L INNOCENCE DU FRISE
n'avait dû emporter que l'argent trouvé dans le comptoir, qu'il avait forcé.
Le crime, qui avait été découvert par des voisins, étonnés de voir la boutique fermée plus tard que de coutume, révolutionnait le quartier et était l'objet de toutes les conversations. En l'apprenant, la mère François, sans oser s'avouer exactement pourquoi, avait été saisie d'une angoisse et était remontée rapidement chez elle. Julien était réveillé et il lavait avec soin les manches de son veston et le bas de son pantalon.
— J' suis trop sale tout de même, expliqua-t-il à sa mère, et comme j'vas essayer de trouver du travail...
La mère François l'interrompit pour lui raconter l'assassinat. 11 l'écouta avec attention, s'intéressant surtout à l'enquête que menait la police et aux indices qu'avait laissés le criminel.
L'après-midi, il alla rôder aux alentours du passage Pastourelle et acheta les journaux du soir. Il rentra et ne ressortit pas après dîner, ce qui était extraordinaire. Il lut avec soin tout ce qui était imprimé sur le meurtre de
la brocanteuse et tout à coup dit à sa mère :
— Faut-y qu'y soyent paquet tout de même. Y cherchent des tas de chichis et y voient pas ce qui leur crève les yeux. Le type qu'a fait le coup s'était caché d'avance dans le sous-sol, c'est sûr et certain. Y voulait cambrioler la vieille, mais elle s'est réveillée. Alors il l'a faite pour pas être donné. Après, il a eu le trac et il a filé par la petite fenêtre de l'arrière-salle, qui ouvre sur la cour.
— Comment donc qu'tu sais qu'y a une petite fenêtre ? demanda la mère François. Les journaux l'disent pas. T'avais donc été chez la vieille ?
— Ben non. J'ia connaissais pas. Mais j'ai un copain qu'habite la maison.
— Comment qu'y s'appelle .'' demanda la mère.
— Ernest. Il est déménagé. Et pis, pourquoi donc tu me demandes tout ça ?
Elle ne répondit pas. Le silence tomba sur eux, écrasant. Sans un mot ils se couchèrent dans la chambre étroite que séparait un paravent. Toute la nuit, dans l'obscurité, la mère François resta éveillée, pleine d'horreur, obsé-
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dée par la pensée affreuse qui, à chaque minute devenait plus certaine, plus accablante, et elle entendait le Frisé respirer, se retourner et parfois soupirer, sachant bien que lui non plus ne pouvait pas dormir.
A l'aube, comme de coutume, elle se leva et sortit, laissant Julien enfin plongé dans un sommeil pesant, et son premier soin fut d'acheter le journal, mais elle faillit tomber de stupeur en voyant en première page, en gros caractères : " Le crime du passage Pastourelle. Arrestation de l'assassin ".
Elle eut un éblouissement d'indicible joie. Elle lut. L'homme arrêté était le propre neveu de la victime, un lutteur forain de moeurs louches, déjà condamné en correctionnelle. La vieille Tournadier avait eu pour lui des faiblesses, disait-on, au point de lui confier jadis une clé de l'arrière-boutique. Cette clé expliquait le mystère de la sortie de l'assassin, car la police, privée des lumières personnelles du Frisé, ne s'expliquait pas par où la fuite après le crime avait pu s'opérer, attendu que la petite fenêtre de la cour avait paru impraticable. On avait essayé d'y faire passer un
agent athlétique, il n'avait pas réussi à le faire et on en avait conclu que cette issue n'en était pas une. Le lutteur était le coupable désigné. Tout le chargeait. Il était sans le sou, ivrogne et brutal, et trois jours avant le crime il avait eu une terrible querelle avec la brocanteuse, qui se refusait à l'entretenir plus longtemps. L'homme n'avouait pas, du reste. Il se défendait comme un diable, affirmant qu'il avait passé la nuit du crime aux Halles, d'abord à boire avec des camarades de rencontre, puis à dormir, complètement saoul, il ne savait où, mais probablement dans un panier de maraîcher. Cet alibi imprécis n'avait d'ailleurs rencontré aucune créance, et le lutteur était arrêté.
— Tout de même, qu'est-ce que j'avais été me fourrer dans la tête .'' se dit avec remords la mère François en reprenant sa marche, car elle s'était arrêtée pour mieux lire. Mais, à la même seconde, l'idée revint, plus impérieuse que jamais, faite d'une foule de détails probants et plus encore d'une conscience sourde et irraisonnée de la vérité. Elle la secoua en vain et le doute s'installa en elle, dans la
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détresse de sa vieille âme simple, 11 la suivit dans les logements où elle travaillait, elle y pensa en lavant la vaisselle, en frottant les parquets, en faisant les commissions. Quand elle revit le Frisé, à l'heure du déjeuner, ils ne se parlèrent de rien, ni du crime, ni de l'arrestation du lutteur, mais la bonne femme crut remarquer que son fils la regardait en dessous, avec épouvante.
Cependant, l'enquête judiciaire continua, accablante pour l'inculpé, et la mère François se reprenait à l'espoir, se persuadant qu'elle s'était forgé des terreurs chimériques. " C'est pas possible, se répétait-elle, ces messieurs de la justice ont raison, c'est le neveu qu'est l'assassin, c'est sûr... Et moi j'suis une vieille folle... "
Elle alla aux assises et, infatigable, suivit passionnément les trois longues audiences. Toutes les preuves accumulées par l'accusation et le réquisitoire de l'avocat général lui firent un bien infini, mais la défense habile et logique, les protestations de l'accusé hurlant son innocence, la rejetèrent en de nouvelles angoisses et, le cœur battant, elle attendit la
2 8o LA LANTERNE ROUGE
décision du jury, qui devait fixer le sort de l'accusé et le sien.
Ce fut oui, et la mort.
— J'suis innocent, que je vous dis, tas de fourneaux ! cria encore une fois le lutteur.
