut conscience de l'extraordinaire contraste qu'ils présentaient : lui, énorme dans sa pelisse; son voleur, si petit dans ses haillons. 11 sentit confusément le contresens étrange qu'il y avait à être plaignant dans ces conditions. En outre, la foule l'ennuyait.
— Attends un peu, je vais t'y mener en voiture, au commissariat, dit-il.
Il fit signe à une auto. Il y poussa le gamin toujours passif, l'assit devant et se mit au fond en face de lui, le tenant toujours.
— Dis-moi la vérité maintenant, ordonnat-il d'une voix terrible. Comment t'appellestu ? Quel âge as-tu .? Que font tes parents t Depuis combien de temps voles-tu ?
Mais le voleur éclata en sanglots si convul-
sifs que le gros monsieur crut qu'il allait suffoquer ; inquiet, il le calma :
— Ne pleure pas, réponds !
Une faible voix pointue se fit alors jour entre les sanglots.
— Neuf ans que j'ai (il en paraissait six) ; papa, il est mort y a deux ans ; maman elle peut plus coudre parce qu'elle est malade ; et pis on a faim, et pis on a froid, et pis les gosses y chialent...
— Les gosses ? interrogea le gros monsieur surpris.
— Voui, mes petites sœurs ; trois que j'en ai ; y en a deux qu'est mortes. Moi, je m'appelle Victor.
Le gros monsieur avait lâché les petites mains froides ; il regardait le petit visage hâve dont les larmes lavaient la crasse. Il renifla :
— Où habite-t-elle, ta mère ^ demanda-t-il. L'enfant indiqua une adresse, dans les
parages reculés qui avoisinent Gentilly. Le monsieur, par la portière, jeta un ordre au chauffeur. Celui-ci, sur son siège, eut un soubresaut d'horreur.
— Monsieur me ramènera, au moins ?
gémit-il épouvanté.
— Naturellement, dit le gros monsieur. Et l'auto fila, sans s'arrêter devant le commissariat.
L'enfant s'était un peu calmé et son compagnon reprit son interrogatoire :
— Dis-moi depuis combien de temps tu voles et qui t'a appris ?
— C'est la première fois. Bien vrai. C'est Ugène qui m'a appris.
— Qui ça, Ugène .'*
— J' sais pas. Y m'a causé dans la rue. Il a quèque chose comme mon âge... Mais il l'est dessalé, c'est un malin... Y m'a appris en manière de blague... sur un poivrot... mais j'y ai rien pris au poivrot... Et pis, aujourd'hui, j'ai essayé. On a rien eu que trois pommes de terre, de tout hier. Et pis, les gosses y chialent... Et pis on veut nous expulser. Et pis, ce matin, j'ai essayé de vend' des violettes qu'un voisin y m'a cédées, alors y a un agent qui m'a emmené au commissaire parce que j'avais pas de permission, et pis on m'a pris mes violettes... Même que j'y dois dix-huit
SOUS au voisin et qu'y m'flanquera une tournée si je les lui rends pas... Et pis, j'ai mendié, mais on m'a rien donné... Alors, j'ai essayé... j'ai essayé avec vous... Sûr que vous me ferez pas mett' au bloc... J'recommencerai jamais, je r promets ! Quoi qu'elle dirait m'man, si qu'elle savait... Pas, m'sieu, vous m' ferez pas mett' au bloc .^..
— Je vais aller avec toi chez ta mère pour voir si tu as dit vrai, prononça majestueusement le gros monsieur. Alors, je verrai ce que j'aurai à faire.
Le silence se fit. L'enfant, bien qu'il ravalât encore ses derniers sanglots, commençait timidement à s'amuser d'être en auto. Le gros monsieur essayait de réfléchir sur l'inégalité des conditions humaines. L'auto, maintenant, traversait des régions inconnues de cet homme riche, qui habitait la plaine Monceau et estimait que la civilisation expire à l'Observatoire, extrême limite. Ils roulèrent dans des rues étranges et parfois périlleuses. Enfin, devant une masure qui avait la lèpre, ils s'arrêtèrent.
— Monsieur ferait peut-être bien de se
dépêcher, on va être assasiné par ici, murmura le chauffeur en regardant les aborigènes haillonneux qui sortaient de leur porte pour voir l'auto.
