‹ La lanterne rougeChapitre 2 sur 25 · L'ETRANGER · texte numérisé non relu

L'ETRANGER

Vers six heures, Louise, la femme de l'ajusteur-mécanicien Huart, de Javel, commença à être inquiète et à s'agiter dans son lit où la tenait la fièvre. Ses trois enfants et leur grandmère, — sa mère à elle, — qui les avait emmenés promener, ne rentraient pas, et elle se demandait avec angoisse ce qui avait bien pu leur arriver.

Depuis leur départ, du reste, elle n'était pas tranquille. La grand'mère était une excellente vieille, très dévouée malgré ses manies et son habitude de se poser en victime et de tout dramatiser, mais, depuis la mort du père Bijord, son mari, elle s'était tout doucement mise à boire de petites gouttes. Oh ! rien de fort, rien que du doux, de l'anisette, du cassis, à peine une petite fine, de temps à autre, mais

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tout de même ça la mettait dans de drôles d'états, et on ne pouvait plus compter sur elle. Louise s'en désolait, à cause surtout de Huart, prolétaire à principes, du genre vertueux, aigre et discoureur, qui ne manquait jamais de stigmatiser, en phrases de manuels primaires et en se targuant de sa propre perfection, les vices par quoi les classes laborieuses cessent trop souvent d'être conscientes et donnent des arguments à leurs exploiteurs.

Depuis la maladie de sa fille pourtant la vieille semblait s'être amendée. Partie pour une commission de cinq minutes, elle ne rentrait plus en retard de deux heures, flageolante, solennelle et larmoyante, avec des histoires à dormir debout que ses amies, concierges ou boutiquières, lui avaient racontées, parmi les délices d'une prune à l'eau-de-vie ou d'un vin chaud, dans la tiédeur des loges et leur ombre toute pleine de l'arôme des ragoûts.

Ce jour-là, il faisait si beau que c'eût été une pitié que de condamner les enfants : Julie, six ans, Lina, quatre ans, et le poupon, Emile, qui avait dix mois, à rester enfermés dans l'étroit petit logement de la rue de l'Ex-

position. Ils — les deux qui parlaient — avaient supplié pour sortir, le poupon, luimême, trépignait de son mieux dans ses langes en piaulant devant le soleil dans la fenêtre, et la grand'mère, tragique et sanglotante, avait déclaré que, si on n'avait même pas confiance en elle pour promener ses petits-enfants, elle n'avait qu'à aller dans la Seine ou à l'hospice des incurables. Finalement Louise les avait laissés partir pour un petit tour, avec la promesse d'une sagesse parfaite et d'un retour à quatre heures et demie au plus tard.

Du reste, dès qu'ils avaient été descendus, Julie tenant Lina par la main et la grand'mère portant Emile, son biberon et un cabas, Louise restée seule, avait regretté cette permission dans la vague appréhension d'un malheur. Maintenant que l'heure passait sans les ramener une affreuse inquiétude la torturait. La petite jupe qu'elle cousait pour Lina lui était tombée des mains, et elle écoutait, le cœur serré, les bruits de l'escalier, désespérée de n'y pas reconnaître le frôlement traînant des savates maternelles, le trot-

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tinement des petits pieds, et les rires bégayés de Lina, qui était toujours contente. Pour comble, son mari allait rentrer, il n'y aurait rien de prêt ; elle prévoyait sa froide et juste rage, ses reproches infinis et le grief nouveau qu'il rappellerait toujours pour l'en accabler. Une voisine vint frapper heureusement, à qui Louise dit tout, et qui, ayant mis la soupe à chauffer, fila pour les commissions avec cette solidarité des femmes du peuple en présence des épreuves de la vie quotidienne. Sept heures sonnèrent et l'angoisse de Louise devenait folle, quand elle entendit, se mêlant au bruit des pas de la voisine qui revenait, des petits pas qu'elle connaissait bien. Elle se dressa avec un sursaut de joie.