Mais la mère François, affolée de bonheur, se précipitait au dehors.
Elle rentra chez elle à toute vitesse, elle escalada les étages, elle se jeta sur son fils qui rêvassait, la cigarette aux lèvres, elle le saisit dans ses bras et l'embrassa de toutes ses forces.
— 11 est condamné ! C'était lui ! Ah ! mon pauv' garçon ! mon pauv' garçon ! comment que j'ai pu croire...
Mais le Frisé se dégagea, il eut un mouvement d'épaules lassé, et, jetant à sa mère un regard tout plein de cynisme et de l'effroi d'un secret trop lourd, il lui dit :
— Quoi donc, tu sais bien que c'est moi qui ai fait le coup !
Le vieux, sous le soleil de juin, avait passé l'après-midi à dormir, étalé en compagnie de cinq ou six miséreux comme lui, sur la pente d'utie montagne de cailloux élevée sur la berge du quai de la Tournelle. Il avait si souvent, dans sa vie, eu froid, que la chaleur ardente qui devenait orageuse berçait son sommeil d'un bain de béatitude où, sans ouvrir les yeux, il grognait d'aise et s'étirait.
Un affreux coup de tonnerre l'éveilla vers le soir. La pluie qui ruissela tout de suite le trempa et il partit au galop, pour attendre, sous le pont, la fin de l'averse. Il jurait entre ses dents ; il n'était plus bien ; la pluie le dégoûtait et puis il avait faim. Le matin, il avait eu, à la porte d'une boucherie, une
petite soupe, ensuite, après avoir été se laver la figure dans la fontaine de la place Valhubert, qu'il appelait son cabinet de toilette, éreinté d'avoir erré toute la nuit, il était venu dormir sans s'inquiéter de manger.
Mais, maintenant, cela n'allait plus. Il crevait, positivement, et, plus que la faim, le désir d'un verre d'alcool le torturait.
La pluie cessa enfin, et, sous les dernières gouttes, il remonta vers le monde. Il marchait, soucieux, exagérant encore son allure de bête épuisée ; ses semelles percées crachaient l'eau, son grand pardessus en loques bâillait sur sa poitrine sans chemise et, sous le melon trop grand qui s'enfonçait jusqu'aux oreilles, sa vieille face hérissée d'un poil rude semblait rétrécie de rides.
11 traversa la place Notre-Dame avec un regard vers l'Hôtel-Dieu, sur lequel il avait jeté son dévolu pour y mourir le plus tard possible ; il gagna le boulevard Saint-Michel, qu'il remonta lentement. Il ne mendiait pas ouvertement, par crainte des agents. De temps à autre, il s'approchait d'un passant isolé, il grommelait une vague demande, mais il avait
l'air si sale et si farouche que les gens s'éloignaient sans donner.
Il monta la rue Soufflet, cherchant instinctivement un quartier plus populeux. C'était samedi. Derrière le Panthéon, vers la place de la Contrescarpe, il passa devant des bals musette où on commençait à danser. Des ouvriers attardés buvaient des apéritifs sur les comptoirs des marchands de vin ; des femmes rentraient en hâte avec des pains et des papiers gras contenant de la charcuterie. Une faim terrible tenaillait le vieux ; l'envie de boire l'affolait de plus en plus. Sans but, il descendit la rue Mouffetard et déboucha en face de la vieille grille du Jardin des Plantes.
Le soir maintenant était tombé ; un humide parfum d'herbes et de terre venait des grands massifs sombres et, dans la nuit nuageuse, les masures et les ruines du quartier noyaient leur misère.
La place était à peu près déserte ; cependant, contre la grille du Jardin quelqu'un était debout. Le vieux s'approcha pour voir. C'était une vieille dame très petite, très mince, un peu courbée et habillée d'une pauvre robe
noire. Elle portait un cabas et y prenait des morceaux de viande, à ce qu'il semblait, qu'elle jetait à travers la grille à une douzaine de chats étiques, qui se les disputaient. La vieille dame, tout en leur distribuant la nourriture avec le plus d'équité possible, leur parlait à demi-voix avec des petits mots tendres et des reproches aux plus forts qui prenaient tout.
Elle était si occupée qu'elle n'entendit pas venir le vieux. 11 s'avança jusqu'à la toucher.
— Des fois qu'ils en auraient de trop, les chats, c'est y pas qu'y pourrait y en avoir un peu pour moi .''
La vieille dame eut une peur terrible- Elle sursauta avec un cri étouffé et lâcha son cabas. Le miséreux vit sa vieille figure livide sous la petite capote noire et fut saisi d'une vague pitié.
— Pardon, excuse, murmura-t-il, j' voulais pas vous faire peur. J' crève de faim, mais j' suis pas un apache...
— Vous avez faim... mon Dieu, et moi qui leur ai tout donné, dit-elle avec naïveté.
en montrant les chats. C'était du mou, ajoutat-ellc.
— Ça se mange bien, dit-il, surtout à la sauce au vin. Quand y a des humains qui crèvent, les bêtes, ça doit passer après.
— Bien entendu, bien entendu, se désolait la vieille dame. Ne m'en veuillez pas, mon pauvre homme... Si j'avais pu prévoir... Je suis toute seule dans la vie... absolument toute seule... Et il faut bien s'occuper de quelqu'un, n'est-ce pas .^.. Alors, ces pauvres animaux qui mouraient de faim... Mais vous... Je n'ai pas d'argent... pas un sou... c'est désolant... que faire ?
— J'en sais rien, murmura-t-il, en s'asseyant, accablé, car il avait espéré vingt sous. J'ai qu'à crever...
— Vous êtes fou, on ne meurt pas de faim, voyons ! — La vieille dame, bouleversée, s'agitait. — Dans une ville comme Paris, c'est impossible... Il y a des maisons, des hospices... à votre âge...
— J'ai que soixante-quatre ans, dit-il.