Mais c'étaient simplement des pauvres gens curieux et le gros monsieur paraissait assez intrépide. Sous la conduite de son voleur, il monta, en trébuchant sur les marches disjointes, trois étages fétides et entra dans une chambre comme il n'en avait jamais vu, car il n'y avait que le plafond, les murs et le carrelage, avec deux paillasses par terre, deux tabourets dépaillés, une table toute disloquée et un poêle vide, démoli et scellé au mur. Une femme misérable, assise devant la fenêtre, racommodait des hardes parmi lesquelles le gros monsieur distingua un poupon cireux qui avait l'air mort. Une petite fille de huit ans triait des chiffons sales dans un coin, et une autre, plus petite, grelottait silencieusement sur une des paillasses. Il faisait un froid affreux et la nuit tombait.
Le gros monsieur, d'un œil horrifié, contemplait tout cela. C'était la première fois qu'il voyait la vraie misère, chez elle, et elle
l'impressionnait. Et tout à coup, une sorte de honte le saisit, il se parut monstrueux, odieux et ridicule, plus encore que tout à l'heure sur le boulevard. Il avait préparé quelques phrases magnanimes et moralisatrices, il n'en retrouva pas un mot. Cependant il fallait parler, la femme le regardait, stupéfaite. Avec un violent effort, il sortit une voix inhabituelle, chevrotante.
— Ce n'est rien, ce n'est rien, bafouilla-t-il. L'enfant vous expliquera... Ce n'est rien... Une erreur... Permettez-moi...
Sur la table, un louis brilla. Déjà, le gros monsieur dégringolait l'escalier. Encore bouleversé, avec un soupir de soulagement intime, il se retrouva dans l'auto, qui le remporta vers sa vie.
Dans le taudis, la mère, ahurie, travaillait à arracher des explications à Victor, qui s'y montrait réfractaire. Quand elle eut enfin démêlé la vérité, elle éclata en sanglots désespérés.
— On n'avait que ça, mon Dieu, on n'avait que ça, d'êtres honnêtes, gémissait-elle... Ton
pauv'père qu'aurait mieux aimé mourir de faim à côté d'un sou qu'était pas à lui !... Mon Dieu, mon Dieu, quelle histoire !... Victor, mon petit... un voleur, toi !... Mais qu'est-ce qui t'a passé par la tête ? T'es devenu fou } C'est pas Dieu possible !
Mais Victor, qui avait tant pleuré dans l'auto, semblait maintenant blasé sur son crime.
— C'est Ugène qui m'a montré, expliquaitil froidement, et pis enfin, pisque le monsieur y l'a rien dit... Même qu'y l'a donné vingt francs, et qu'y m'a baladé en auto.
— Mais s'il avait porté plainte, petit malheureux, tu aurais été en prison.
— Mais non. Ugène m'a expliqué. Y portent jamais plainte, les monsieurs, qu'y dit comme ça. C'est le père à Ugène qui lui a appris. On met la main dans la poche des gros monsieurs bien mis ; et pis y vous prennent ; et pis on dit qu'on meurt de faim... Et pis y viennent voir, et y donnent quéque chose. Tout ce qu'on risque, quand y sont teignes, c'est qu'y vous fichent une beigne ; y vous font pas arrêter, on est trop petit, ça les embête. Alors, y a
Ugène qui fait le coup depuis quat' mois et y s' fait comme ça des quarante francs et plus par semaine. Son père, y reste couché toute la journée, y fait 1' malade, l'ouvrier sans travail. Et quand Ugène y revient avec le monsieur, 1' père y fait semblant de vouloir se lever pour fiche une tournée à Ugène, et y dit au monsieur qu'y l'est un honnête homme et tout çà. Et l'monsieur y l'empêche de taper Ugène et y lui laisse quéque chose... Des fois cent sous, des fois plus, jamais moins... Alors moi, n'est-ce pas, pisqu'on n'avait plus rien, et comme j' savais qu'ici c'était comme qui dirait tout préparé, j'ai essayé 1' truc... Faut bien que j' fasse quéque chose pisque j' suis trop petit pour travailler.
