‹ La lanterne sourdeChapitre 8 sur 89 · LE JUSTE BIEN ATTRAPÉ · texte numérisé non relu

LE JUSTE BIEN ATTRAPÉ

Aristide peut dire, sans orgueil, que sa vie fut celle d'un honnête homme. Il se regarde mourir avec calme. Ou plutôt, il ne meurt pas. Il s'endort du sommeil du juste, et ne se réveillera qu'au Paradis, à la droite du bon Dieu.

Aristide lève sa tête pesante. Rien ne l'éblouit. Les choses autour de lui sont tristes. Des figures maussades, qu'exaspère l'impatience, observent une porte fermée, et il devine, à sa grande surprise, que le bon Dieu.le met d'abord en purgatoire.

Aristide croyait pourtant l'avoir fait sur terre. Gest une petite déception. Il doit, suivant l'usage, expier ici quelque peccadille oubliée. Ce ne sera pas long. Déjà les fentes de la porte s'illuminent. Bientôt

par son repentir, il méritera qu'elle s'ouvre. Il ne se rappelle plus la moindre faute. 11 est prêt et le bon Dieu l'attend.

Mais, soudain, l'âme d'Aristide se recroqueville douloureusement, comme un papier qui tombe au feu.

Dieu Ta jeté en enfer.

LES TKOIS AMÏS

A J.-H. Rosnij.

Le fiacre s'arrêta. Les trois amis en descendirent des cannes hydrocéphales, si lourdes qu'ils les portaient à bras tendu, pour montrer leur force. Ils étaient bruyants, fiers de vivre, vêtus à la mode éternelle. Chacun avait une route nationale dans les cheveux.

Le premier dit : « Laissez donc, j'ai de la monnaie. »

Le second : « J'en veux faire. »

Le troisième : « Vous n'êtes pas chez vous, ici )>, et au cocher : « Je vous défends de prendre ! »

Longtemps ils cherchèrent, ouvrant avec lenteur, une à une, les poches de leurs bourses, et, tandis que le cocher les regardait, ils se regardaient obliquement.

Le premier apportait pour bébé un polichinelle bossu par devant, bossu par derrière, et singulier, car plus on le maltraitait, plus il éclatait de rire.

La maîtresse de maison dit : « Yoilà une folie. » Le second apportait un bouledogue trapu, à

mâchoires proéminentes. Il était en caoutchouc,

coulait dix-neuf sous, et quand on lui tàtait les côtes,

il pépiait comme un oiseau.

La maîtresse de maison dit : « Encore une folie ! » Le troisième n'apportait rien ; mais du plus loin

qu'elle le vit entrer, la maîtresse de maison s'écria :

— Je parie que vous avez fait des folies ! venez çà, vite, que je vous gronde !

Au dîner, dès le p<)tage, la maîtresse de maison dit :

— Un peu? non, vrai? Yous ne faites pas honneur à la cuisinière. Je suis désolée. Vous savez : il n'y a que ça.

Le premier des trois répondit : a Mâtin ! »

Le second : « Je l'espère bien. »

Le troisième : « Je voudrais voir que ce ne fùl pas tout. »

Ensuite les plats défilèrent comme il est prescrit, s'épuisant à calmer les faims.

Après avoir mangé, chacun comme quatre, et tous

comme pas un, les trois amis dirent parallèlement :

Au dessert assorti : « Soit, pour finir mon pain. »

Aux liqueurs circulantes : « Jamais d'alcool ; mais

du moment que cela vous fait plaisir ! »

Et la boîte de cigares vidée : a La fumée ne vous incommode pas, au moins? ))

— Mon père était fumeur, répliqua d'un trait la maîtresse de maison. Mon frère était fumeur. J'ai joué et grandi sur des genoux de fumeurs. Mon mari fumait aussi. J'ai un oncle que j'aime beaucoup qui fume la pipe et j'adore l'odeur du tabac, bien que ça empeste les rideaux.

Quand les trois amis se retrouvèrent dehors, le premier fit : « Ouf ! »

Le second : « Cette noce m'a cassé. »

Et le troisième qui parlait plusieurs langues étrangères : « Jamais je n'ai tant rigolé. »

Puis, remmenant leurs cannes, ils allèrent se coucher.

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