J'tiens encore bon... Les hospices... J'aimerais mieux la Seine... Pour une maladie.
ça, je dis pas, y sont bons, mais s'y faire mettre pour toujours... autant le bagne, v'ià mon avis... Non, voyez-vous, ma bonne dame, avec vous je veux être franc comme l'or : Je veux rester libre, aller devant moi, où que ça me plaît... Quoi donc que je deviendrais si j'avais pus jamais l'occasion de pouvoir m'offrir la cuite le jour où que les affaires auraient marché... J'ai pus que ça, voyez-vous... Des fois que vous auriez eu quatre sous... ben j'aimerais encore mieux une absinthe qu'un bouillon... une petite bleue bien tassée, c'est un velours...
— Chut, chut, interrompit la vieille dame qui semblait réfléchir, c'est très mal de boire de l'absinthe...
— J'aime que ça... Du reste, j'ai même pas un bout de pain et j'ai rien eu de solide dans le coco depuis hier midi... Ils ont de la veine ceuss-là, ajouta-t-il avec amertume, en désignant les chats qui miaulaient encore le long de la grille — ils ont bouffé... Moi, je me tape...
La vieille dame l'interrompit.
— Ecoutez, je n'ai pas d'argent... pas du tout. Je n'ai qu'une très petite pension
et elle se dépense toujours très vite... Il y a tant de misère... tant de misère... Mais je peux prendre à crédit... un peu... je paye chaque mois... Je vais aller vous chercher de quoi manger. Et puis... (elle hésita et prit une résolution) et puis des vêtements, des vêtements d'homme... J'en ai... Je les gardais... C'est un souvenir, vous comprenez, mais vraiment, quand cela peut servir, on n'a pas le droit... Avec des vêtements vous trouverez peut-être à vous employer... Attendez-moi un quart d'heure... j'habite tout près.
— Dépêchez-vous, murmura-t-il, en se levant, chancelant, pour aller boire à la fontaine, j 'sens que je vas tourner de l'œil...
Dix minutes après il somnolait, affalé sur la pierre, sans grand espoir de revoir la vieille dame, quand elle reparut. Elle se hâtait, avec un petit souffle asthmatique, et portait péniblement un gros paquet qu'elle lui mit dans les bras.
— C'est pour vous, dit-elle, et un regret tremblait dans sa voix, tout y est.
Déjà elle était repartie, pressant, le long des murs, son petit pas faible.
Le vieux, à moitié endormi encore, déchira le papier. 11 vit du pain et se jeta dessus, un cervelas qu'il engloutit en même temps, tout en continuant à défaire son paquet. Mais, tout à coup, il s'arrêta, un étonnement plissa sa figure, devint une émotion, et, parmi les poils hirsutes de sesjoues, bombées par les bouchées trop grosses, deux larmes d'attendrissement coulèrent, car, au fond du paquet, la vieille dame avait mis une ancienne bouteille à pharmacie qu'elle avait, par son épicier, fait remplir d'absinthe.
GROSLARD
Le mécanicien Groslard, ce soir-là, saoul qu'il était à ne plus voir clair, se souvint tout à coup qu'il avait un enfant.
Depuis plus de deux ans il avait semé, comme il disait, son crampon de femme qu'il ne pouvait plus supporter. Elle était avaricieuse et chipie ; il était noceur et dépensier. Après quatre années de ménage et de scènes perpétuelles, il avait, un beau jour, filé sans prévenir, estimant qu'il faisait montre de la plus magnifique générosité en laissant à l'abandonnée, avec leur mioche, le maigre mobilier et un livret de caisse d'épargne de 860 francs qui était d'ailleurs sa dot à elle.
Dès lors, quittant son usine de Pantin pour se faire embaucher du côté de Clichy afin de dépister de possibles recherches, il avait goûté
sans entrave aux voluptés de la vie, lesquelles se résorbaient pour lui dans la seule ivrognerie. Excellent ouvrier du reste, il gagnait très largement sa vie, car il était de ces pochards conscients et avertis pour qui l'ivresse est la vraie nature et qui ne travaillent jamais mieux qu'ayant bu.Eméché dès le matin, il se retrouvait d'esprit lucide et de main exercée devant son établi et ne se coulait à fond que le soir, aux lumières, en sorte qu'il ne manquait de rien et vivait heureux, oubliant avec béatitude qu'il eût jamais été époux et père.
Et voici que ce samedi de paye, justement, au bar, après trois bleues auxquelles avaient succédé un vermout sec, puis un picon menthe, puis encore une petite bleue pour se remettre d'aplomb, il venait soudainement et sans cause apparente de se souvenir qu'il y avait au monde un petit garçon qui était son fils et qu'il n'avait pas vu depuis longtemps. Ce fut une révélation. Du coup, il posa son verre. Un flot de remords et de paternelle tendresse submergea son âme. 11 éclata en sanglots soudains et son poing ébranla le comptoir sur lequel, depuis une heure, il échangeait des
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tournées avec son camarade Berlot, lequel sursauta.
— Un cochon, nom de Dieu ! gémit-il. J'te dis que j'suis un cochon !... Un père dénaturé, quoi... J* l'ai pas vu depuis... depuis... C'est comme j'te dis ! Sa mère, c'est une chipie... Et v'ià qu'on est au Jour de l'An. Des étrennes, nom de Dieu !... J'vas y fout' des étrennes, que j' te dis !
Il se leva, rattrapa le bord du comptoir pour ne pas s'étaler et sortit avant que Berlot, dont l'entendement était obscurci par les tournées, ait pu essayer de comprendre. Il vacilla encore à l'air froid du soir mais s'affermit et, désormais solide, avec l'admirable décision des ivrognes, se mit en route vers La Chapelle, son ancien quartier.
Un tramway rugissant, puis d'interminables métros, avec des changements compliqués dont il sortit vainqueur, l'y menèrent. 11 fit halte dans une confiserie, puis dans un bazar étincelant où il repoussa avec mépris les conseils du vendeur.