— Pas ça ! Jamais ! Je ne veux pas que tu fasses ça... Jure-moi que tu ne recommenceras jamais...
Victor ne répondit rien. Avec les vingt francs, 11 y eut du feu dans le poêle, une soupe, de la charcuterie, et on put donner un petit acompte au propriétaire. Mais, au bout d'une semaine, les derniers sous étaient finis. Un jour, il n'y eut même pas trois pommes de terre
à partager, et Victor alla ramasser des épluchures dans les boîtes à ordures pour essayer d'en faire une soupe.
Le lendemain, avec résolution, il regarda sa mère en face et dit simplement :
— Je sors.
Elle cria : " Victor ! " et voulut le retenir, mais il était déjà dans la rue. Alors elle rentra.
— Dis donc, maman, lui demanda, une heure après, l'aînée des gamines, y a la voisine qui m'a donné un peu de charbon, j' peux t'y faire du feu ? Au moins on n'aura pas froid.
La pauvre femme parut hésiter.
— Non, ma petite fille, dit-elle enfin en rougissant un peu. Vaut mieux qu'on soye sans feu... Des fois que ton frère fasse une rencontre, comme l'autre jour...
Et, avec résignation, son poupon sur les genoux, elle s'assit pour ravauder, préparant le décor.
— Non, mais des fois, c'est toi Julot !
A cette interpellation, le chauffeur qui venait d'arrêter avec brutalité la superbe auto qu'il conduisait et qui mettait pied à terre devant la lanterne rouge d'un bureau de tabac du boulevard de Courcelles, tourna vivement la tête.
Il vit un joli garçon brun et solide, en casquette et chandail, qui, sortant du débit pour rentrer sans bruit dans la nuit, s'était arrêté à sa vue.
— Ah... l'Algérien ! s'exclama-t-il stupéfait. Quoi donc, on m'avait dit que t'étais à Fresnes }
— J'en viens, répondit l'autre avec simplicité. Allons prendre un glass...
Ils ne s'étaient pas vus depuis le régiment
où ils s'étaient liés d'amitié trois ans auparavant, tous les deux paresseux, noceurs et crâneurs. Mais Julot avait, dans la vie civile, un métier : il était mécanicien d'auto et gagnait sa vie tandis que l'Algérien (il était né à Paris mais avait les cheveux noirs et le teint pâle) s'était toujours trouvé beaucoup trop beau garçon pour faire autre chose que de protéger les filles du boulevard extérieur, avec, de temps en temps, une attaque nocturne pour soutenir sa réputation.
Maintenant, tout en buvant des petits verres de casse-poitrine, ils évoquaient leurs souvenirs régimentaires et se racontaient leur vie présente. L'Algérien, nonchalant et railleur, semblait trouver la sienne assez à son gré, mais le chauffeur, animé par l'alcool, les yeux hors de la tête et la haine peinte sur son visage grêlé, proclamait l'infamie de son patron, le baron de FoUerge, le propriétaire de l'auto, il déversait sur lui un tombereau d'ordures, en termes impossibles à redire, et au travers desquels on comprenait que le baron, l'avant-veille, l'avait prié de chercher une autre place pour la fin du mois et cela
pour la seule et misérable raison que Julot, en promenant un soir clandestinement des jeunes personnes de mauvaises mœurs, avait démoli un fiacre et endommagé l'auto.
— Tu parles qu'elle prend quéque chose la bagnole, depuis qu'y ma foutu à la porte, termina-t-il en lançant un regard d'assassin dans la direction de la voiture innocente.
— Et ous qu'il est ce soir, ton singe ? demanda l'Algérien pour dire quelque chose.
— Au plumard ! Y devait aller à un bal costumé et y m'a fait faire le poireau jusqu'à dix heures ; l'avait la grippe qu'y l'a dit ; l'a eu peur d'attraper la crève et y m'a fait prévenir de rentrer au garage...
— Au bal ? y devait aller au bal masqué .''... Le visage de l'Algérien s'était tout à coup éclairé. Dis donc, Julot, tu sais où que c'est, ce bal .^.. Ecoute un peu, on va rigoler...
