L'ORE[LLE FINE
3Ionté sur une chaise pour attraper ma mouche bleue, j'accroche soudain la glace. Ses clous usés cèdent. Elle se renverse et pousse la pendule qui entraîne aA^ec elle les chandeliers, le pot à tabac et les deux grands vases vides.
Tout s'écroule et se brise.
J'ai peut-être démoli la cheminée et je reste longtemps frappé de stupeur, comme si je regardais à mes pieds un tonnerre éclaté.
Le chien aboie dans la cour.
De la chambre voisine, grand-père, malade et couché, m'appelle :
— Il me semble, que j'ai entendu un bruit, petit? qu'est-ce donc?
— Rien, grand-père, dis-je sans savoir ce que je dis, j'ai laissé tomber mon porte-plume.
— Ton porte-plume, petit! ton porte-plume ! Grand-père nen revient pas ; il se soulève sur un
coude, montre une bonne figure contente, et me tapotant la joue :
— Hein ! petit, moi qu'on croyait déjà sourd, comme j'ai encore l'oreille fine !
LA PIIRASU:
On se mouche, on tousse, on s'installe à l'aise au creux des bancs profonds, car Monsieur le curé va prêcher.
Il tousse aussi, se mouche et s'élance.
Les vieilles et les vieux ferment les yeux pour mieux entendre. L'école des filles et des garçons se tient sage, comme si elle écrivait une dictée, et les membres du conseil de fabrique se bouchent une oreille, celle de l'autre côté, qui ne sert à rien.
Monsieur le curé est dans ses bons jours. Ça marche. Il parle bien, possède tous ses moyens et les mots huilés roulent sans accrocs. Cette fois il se croit sûr de lui. Il s'abandonne, s'échaufTe, et résolument commence sa grande et belle phrase, imitée de Bossuet, longuement préparée, qu'il n'a jamais pu finir.
Les fidèles inquiets l'altendaient là.
Tout de suite, ils sentent que Monsieur le curé peine, qu'il respire plus vile. Il courait sur une route plate ; maintenant il monte. D'abord douce, la côte devient raide, à pic. On croirait qu'un che-| val souille le vent de ses naseaux par l'église. Monsieur le curé tire et sue.
Grimpera-t-il jusque là-haut, Seigneur, ou s'arrêtera-t-il encore, au milieu de la phrase, rendu, vent debout, comme dimanche dernier?
Les fidèles oppressés lèvent la têle. Ils regardent avec angoisse ses bras écartés, sa bouche ouverte. Us se tendent vers lui ; ils offrent leurs épaules ; ils l'aident; ils poussent.