— J'en veux pas !... des jouets modernes ? non mais des fois, tu m'as pas regardé .'' noti-
fia-t-il à ce jeune homme qui fut mortifié de tant de familiarité. Un polichinelle que j'te dis ! un grand, un beau... Y a que ça de chouette !... C'est pour mon garçon... (Il hésita un moment, angoissé) C'est y un garçon ? Mais voui pisqu'y s'appelle comme moi... Même que j 'm'appelle Jules... et qu'y s'appelle Julot ! Un polichinelle, et pis une trompette, et pis un cheval, et pis un chemin de fer, qu'y soye bath, c'est ma partie !... Et pis... Sa mère, c'est une chipie ! J'y parlerai même pas... J'ia connais pus ! Là, ça va comme ça... Combien que ça fait ?
Un quart d'heure après, s'engageant dans l'allée de son ancienne maison, il filait rapidement devant la loge de la concierge qui ne le vit pas. Il gravit d'un élan l'escalier misérable et, au sixième, tourna à droite dans le long couloir obscur qu'il connaissait bien.
— Toujours cette cochonnerie de carreau défoncé, grommela-t-il en trébuchant.
Au fond du couloir il reconnut sa porte et tâtonna le long du chambranle pour y chercher la clé que, deux ans avant, il accrochait à un clou, la trouva, ce qui lui parut tout
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naturel, et opéra une entrée qu'il jugeait sensationnelle avec son immense polichinelle aux mains, le chemin de fer sous le bras droit, le cheval de bois sous le bras gauche, des bonbons et des oranges plein ses poches, et, entre les dents, la trompette, dont il tirait des sons forcenés.
Or, comme c'était au moins probable, sa femme n'habitait plus là. Quelques mois après son abandon elle avait, sans esprit de retour, quitté Paris pour la province, associant sa destinée à celle d'un ouvrier bijoutier qui comme elle était avare et comme elle rechigné et qui l'avait prise avec son enfant et ses économies, estimant qu'il y gagnait encore avec cette compagne de tout repos.
Un savetier moribond l'avait remplacée dans le logement, puis une blanchisseuse fugitive, et maintenant c'était une couturière qui, ayant un enfant et pas de mari, travaillait quatorze heures par jour en atelier afin de gagner de quoi ne pas mourir tout à fait de faim.
Groslard, en entrant, se trouva dans une chambre démeublée, misérable, à peine éclai-
rée par une petite lampe à essence posée hors d'atteinte sur un rayon. Une toute petite fille, pâle et maladive, jouait tristement par terre avec des bouts de bois et un morceau de fichelle.
Mais aucune cause extérieure ne pouvait modifier l'enthousiasme paternel du mécanicien ni l'obstination de son idée fixe. Il se précipita, plein d'amour et d'alcool.
— Julot ! mon Julot ! J' suis ton papa ! J' t'apporte tes étrennes !
La petite, épouvantée tout d'abord par les sons de la trompette, par l'irruption de l'homme inconnu, s'était dressée, prête à hurler... Mais elle vit les joujoux, le cheval, le polichinelle, ces choses qui étaient pour elle comme d'inaccessibles merveilles, si lointaines qu'elle ne les désirait même pas quand elle les regardait aux devantures ; fascinée, elle s'arrêta.
— C'est pour toi, que je te dis, mon Julot ! — bégayait Groslard qui lui fiourrait tout dans les bras en sanglotant, — et pis les oranges, et pis le chemin de fer, et pis les fondants... Ous qu'y sont les fondants ? Ah
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voui, dans ma poche... Mais pourquoi qu' t'es tout seul .^.. Ous qu'elle est, à c'te heure, c'te chipie, au lieu de te garder ?... Voui, ta maman, quoi, ous qu'elle est, dis, mon Julot ? La petite s'arracha avec peine à son ravissement muet.
— Maman, elle est à travailler, expliquât-elle ; elle sera là tard, qu'elle m'a dit ! Même j'ai faim, la voisine elle a oublié...
— Pauv' chéri, va, mange des bonbons... tiens, des chocolats, et pis des fondants, et pis des oranges... Travailler... Oh, là, là !... Chipie, va !... Si elle était pas si ronchon, j'dirai qu'elle fait le truc... Enfin, mon Julot, t'as tes étrennes, pas ?... Moi, je m' barre... J'suis bien content... bien content... Mais dis-y donc... voui, à ta mère, qu'elle devrait bien te mettre des culottes... Un garçon, ça doit pas être en robe. Les robes, c'est bon pour les filles... Elle a jamais su rien faire de propre, c'te chipie... A revoir, mon Julot, pense à ton papa, pas .''
11 partit, ruisselant de larmes. 11 refit, en sens inverse, son voyage et, retrouvant au bar le fidèle Berlot, qui n'avait pas quitte la
place et était ivre mort, il lui raconta ses joies paternelles, qu'il arrosa inlassablement, pendant que là-bas, à La Chapelle, dans la chambre misérable, la petite, assise par terre, ayant rangé autour d'elle ses trésors tombés du ciel, les contemplait, ahurie d'extase, tout en se bourrant de chocolats.
— J'en veux une bath, — expliquait Groslard à la marchande de couronnes mortuaires, — quéque chose de riche, grande comme ça, en perles noires avec des perles blanches... Voui, celle-là, où qu'y a écrit : A mon ami. — Regrets étemels. C'est pour Berlot... Bon Dieu! qu'on était poteaux, pire que les deux doigts de la main... Penser qu'y s'est laissé glisser comme ça, sans prévenir... Justement que j'I'avais pas vu depuis quat mois... J'travaille ici, à Billancourt, maintenant, et lui, y l'était resté dans not' ancien quartier, à Clichy, au bout de l'avenue... p'téte ben que vous connaissez .''
Mais la marchande, jeune dame pincée, couronnée de chichis extravagants, ne connaissait pas. Elle luttait pour envelopper avec des
journaux la gigantesque couronne choisie par Groslard.