Et, se penchant à l'oreille de son camarade, il exposa son plan qui fit passer sur le visage du chauffeur les expressions successives de l'étonnement, de l'indécision, de l'allégresse et de l'enthousiasme.
— Cré nom de nom, ça c'est épatant ! hurla
Julot en se tapant sur les cuisses dans un délire de joie... Mais on te laissera pas entrer, reprit-il, rembruni, t'es pas déguisé.
— Si mon vieux ! — l'Algérien eut un ricanement, — tu les connais pas... Y me prendront pour un duc qu'a voulu faire une blague, qui s'est mis en apache, comme y disent... Et pis quoi .'' qu'est-ce qu'on risque ? C'est pas un vol, ni un meurtre, ni rien du tout... On peut pas te renvoyer puisque tu l'es déjà... Et pour une fois que j'peux m'payer une soirée dans l'rupin...
L'autre se laissa convaincre. Dix minutes plus tard, avenue du Bois-de-Boulogne, l'auto du baron de FoUerge, avec Julot parfaitement correct au volant, s'arrêta devant le splendide hôtel qui appartenait à M. et M""^ de Brenner et où ils donnaient la plus sensationnelle fête costumée de la saison. La voiture prit la file car tout le monde arrivait, franchit la grille, tourna dans la vaste allée sablée et fit halte devant le grand perron, au pied de l'hôtel plein de lumière et de musique.
De la portière ouverte par les grands valets magnifiques, sortit l'Algérien avec sa cas-
quette, son chandail, ses souliers sales aux semelles muettes et son veston trop pincé à la taille. Très à l'aise, les mains dans ses poches et souriant d'un sourire narquois qui retroussait sur la lèvre mince sa petite moustache collée, il gravit les marches de marbre blanc. Un couple qui le précédait : Doge et Dogaresse, montant lentement, embarrassés par leurs robes somptueuses, le vit.
— Oh ! dit la Dogaresse avec un haut-lecorps.
— Il est épatant, murmura le Doge plein d'admiration et d'envie. J'aurais bien mieux fait de prendre un costume comme celui-là, au lieu de cette robe stupide où je m'empêtre. Avez-vous vu quelle magnifique auto, chère amie ! Qui est-ce donc .''
— Qui est-ce donc ?
Une Pluie d'or, une Sorcière et un Lohengrin se le demandèrent et tout le monde se posa la même question car personne ne pouvait mettre un nom sur cet invité déguisé avec une telle perfection, mais c'est si fréquent dans les soirées où l'on reçoit beaucoup de monde que personne ne s'en étonna ni même
n'en formula la remarque. D'ailleurs, des gens informés, finirent par reconnaître, dans cet Apache type, respectivement, cinq ou six jeunes gens de la meilleure société. Le maître de la maison, le gros Brenner, ridicule en Mage chaldéen, crut voir en lui un des amis de sa femme et M™* de Brenner, délicieuse en Nuit étoilée, pensa que c'était un des amis de son mari.
L'Apache, du reste, eut un succès fou.
Son vêtement, sa démarche roulante, son langage émaillé d'un savoureux argot et le regard sinistre et provocateur de ses yeux froids parurent à tout le monde le comble de l'art et le chef-d'œuvre du travestissement. C'est tout au plus si quelques esprits critiques le trouvèrent trop vrai, trop conventionnel ; leur jalousie n'éveilla pas d'écho.
— 11 est épatant, épatant, — répétait le Doge qui, tout fier d'être entré avec lui, en tirait un peu de gloire personnelle. — Nous l'avons vu descendre d'auto, ma femme en a été saisie...
— Vous êtes tatoué ? Est-ce vrai, mon-
sieur, que vous vous êtes fait tatouer comme les vrais apaches ?
Une fantaisiste et pétulante petite Princesse byzantine se jetait sur le héros, impérieusement. Il dut s'exécuter, montrer sa lourde main droite où il y avait, près du pouce, l'étoile bleuâtre de ceux du Barbes.
— En voilà une idée ! Pour une seule soirée ! Alors, ça ne s'en ira plus jamais ?...
— Mais non, voyons, — un Grand-Mongol, très grave, donnait des explications. C'est peint, cela se reconnaît bien. J'ai vu de vrais tatouages, c'est plus net, plus foncé...
