‹ La lanterne rougeChapitre 23 sur 25 · L'INNOCENCE DU FRISE · texte numérisé non relu

L'INNOCENCE DU FRISE

La mère François, qui faisait des ménages dans le quartier du Temple, n'avait jamais eu beaucoup d'agrément avec son fils Julien. Elle le gâtait trop et, comme il n'avait pas de père, ou du moins ne s'en était jamais connu, personne n'avait réfréné ses instincts, lesquels étaient mauvais.

A dix ans, il était un petit voyou, chipant des sous à sa mère et aux voisins à l'occasion, filoutant tout ce qu'il pouvait attraper aux étalages et ne fichant rien d'un bout de la journée à l'autre, car il préférait de beaucoup lâcher l'école ou l'atelier pour aller rejoindre les gamines vicieuses qui lui donnaient des rendez-vous dans les terrains vagues pour y jouer à toutes sortes de jeux.

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Vers seize ans, on commença à l'appeler le Frisé, et il tourna tout à fait mal, joli, équivoque, flemmard et sournois, toujours à l'afFût d'une affaire canaille, d'une indication à donner aux cambrioleurs en quête de travail, d'une fille à consoler et à soutenir pendant un veuvage causé par la correctionnelle ou d'un pochard à qui faire les poches.

La mère François, qui était une honnête femme dans la mesure de ses moyens, était désespérée de voir son garçon mener une telle vie après qu'elle s'était donné tant de mal pour l'élever. Mais elle l'aimait tout de même de toutes ses forces. Elle le recevait quand il revenait de ses absences louches, le logeait et le nourrissait, se tuant de travail du matin au soir afin de pouvoir en outre lui donner un peu d'argent de poche, dans la terreur sourde qu'il se laissât aller à commettre quelque chose d'épouvantable, le jour où il se trouverait vraiment trop serré. Du reste, il était gentil pour elle, à sa façon.

Ce matin-là, Julien était rentré à l'aube, exténué, pâle et sombre, ce qui n'était pas dans ses habitudes, car il ne se donnait jamais

assez de mouvement pour se fatiguer et il jouissait d'un heureux caractère, gouailleur et indifférent. 11 s'était jeté tout habillé sur son lit et s'y était endormi lourdement. La mère François, qui partait pour faire ses ménages, l'avait couvert avec une vieille jupe à elle, tout en remarquant avec inquiétude qu'il se débattait dans son sommeil contre des cauchemars effrayants. Elle avait aussi cru distinguer des taches sombres sur la manche droite de son veston gris, mais elle n'avait pas osé y toucher, dans la crainte de le réveiller, et le vêtement était si sale qu'elle pouvait bien s'être trompée.

C'est à midi, chez le fruitier, qu'elle apprit le crime du passage Pastourelle. Une brocanteuse, la vieille Tournadier, que tout le quartier connaissait, avait été trouvée égorgée dans son magasin bouleversé. Elle était étendue en chemise de nuit, la tête presque détachée, le corps exsangue, les yeux révulsés, dans une mare rouge, au seuil de l'arrièreboutique, où elle couchait. Le coffre de fer où elle enfermait ses valeurs était resté dans une armoire, sous un tas de loques, et l'assassin

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