— Ça va bien comme ça... Combien que ça fait.'' C'est pas trop salé... C pauv' Berlot, c'est comme qui dirait la dernière chose que j'y paye... Aimait-y les tournées! Bon Dieu! les aimait-y!...
Il sortit de la boutique en reniflant une larme. Il se sentait affreusement triste au souvenir de cette longue fraternité, tant de fois scellée devant tant de comptoirs, car Berlot avait été l'ami selon son cœur, travailleur et brave homme comme lui, mais comme lui noceur et plein de mépris pour cette fausse vertu qui ne sait, au moins les jours de paye, prendre un verre de trop avec les camarades.
Digne dans son chagrin, vêtu d'une redingote de ce noir pauvre et qui a l'air en bois, des confections à bon marché, surmonté d'un melon trop petit et de forme surannée, il se dirigea, sa couronne sous le bras, vers le quai du Point-du-Jour. Il voulait prendre le bateau. La Seine ne mène pas avenue de Clichy, mais il se sentait un peu vague, ayant fortement noyé sa douleur, la veille au soir ; la prome-
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nade lui ferait du bien, et il avait bien le temps, puisque l'enterrement était pour dix heures et qu'il en était huit à peine.
— J'descendrai a la Concorde, et ça sera le métro, se dit Groslard.
Il prit à peine le temps, chez un bistro du quai, de boire un verre, qu'il avala d'un air lugubre ; puis un autre, offert en témoignage de sympathie par le patron ; puis un troisième, qu'il offrit à son tour par politesse, comme cela se doit, et il s'embarqua, se sentant mieux.
Sur le bateau, il rencontra deux amis, des plombiers, qui allaient travailler au Champde-Mars. On causa. Groslard, avec solennité, dit le malheur et montra la superbe couronne. Les plombiers, impressionnés, eurent eux aussi le sentiment qu'ils devaient exprimer leurs condoléranceSj et Groslard, cédant à leurs instances, descendit du bateau avec eux. Dans un bar modem style, au coin d'une grande avenue, se furent trois tournées sérieuses. Ensuite de quoi les plombiers, un peu gais, allèrent à leur ouvrage, après avoir emballé en autobus Groslard et sa couronne. Il n'aurait
qu'à changer aux boulevards, et il serait à Clichy pour dix heures.
MaisGroslard, aux boulevards, ne descendit pas. A moitié ivre, bercé par les cahots, il dormait, le nez sur sa couronne. Devant la gare du Nord, il se retrouva un peu trébuchant et tout ahuri. Le soleil commençait à chaufFer. Pour se rafraîchir et se remettre, il entra dans un débit allumer une cigarette et prendre une petite bleue. Il en sortit, laissant sa couronne sur la table, pour aller donner un coup de main à un camionneur qui ne pouvait démarrer. 11 y rentra pour reprendre sa couronne et boire un verre avec le camionneur et un obligeant inconnu, qui avait aidé aussi.
Quand Groslard fut de nouveau dans la rue, onze heures étaient sonnées depuis longtemps, et il ne savait plus ce qu'il faisait. Calme et convenable, d'ailleurs, il marchait à peu près droit, en étreignant sa couronne ; mais ses yeux étaient vernis, sa langue pâteuse, et sa conscience une obscure nuit où ne vivaient plus que deux notions précises : Clichy, — dix heures, — qui ne s'associaient à aucune autre idée qu'une vague inquiétude d'être en retard.
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Mais, tout à coup, voyant midi moins le quart à une horloge pneumatique, il s'aperçut qu'il était, au contraire, formidablement en avance, puisqu'il avait toute la journée devant lui. Dès lors, tranquille, il n'essaya plus de discuter avec son ivresse vagabonde, qui l'emportait à travers Paris. Ayant bu à la gare du Nord, il but aussi à la gare de l'Est, puis à la Bastille, où, inexplicablement, il se trouva, vers une heure, et où il mangea quelque chose. Faubourg Saint-Antoine, il paya un litre à un petit garçon qui avait cassé le sien et qui avait peur d'être battu. Dans une brasserie, il dormit deux heures, les yeux ouverts derrière un journal. A cinq heures, descendant d'un tramway devant le Père- Lachaise, il sanglota chez un mastroquet inconnu, qui voulut le jeter à la porte, et avec lequel il se battit ; puis ils se réconcilièrent devant une prune à l'eau-de-vie et parlèrent politique. Rue Oberkampf, il prit un vermout citron, et, place de la République, un amer grenadine qui lui fit mal au cœur.
Cependant, avec le soir, une force intérieure
l'amenait vers Clichy, et à neuf heures, et demie il trébuchait sur l'avenue.
Une fois de plus, il poussa la porte d'un bistro. Il entra et s'accrocha au comptoir pour ne pas tomber.
— Tiens, mais, c'est M. Groslard ! dit une voix.
Le mécanicien ne fut pas étonné. Il reconnaissait la grosse femme fraîche qui l'interpellait ; il reconnaissait, à côté d'elle, son mari, le mastroquet Fourgeat, un petit Auvergnat noueux ; il reconnaissait la salle, il y était venu tant de fois quand il habitait le quartier. Mais pourquoi cette longue table, au fond, avec des fleurs, et des gens qui dînaient, endimanchés .? Soudain, il comprit. C'était une petite fête, et il en était : Clichy, dix heures, — c'était cela. Une allégresse emplit son cœur. Il rit.
— C'est moi. Suis pas en retard... Dix heures... L'est moins le quart... M'suis dépêché...
Satisfait de lui, sans lâcher le comptoir, il agitait une main vers l'horloge du mur. Mais M""* Fourgeat protesta.
— M'suis dépêché... Sacré farceur, va ! Y
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a six mois qu'on ne vous a pas vu... Vous oubliez les amis. Vous êtes entré par hasard. Allez donc dire que vous saviez que c'était la fête de la petite! Ses prix, quoi! Même qu'elle les a eus tous, et que ces messieurs n'en revenaient pas...