— Ferme, qu'on te dit... Laisse ça là ! L'Apache, arrachant sa main aux mains du
Grand-Mongol, s'écarta au milieu des rires soulevés par la perfection de la voix et du geste. Ces histoires de tatouage ne lui allaient pas. Il était déjà assez embêté de s'être fait dessiner cette saleté d'étoile sur la main, cinq ans avant, quand il était novice et enthousiaste. Ces trucs-là, c'est tout juste bon à vous faire pincer.
Il s'éloignait à travers le tumulte de la fête, la tête enfoncée entre ses larges épaules,
bousculant un peu les groupes trop serrés. Une irritation jalouse, un mépris hostile le gagnaient contre tout ce luxe, ces richesses, ces plaisirs étalés, ces femmes trop élégantes qui montraient leur peau et leurs bijoux, ces hommes affublés de splendeurs dérisoires. 11 avait envie de violenter quelqu'un, de tirer son couteau pour piquer dans le tas, de s'en aller, il ne savait pas... 11 hésita au seuil d'une galerie où l'on dansait, et gagna le buffet. Les sandwiches au foie gras, le Champagne, lui rendirent sa belle humeur et justement une très jolie femme brune, toute en mousseline noire constellée de diamants et portant une merveilleuse étoile en brillants entre ses seins très découverts, s'approcha de lui après avoir lancé un coup d'œil d'inspection au buffet.
C'était M""" de Brenner en Nuit étoilée.
L'Algérien n'en savait rien, mais il trouva qu'elle valait la peine qu'on s'occupât d'elle et le lui dit en termes identiques à ceux qu'il employait pour subjuger ses conquêtes du trottoir.
Cela prit presque aussi bien, ou, du moins,
yS LA LANTERNE ROUGE
la jeune femme, étourdie par la chaleur, les parfums, l'excitation et la lassitude de cette fin de fête, ne le quitta pas à ses premières galanteries crues. Elle accepta son rôle comme une plaisanterie sans conséquence et, riant nerveusement, fit quelques pas au bras de l'homme qui la troublait. Ils étaient près d'une immense serre chaude, orgueil de M. de Brenner et qui se trouvait déserte car les invités refluaient, pour partir, vers les premiers salons et le vestiaire. Ils s'engagèrent dans l'ombre odorante des allées. L'Algérien, tout à coup, enlaça la jeune femme, la poussant vers un bosquet propice. Dans un sursaut, elle voulut résister, le repousser ; mais un bras de fer la maintint, la plia, une bouche brutale violenta sa bouche... Frémissante, elle s'échappa, courut vers la lumière des salons où le vide se faisait.
— Tiens, chère amie, qu'avez-vous fait de votre étoile ? lui demanda de Brenner lorsqu'ils se retrouvèrent face à face après le départ du dernier invité.
— Mon étoile ? M^^ de Brenner, qui se demandait avec étonnement où était passé
celui qui l'avait embrassée et qu'elle n'avait pas vu sortir, porta la main à sa poitrine, à l'endroit où une main impérieuse, tout à l'heure s'était posée. Le bijou n'y était plus.
— Mon Dieu, je l'aurai perdue ! cria-t-elle. Elle courut vers la serre. La porte du fond
était ouverte sur le jardin, en face du mur peu élevé qui bordait la rue. Elle regarda par terre, dans le bosquet, elle ne retrouva pas son étoile et, tout à coup, avec un frisson, comprit.
— C'était donc cela, se dit-elle, honteuse, désolée et, au fond d'elle-même et sans se l'avouer, étrangement froissée. Bouleversée, elle éclata en sanMots.
— Allons, allons, ne pleurez pas.
L'excellent Brenner lui tapotait les mains.
— Qu'est-ce que vous voulez, elle se sera détachée et, au milieu de tant de monde... Je vous en ferai faire une plus belle... N'y pensez plus...
— C'est facile à dire... murmura-t-elle à travers ses larmes.
Depuis le matin, le vieux travaillait autour de Saint-Sulpice.
