‹ La lanterne sourdeChapitre 60 sur 89 · LA VIE DES QUATRE BATONS DE CHAISE · texte numérisé non relu

LA VIE DES QUATRE BATONS DE CHAISE

Je porte seul et sans fatigue la jeune fille légère qui m'efTleure comme les narines touchent une rose, Télégant mince qui parle du bout des lèvres et dont le geste vole, et les gens pressés qui ne 's'asseyent que d'une fesse. Je me tiens propre, car chaque matin la bonne n'essuie, et chaque semaine le frotteur ne fait reluire que moi.

Les odeurs des grandes personnes et le pipi des enfants s'écoulent par ma pente. L'ongle noir m'apporte en cachette et dépose au coin de mes arêtes ce qu'il gratte dans les cheveux, le nez, les gencives et l'oreille. Je décrotte les talons, j'écrase la mie de painetl'épluchure, et quand on ne sait pas d'où vient le bruit, c'est moi qui craque.

Moi, j'arc-boute les grosses dames et les femmes grosses, les hommes ventrus comme des pelotes et

les vieillards dormant, bouche ouverte, que la fièvre a chassés de leur lit. Ni la chair débordante, ni l'argent massif, ni la bêtise plus lourde encore ne me fléchissent. Je ne romps même pas sous la double charge de ceux qui s'aiment en équilibre comme les oiseaux sur les branches.

J'ai toujours le pied levé, et je perds un à un les pouces de ma taille. On me cale, on s'imagine que je m'use par le bout, mais le mal invisible est dans moi. Les vers me rongent. Miné lentement, je me tasse comme les poitrinaires, et quand je tomberai en poudre, tout s'écroulera.

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