‹ La lanterne sourdeChapitre 9 sur 89 · LA SERRURE ENCHANTÉE · texte numérisé non relu

LA SERRURE ENCHANTÉE

Le mur que je longeais ne finissait pas, et je désespérais d'en faire le tour. Il ne me laissait voir que des arbres impénétrables qui tendaient sur la route, çà et là, leurs branches. Derrière eux, j'imaginais, tantôt avec envie, tantôt avec indifférence, un château habité par des gens heureux ou ennuyés. Je me disais :

— Si tout de même ce château était à moi ! Et j'ajoutais :

— Je n'en voudrais pas pour rien.

Enfin les arbres s'éclaircirent, et je me trouvai

devant une porte de fer, pleine et rouillée. Je ne manquai point de mettre un œil à la serrure. Elle était nette de poussière et de toiles d'araignée, et ne devait s'ouvrir qu'au moyen d'une clef semblable, quant au poids, à quelque arme défensive. Je voyais clair et loin, comme par une petite lucarne. Elle donnait sur une large allée, et j'aperçus une dame de belle sculp'.ure qui s'avançait à pas lents, suivie d'un vieil homme qui multipliait d'humbles gestes. f

Autour d'eux les arbres gardaient l'immobilité des décors de théâtre. Je n'entendais de la voix cassée du vieil homme que les menus éclats.

Il parlait pour lui, car la dame désintéressée, les yeux emplis de vague, marchait sans répondre, sans retourner la tète. Quand elle fut près de la porte, elle décrocha la clef pendue et la tendit au vieil homme. Il se recula de quatre pas, revint gracieusement et dit :

— t'est bien peu. Madame, cette première faveur que vous m'accordez depuis que je vous aime ; mais elle m'enivre. Je n'oublierai plus qu'une minute j'aurai été votre serviteur et, je le sens, cette nuit je dormirai mieux que les autres nuits.

Il prit la clef, baisa la main qui l'offrait, et, mimant des poses solennelles, comme s'il allait prouver son héroïsme, s'approcha de la porte.

Prêt à sauter en arrière, à me sauver, j'avais encore l'œil collé au trou de la serrure. Or, il ne s'obscurcit pas, et j'entendis seulement les légers chocs métalliques de la clef.

Elle frappait à petits coups tout autour du trou et ne pouvait y entrer.

— Ne trouvez-vous pas. Madame, qu'il fait frais ce matin ? dit le vieil homme.

Il souffla dans ses doigts, et se remit à viser le trou de la serrure. La clef s'y cognait précipitamment le nez, voltigeait comme une grosse mouche bruyante contre un carreau. Attirée par la lueur du trou, elle n'y tomberait jamais. Le vieil homme, déjà moite, soupira et dit :

— Vous avez raison, Madame ; je crois, maintenant, qu'il fait plutôt lourd.

De sa main gauche exsangue, il étreignit son poignet droit, pour l'immobiliser. Les deux mains sem-

blèrent un couple enlacé qui danse, et leur tremblement gagnait le reste du corps. Le vieil homme mordait ses moustaches tombantes.

— Madame, dit-il, j'aimerais mieux me tuer à vos pieds.

Elle leva sur lui des yeux étonnés. Je crus qu'elle allait disjoindre ses lèvres, demander :

— A quoi servirait votre mort ?

Elle ne dit rien. Elle ne sourit pas.

Le vieil homme tenta un dernier effort, poussa la clef sur la serrure, ainsi qu'un poignard, et si violemment, que'la porte de fer gémit. Puis, il la laissa retomber et s'éloigna, voûté, hâtif ; il s'enfonça sous les arbres, au-devant de sa fin prochaine ; il disparut.

La dame de belle sculpture regardait les nuages et attendait que l'un d'eux prît une forme distinguée.

M. ET M^'E BORXET

Page 1