C'était un beau dimanche de fête, printanier et ensoleillé ; la recette était très bonne. Sans relâche, de groupe en groupe, de passant en passant, il trottait. Sa redingote noire, toute verdie et toute rapiécée, semblait un poème de misère, mais elle était propre et confortable ; sa chemise en loques n'était pas crasseuse. Pour formuler sa requête, il ôtait, d'un geste digne et affable, son chapeau défoncé, découvrant un crâne chauve, d'un rose enfantin, entre des cheveux de neige massés en touffes latérales. Les joues étaient rubicondes et la bouche édentée souriait parmi la barbe blanche. Il était confidentiel et courtois, humble et sûr de lui. Ne pas lui
LE PROFESSEUR 8l
donner devenait impossible, tant il paraissait y compter, et, sans arrêt, les sous venaient.
Après le coup de feu de la messe de midi, il quitta le travail. Sous le soleil d'avril qui chauffait son vieux corps, las et satisfait, il traversa la place et s'engagea dans une petite rue. 11 poussa la porte d'un bistro. Le patron, colosse taciturne et blafard, le reçut avec déférence. C'était là que se réunissait l'association des mendiants du quartier, dont le vieux était président, et, un moment, dans une arrière-salle sombre, pareille à une petite cave, il causa affaires, en même temps qu'il prenait un pardessus décent, en place de sa vieille redingote, un foulard propre et un chapeau entier. Il déjeuna ensuite de grand appétit avec une forte omelette et une tête de veau délectable qu'arrosait une bonne bouteille. Il but son café et une petite fine, puis, tout gaillard, alla se promener.
Un autobus l'amena place de la Concorde. Il descendit et s'engagea dans les Champs- Elysées. Le temps était toujours magnifique ; les petites feuilles vertes, sur les arbres, faisaient plaisir à voir. Sans hâte, fumant un
cigare, il montait vers l'Etoile, heureux de vivre.
— Monsieur, s'il vous plaît... Je suis sans travail... J'ai quatre enfants...
Il tourna la tête. Un homme l'implorait. Un homme d'une quarantaine d'années, hâve et hagard, avec une barbe de huit jours sur ses joues maigres, une casquette en loques sur ses cheveux hirsutes et une guenille de veston sur sa poitrine nue.
11 insistait, d'une voix basse et plaintive.
— Je vous en prie... J'ai faim... J'ose pas demander à tout le monde... C'est la première fois... Sans les gosses, je me ficherais à l'eau...
— La première fois que tu demandes...
ça se voit !
Le vieux s'était arrêté, plein d'un indulgent mépris.
— Ce que t'es pochetée... C'est pas pour dire, mais, si tu fais un rond, ça m'étonnera. Et pis, le premier flic qui va passer y t'emballera. Tu sais pas y faire...
L'homme le regardait, ahuri.
— Ben oui. C'est pas la peine de m' faire un œil ed' tanche. J'en suis aussi. C'est pour
ça que je peux t'en causer. T'es couenne, que je te dis... Tu t'y prends comme un empoté... D'abord, t'as honte, ça se voit... T'impressionnes pas le client, t'en as le trac. Tu demandes en te disant qu'on va te refuser, alors, les gens y voient ça et y se défilent... Et pis, t'es trop sale ; t'es trop malheureux... Oui. Faut pas dégoûter le monde et faut pas y couper sa digestion. Faut ête pauv', ça, bien sûr, mais faut ête gentil. Faut avoir l'air de dire : " Voyez-moi si j' suis brav' homme ? Vous allez pas, vous qu'êtes si chic, vous déshonorer en me refusant deux ronds .?... " Toi, t'as l'air d'une morgue ; t'es sinistre... Ça peut ête bon les soirs d'hiver, à un coin de rue, quand y fait noir. Mais 1' tantôt, quand y fait beau, faut ête comme le temps, faut pas attrister le promeneur. . . Dame ! mets-toi à la place des gens... Faut les prendre à la papa... Faut avoir le sourire, quoi...
— J' peux pas, j' suis trop malheureux ! gémit l'homme.
— Tais-toi donc ! On peut toujours ! Faut un peu de nerf. . . Et pis d' l'invention. Donne-
toi du mal. Gagne ton argent : fais-toi cul-de-jatte, ou ben manchot. A ton âge, ça paraît louche, un homme entier qui meurt de faim... Ou alors... faut savoir le métier, faut du moelleux, et pis de l'allant...