— Je les ai rencontrés dans la rue, dit la voisine en poussant devant elle Julie et Lina et en posant les paquets sur la table, ils revenaient bien gentiment en se tenant par la main.

— Et la mère ! et Emile ! où est ta grand'mère .'' cria Louise à la petite Julie.

— Grand'mère est avec Emile chez le marchand de vins, — expliqua Julie, capable

et bavarde, pendant que la complaisante voisine mettait le couvert pour pouvoir écouter, — et pis y a aussi une dame... Même qu'elle est vieille comme grand'mèrc, la dame, et qu'elle avait aussi un petit gosse dans les bras... On avait allé au Champ-de-Mars ; alors on était assis sur un banc ; alors la dame elle s'est assise à côté et elle a causé à grand'mère ; alors grand'mère et la dame elles ont allé chez le marchand de vins pour prendre une petite goutte et taire mieux amies qu'elles ont dit ; alors, comme nous deux Lina on s'ennuyait, on est rentré, pendant que grand'mère elle causait...

— Mon Dieu ! mon Dieu ! gémit Louise soulagée d'un grand poids, mais pleine d'une indignation exaspérée, si c'est pas un malheur, ma pauv' madame Valut... Croiriez vous ça, une femme d'âge... C'est depuis la mort du père. Ça l'a toute retournée. Enfin, y leur est rien arrivé et pourvu qu'elle rentre avant Huart et qu'elle se tienne...

Mais Huart fut là le premier.

— La mère est sortie une minute avec le petit, expliqua Louise, qui avait fait la

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leçon aux enfants. Elle va rentrer ; mets-toi à manger.

L'homme prit un air soupçonneux, car il flairait un mystère, mais il ne dit rien et s'assit à table.

A cet instant, la porte s'ouvrit et la grand'mère parut, le poupon dans les bras. Du premier coup d'œil, Louise vit bien que la vieille femme, sans doute pour rattraper une longue abstinence, avait, ce jour-là, passé la mesure. Plus que digne, mais lesjoues rouges et les yeux vagues, elle fit, dans le logement, deux pas, à la fois raides et chancelants. D'un regard de reproche et d'avertissement, sa fille essaya de lui imposer de la tenue, mais l'effet fut obtenu à rebours.

— Eh bien, quoi ! dit la vieille d'une voix majestueuse et pâteuse, qu'est que ça veut dire .? C'est-y que j'ai plus le droit de rentrer ici, qu' tu me jettes un œil comme pour m'avaler... Si c'est Dieu permis de voir les enfants traiter comme ça leurs père et mère. Echinez-vous donc pour les élever, v' là c' qu'on gagne... Et c' te sale gamine qui file avec sa sœur sans crier gare, que j'en ai encore

les sangs tournés... Si j' t'avais abandonnée sous une porte, ma filie, toi et tes enfants vous me traiteriez pas comme ça aujourd'hui et j'en suis pas à mon premier regret de pas l'avoir fait... Voui, M. Huart, mon gendre, je r dis devant vous : c'est pas pasque j' suis une pauv' veuve qu'y faut que mon propre sang y me trépigne que c'en est une honte...

Elle s'accota, sanglotante, au mur. Huart silencieux, plein de mépris, mangeait. Louise se contint.

— Donne-moi le petit, maman, et va te coucher, dit-elle simplement.

— J' me coucherai pas ! déclara la vieille, pourquoi donc que j' me coucherais ? J' suis pas un chien !.. C'est pas une raison pasque j' me suis esquintée à promener le petit toute la sainte journée... et que j' l'ai soigné comme un prince et fait boire et pipi, même que j'y ai mis son voile et mon tablier pour pas qu'il aye froid... Le v' là, on peut voir : il est frais comme l'œil...

D'un geste majestueux, elle posa le poupon empaqueté sur le lit de Louise, et le poupon,

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