Resplendissante d'orgueil maternel, elle jeta un regard d'admiration extasiée sur sa fille, une asperge de douze ans, tout en blanc, coiffée de roses et de lauriers en papier sur ses cheveux jaunes, et qui s'enfournait une pêche au vin avec une voracité rechignée.
Mais un désespoir avait saisi Groslard de voir mise en doute la fidélité de ses sentiments. Il se frappa la poitrine et beugla :
— Moi, moi, j'oublie les amis ! Dites pas ça, mame Fourgeat... Suis tout cœur, moi ! Les prix de la petite, — j'y pensais, que j'vous dis ! Je l'savais... Même que j'y ai apporté une couronne !...
Assurant son équilibre, il lâcha le comptoir, fit deux pas et, sous les yeux des parents ahuris, sur la tête de l'asperge affolée, enfonça une chose énorme, circulaire, en perles noires avec des perles blanches, un peu dé-
formée, aplatie et boueuse, mais sur laquelle on pouvait encore très bien lire l'inscription : A mon ami. — Regrets éternels.
En plein milieu de la fête foraine des Gobelins et de son tumulte du samedi soir, Groslard avait passé son bras autour d'un réverbère pour se maintenir à peu près vertical. Sous la clarté vive qui l'inondait, il fermait à demi les yeux ; dans l'espace, il agitait faiblement, comme pour un appel, son bras libre, et, tout à son idée fixe, il répétait, plaintif et obstiné :
— Ma poule... ma poule... Ous qu'elle est, ma poule .^..
Il était ivre à rouler, selon son habitude le samedi, et sa voix devenait un balbutiement, sa main retombait, inerte, ses yeux se fermaient tout à fait ; il s'affaissait, endormi le long de son réverbère.
Un terrible coup de grosse caisse, annon-
çant, non loin, une nouvelle parade, le fit sursauter. 11 ouvrit les yeux, il distingua les lumières crues, les baraques qui lui parurent un peu dansantes, la foule mouvante ; il sentit la friture et entendit les rafales de musique enrouée.
— Ça... ça... c'est épatant !... murmura-t-il. Il rit tout seul, émerveillé d'être là. Sur sa
vie, il n'aurait pu dire comment il y était venu. Il se rappelait bien les débuts de la soirée, mais c'était tout. Il avait commencé à boire à Billancourt, où il travaillait. 11 ne se souvenait pas d'avoir dîné, mais il se souvenait bien d'avoir cheminé de bistro en bistro avec des camarades, qui s'étaient égrenés un à un... Alors, il avait continué seul, indigné contre les lâcheurs, plus ivre à chaque station. Et puis, il se rappelait de grandes avenues sombres, près de l'Ecole Militaire, et puis...
— Ma poule ! nom de Dieu ! cria-t-il avec un renouveau de désespoir, mais rageur, cette fois, et menaçant.
Elle l'avait raccroché sur un quelconque trottoir. 11 revoyait un visage jeune et fardé, des yeux sombres, une bouche saignante, il
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revoyait les cheveux en coques luisantes, le corsage rouge moulant une gorge forte. Elle lui avait pris le bras sans s'apercevoir probablement de son état et il avait accepté aussitôt, conquis, heureux, galant, parlant seulement, comme cela se doit, de prendre un ou deux verres tout d'abord. Mais, aussitôt, elle l'avait lâché, découragée de le voir si saoul et, avant que Groslard y ait rien compris, elle avait disparu.
Alors, il l'avait cherchée, avec un désespoir d'ivrogne têtu, avec une indignation d'amoureux trahi, tantôt larmoyant et tantôt furibond, car il ne rendait pas hommage à la délicatesse qu'elle avait montrée en ne l'entôlant point, tâche pourtant aisée. Il l'avait cherchée droit devant lui, dans la mesure de ses moyens, au hasard de l'ombre o\x il trébuchait, des rues et des boulevards, des avenues et des places. 11 la suppliait et l'invectivait à voix haute, la demandant à tous les marchands de vins, regardant sous le nez toutes les filles qui faisaient leur quart, la réclamant même à un agent de planton qui, plein d'indulgence, l'avait seulement invité
à circuler... Et puis, il ne savait plus ; l'alcool et son désespoir l'avaient fait sombrer dans un trou noir.
Maintenant, il était venu là sans savoir comment, en tramway peut-être, car il avait notion de s'être étalé en manquant un marchepied, mais c'était bien vague et, du reste, cela lui était bien égal ; il était seul, il ne Tavait pas retrouvée. Une fureur le saisit.
— Lâche-moi, toi, nom de Dieu ! cria-t-il au réverbère, en le repoussant de toutes ses forces. Son effort le rejeta lui-même, vacillant, à cinq pas. Par un miracle, il reprit son équilibre en face d'une fille en cheveux qui le regardait en ricanant.
— Ma poule .'' C'est y que cest toi ? demanda-t-il en avançant la main et sans s'apercevoir que celle-là était blonde, alors que la poule primitive était brune.
— Laisse la môme, ou j' t'en mets un... Un énorme apache s'était interposé, la main
haute.
Groslard battit en retraite au petit galop. Il était solide, mais ce n'était pas sa minute pour se battre ; il se sentait vraiment trop
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saoul. Au bout de cinquante pas, du reste, il s'arrêta ; une colère le saisit de cette fuite honteuse ; il retourna pour livrer bataille, mais l'apache ne l'avait pas attendu.