11 hésita, le regarda encore avec une nuance de pitié et se décida :
— Tiens, j' suis à la bonne... J' vas faire quéque chose pour toi... J' vas te montrer... Te donner une leçon comme qui dirait... Attends un peu...
Il entra dans un réduit circulaire et métallique et, un moment après, en ressortit.
— Entretiens mon cigare, dit-il en le tendant à l'homme.
11 se mit à mendier.
11 tenait son chapeau à la main ; il avait simplement enlevé son foulard pour montrer son vieux cou ridé, et déboutonné son gilet pour laisser voir sa chemise déchirée ; mais, comme par magie, il paraissait transfiguré. Il avait l'air d'être à la fois manchot, aveugle et paralytique ; content tout de même, du reste, gai et cordial. 11 envahissait l'avenue de sa misère. 11 semblait chez lui et on ne voyait
que lui. De passant en passant, il allait, sans arrogance et sans bassesse, si parfait d'aspect et d'allure que les sous, comme le matin, plcuvaient.
11 paraissait, par un sortilège inconnu, forcer l'aumône la plus rebelle. Les gens revêchcs, qui se figeaient tout d'abord en cette indifférence hostile et distraite par quoi on ne veut pas voir un pauvre, étaient, en une seconde, miraculeusement dégelés, et donnaient. Deux Américains rogues interrompirent leur conversation pour se fouiller ; une jeune femme élégante fit halte pour, laborieusement, trouver son porte-monnaie au fond de son sac d'or ; des enfants accouraient pour apporter leur sou ; un gardien de la paix, qui descendait l'avenue, regarda tout exprès, avec bienveillance, de l'autre côté afin de ne pas le voir.
L'homme suivait à quinze mètres, saisi d'une telle admiration qu'il avait laissé éteindre le cigare.
— Eh ben, demanda le vieux, en le rejoignant au bout d'une demi-heure, quéque t'en dis .'' J'ai fait trois francs, mon petit gas,
juste comme l'or. J' m'ai arrêté quand j' les ai eu.
Il remit son chapeau et renoua son foulard. Il recompta sa monnaie avec satisfaction et la mit dans sa poche.
— T'as vu ? continua-t-il, faut travailler comme ça...
— J' pourrai jamais... L'homme avait, sur les sous, attaché un regard d'espoir qui s'éteignit lorsque le vieux les empocha. J' suis trop fourneau, faut croire, acheva-t-il, découragé,,et pis j'ai trop faim...
— Essaye, quoi ! Faut du ressort, que je te dis ! T'es là comme une chiffe ! Tiens, j'vas faire le client. Recommence à me demander... Mais pas avec l'air de crever. Sois poli. Mets-y du tien... Et pis grouille-toi, faut que je retourne finir ma journée.
Il ralluma son cigare. Il s'avançait, digne, les mains dans les poches. L'homme fit un effort et s'approcha, mais vraiment il ne savait pas. Avec un ricanement qui tordait sa face maigre, il tendait sa casquette en un geste plus gauche et plus honteux encore que tout à l'heure.
— Sacré bon sang ! quel empaillé! grogna le vieux. T'as l'air d'avoir peur !... Enfin, tiens, v'ià tout de même un bon de pain pour t'encourager.
Un rectangle de papier tomba dans la casquette. L'homme, béant, le regardait sans mot dire.
— Merci, balbutia-t-il enfin.
— Merci ! Le vieux était rouge de colère. Tu dis merci pour un bon de pain .'' T'acceptes ça ? Tu m'engueules pas } Quand j' viens de gagner trois francs à ta place... Pour ton compte, autant dire .^.. Tiens, tu me dégoûtes ! Les v'ià, les trois francs ! C'est pour toi que j'ai travaillé... Mais tu ferais aussi bien d'aller te fout' à l'eau, comme tu disais. Tu réussiras jamais à rien ! T'as trop les foies blancs !
Furieux, il lança dans la casquette que l'homme, ahuri, tendait encore machinalement, une cascade de sous et, tout secoué d'indignation, s'éloigna vite vers Saint-Sulpice, car c'était l'heure de la sortie des vêpres.