— Ça, c'est vraiment trop cochon, se dit Groslard ; insulter un homme et se barrer quand y vient pour vous corriger... A-t-on jamais vu }
Dès lors, un peu dégrisé, furieux de son humiliation, il se mit, à travers la fête, à chercher l'apache et surtout à chercher une poule, car c'était maintenant pour lui un point d'honneur, il lui en fallait une, n'importe laquelle. Le sentiment de toutes les injustices qu'on lui avait faites emplissait son ivresse d'une rage concentrée. Pâle, raidi, à peine trébuchant, il parcourait les groupes, y jetant des regards homicides. Mais l'apache restait introuvable, et, quant aux poules, comme par un fait exprès, presque toutes étaient, si l'on peut dire, en main, en ce soir de liesse, et celles qui étaient seules fuyaient le mécanicien, tant il semblait menaçant. Sa fureur croissait à tous les pas et trois ou quatre petits marcs, ingurgités ça et là, ne la calmaient pas.
— Suis pas plus moche qu'un autre, se répétait-il en grinçant des dents, y m'faut une poule ! Y a pas, nom de Dieu, y m'faut une poule ! Et si a veut s' fout' de moi comme les autres, j'y dirai comment que j' m'appelle!
L'heure avançait. Les baraques, une à une, se fermaient. Groslard était sorti de la fête sur les pas d'un groupe, un homme et deux femmes, avec l'idée vague de réclamer à coups de poing sa part dans les poules. Soudain, au coin d'une rue obscure, une ombre l'accosta, une main prit son bras.
— J'serai bien gentille... murmurait une voix lasse. J'serai bien gentille...
Une joie orgueilleuse saisit le mécanicien. Enfin, il en avait une. Mais il n'oubliait pas la revanche à prendre.
— T'auras raison, grogna-t-il, manquerait plus que ça que tu sois pas gentille après ce qu'on m'a fait... Et pis, on va d'abord prendre un verre, ajouta-t-il, d'un ton provocant, en souvenir de son premier échec.
— J'ai pas soif, murmura-t-elle. Cramponnée à son bras, elle essayait, d'un faible effort, de l'entraîner. Il résista.
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— Ferme ! On va prendre un verre, que je dis ! Non, pas là, c'est un sale bistro, et pis çui-là aussi. J'veux voir clair, moi 1
Dédaignant deux marchands de vins étroits et ténébreux où, successivement, elle avait voulu l'emmener, il l'entraîna au coin d'une avenue vers un grand bar étincelant. Après une velléité de protestation, elle le suivit, résignéee.
— Ça sera deux petits mars, dit Groslard en entrant.
Il se mit à une table. La fille s'assit en face de lui.
Alors, il la regarda. Malgré son ivresse, il eut un haut-le-corps. Elle avait une face camarde, creusée, plombée, d'agonisante, avec de pauvres cheveux incolores, des yeux éteints, une bouche flétrie. Elle était sans âge et d'une maigreur lugubre sous ses loques.
Groslard, béant, la contemplait.
— Bon Dieu ! ce que t'as une sale gueule ! dit-il enfin.
Elle ne répondit pas, inerte, contente, sans
doute, d'avoir chaud pour le moment. Lui la regardait toujours. Un travail se faisait dans sa cervelle. L'expression de son visage changea tout à coup.
— T'as vraiment une sale gueule ! repritil. — C'est pour ça que tu voulais pas venir ici, oùs qu'y a de la lumière, pas .?
Il refléchit encore un moment et tout à coup, bouleversé d'une immense émotion :
— Bon Dieu, ce que ça me fait de chagrin de penser ça ! cria-t-il. Qu' t'étais là dans le coin à te cacher, ma pauv' fille 1... Ce que t'as dû en voir avec c'te dégaine là ! Bon Dieu, ce que t'as dû en voir !... Tu sors de l'hôpital, pas ? T'as l'air crevée.T'es esquintée. As pas peur, va ! J'ai du cœur que je te dis ! Ton marc, t'en veux pas .? C'est moi que je me l'appuie ! Garçon, un lait chaud pour madame 1 J' comprends les choses que je te dis!... Tu verras, c'est moi que j' serai bien gentil...
Il larmoyait. Elle ne répondait pas. Elle buvait son lait avec un air passif de bête qui s'attend à tout. Le bar fermait. Ils sortirent.
Il l'accompagnait, silencieux, songeant à des
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choses ; un peu trébuchant le long des rues sinistres et obscures. Devant une masure sordide, elle s'arrêta.
— C'est là que tu loges ?...
Groslard s'était accoté au mur. Il la regarda encore.
— T'as vraiment une sale gueule ! répétat-il douloureusement. Et pis, ce que t'as l'air crevée... C'est moi que j' serai bien gentil, que j' t'ai dit ? Eh ben, tu ne sais pas ?...
11 se fouilla.
— V'ià cent sous ! Va, ma pauv' fille, couche toute seule !
Et, plus vite qu'il ne l'avait fait devant l'apache, il prit la fuite au galop.
L'homme, en sortant du petit café, avait traversé le quai et descendu l'escalier de la berge qu'il suivait souvent pour rentrer chez lui.
Dans la nuit de novembre, molle et blême, il avançait sans se hâter, les mains dans ses poches, son parapluie sous le bras et la pipe à la bouche, content d'avoir gagné sa partie de billard et regardant vaguement, estompées dans le demi-brouillard, les grandes formes des machines sur la berge déserte, et des péniches sur l'eau noire qui coulait silencieuse avec des remous moirés et, çà et là, les taches reflétées, rouges et blanches, des fanaux.
Derrière lui, profitant de l'ombre pour s'y dissimuler, glissant sur des chaussures muettes, trois ombres qui venaient de prendre
sa piste, le suivaient à vingt mètres et se consultaient à voix étouffées.
— Ça y est-y ? C'est-y qu'on le fait, ou c'est-y qu'on le fait pas, oui ou non ? demandait, dans un murmure rauque, le plus petit des trois rôdeurs, voyou trapu qui avançait à demi courbé, le dos rond, les bras ballants, le collet relevé, et coiffé d'une casquette trop grande d'où ne sortaient que son nez pointu et deux vastes oreilles dressées comme des crêtes.
11 trébucha sur un pavé déchaussé, jura tout bas et reprit, rageur :
— C'est pas la peine de s'balader par ici si qu'on n'y va pas, et si qu'on y va, autant que ça soye tout de suite. Que que t'en dis, la Flûte .?
La Flûte, trop grand, trop mince et qui, comme aux aguets et prêt à s'enfuir, jetait à chaque pas un coup d'œil soupçonneux autour de lui, répondit par un vague grognement pleurard.
— J'dis que c'est du sale turbin. On risque tout ce qu'y a de mauvais pour du flan. Refroidir un type comme çà sans savoir
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ce qu'on va ramasser, moi j 'trouve ça pied...
— On peut toujours y aller voir. C'est une occase... Regarde moi ça, y l'est tranquille comme Batiste, ce type-là, y s'doute de rien... Ça serait un meurtre d'en pas profiter, ajoutat-il avec candeur.
— Justement, dit la Flûte, y l'est trop tranquille pour que ça soye naturel. Ça m'fout le trac... Sûr qu'y l'est de la Rousse.
— Raison de plus...
— Et pis j'parie une tournée qu'y l'a un rigolo... Et pis on est pas venu pour travailler, pas ? On est venu pour balader les mômes... J'aime pas les trucs par surprise, moi. C'est pas mon blot d'dégringoler un pante qu'on rencontre comme ça au hasard... Parlezmoi des coups amorcés, de la cambriole... On sait ce qu'on fait et ce qu'on risque... Et pis c'est pas mon quartier par ici, je m'y retrouve pas... Ça m'fout le trac...
— Toi, y a toujours quelque chose qui te fout le trac, interrompit l'homme aux oreilles. Moi, j'suis d'avis d'y aller... Quéque t'en dis, l'Algéro } demanda-t-il, avec une nuance de
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respect, au troisième rôdeur qui n'avait pas encore parlé.
Mais l'Algérien, qui marchait entre eux, haussa les épaules avec mépris.
— A quoi que ça sert d'user sa salive, dit-il froidement. On a plaqué les mômes pour faire ce type-là et on le fera. Tu sais bien que la Flûte y chiale toujours avant de marcher. Du reste, si y l'a le trac y peut se débiner ; on se reverra plus tard...
— J'marche toujours de moment que tu veux qu'on marche, gémit la Flûte, qui sentit la menace. Ce quej'en disais à Oreillard c'est que c'est pas du boulot comme ça...
— Ferme. C'est tassé. Filons par derrière la pile de bois et allons-y !
Ils se jetèrent derrière l'abri de longs tas de solives empilées sur la berge et filèrent sans bruit, à toutes jambes. Ils rattrapèrent l'homme qui marchait de son pas tranquille et, dans le brouillard, silencieusement, se jetèrent sur lui.
Saisi par les bras, renversé en r.rrière, étranglé à demi par un lor.g foulard roulé aue rr.r.nœuvrait îa Flûte, l'homme eut un
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râle étouffé. Mais la Flûte avait mal pris ses dispositions, le foulard glissa. L'homme, qui se débattait furieusement, échappa aux mains homicides, il tourna sur lui-même, il se trouva debout, face à face avec les agresseurs qui déjà se lançaient de nouveau sur lui.
Dans la pénombre, l'Algérien distingua son visage.
— Nom de Dieu ! gronda-t-il avec un mouvement de recul et en saisissant, pour les arrêter, ses deux compagnons.
L'homme se redressa. 11 ne criait pas. 11 ne semblait pas avoir peur et il n'était pas menaçant. 11 se tenait debout, reprenant sa respiration, et, de sa main droite, il se frottait le cou, que le foulard avait endolori.
En face de lui, l'Algérien, pâle, penché en avant, le fixait de ses yeux dilatés. En même temps, de ses deux bras étendus, il retenait, de chaque côté de lui, les deux autres rôdeurs.
— Vous me connaissez .'' lui dit enfin l'homme d'une voix sourde encore et sans le regarder,
L'Algérien fit oui, de la tête. 11 y eut un
silence. L'homme eut un mouvement d'épaules équivoque et se pencha pour ramasser son chapeau qui avait roulé.
— Ben quoi ! ben quoi ! grommela, stupéfait, le voyou trapu. Quoi qu'y a donc, enfin ?
— Bouge pas, que je te dis, ordonna, d'une voix étranglée, l'Algérien. Bouge pas. Y touche pas. Laisse-le se barrer.
L'homme s'était redressé. 11 se coiffa. Il avait aussi retrouvé son parapluie et le mit sous son bras. Alors, sans plus dire un seul mot, lentement et avec une sorte d'indéfinissable résignation, il s'éloigna sur la berge.
L'Algérien, silencieux, le regardait toujours.
— N'en v'ia une histoire, gémit la Flûte. C'est y que t'es frappé, l'Algéro ? Pourquoi que tu le laisses aller comme ça, celui-là ?... Explique au moins, qu'on sache .'' Qui que c'est donc que ce type-là .''
— Qui que c'est.''... L'Algérien eut un ricanement âpre ; une horreur sans nom déformait son visage livide et ses mains se crispaient sur les bras des deux autres.
— Qui que c'est ? reprit-il. Tu le connais donc pas ? C'est...
Il s'interrompit, n'osant dire le mot, et, pour se faire comprendre, courba les épaules, jeta la tête en avant et, du travers de sa main droite, frappa, comme pour la trancher, sa nuque tendue.
— C'est Lui^ acheva-t-il.
Les deux autres comprirent. Un sursaut d'indicible terreur hérissa le poil de leur chair, mouilla de sueur leur dos, et tous trois, muets, immobiles, béants de l'horreur évoquée, regardèrent s'en aller l'Homme, qu'ils reverraient peut-être, et qui gravissait l'escalier de la berge, dans un brouillard blême, pareil à celui du petit matin, entre les ombres amplifiées des poteaux se dressant de chaque côté de lui ainsi que de grands montants sombres et que dominait l'éclair froid d'un falot, blanc comme un couperet.