ELOI AU THEATRE
Cette pièce, qui n"a pas eu de succès, me charme. Dans la salle, presque personne. Nous aurions l'air d'être entre intimes, si tous ces fauteuils vides ne nous séparaient. C'est une pièce que j'aime entendre, accoudé sur le bras du fauteuil voisin. Je passe une bonne soirée de rêverie, et par discrétion je ne veux pas dire à quelle pièce, puisqu'elle n'a point de succès.
Voilà une autre pièce, excellente. L'auteur est un bon ouvrier. Il a bien choisi son sujet qu'il traite avec adresse et abondance. Il y a mis de tout, de l'intérêt, de l'action, de l'émotion, de la passion, de l'esprit de théâtre, une espèce de gros talent que je ne peux pas nier. D'ailleurs ça marche, c'est un succès ; le public viendra. J'étais moi-même favorablement disposé : je ne connais pas l'auteur, je ne suis pas jaloux, et pourtant voilà une pièce qui ne m'a fait aucun plaisir.
Que lui manque-t-il ?
Je chercherais si, dehors, je pouvais penser un quart d'heure à cette excellente pièce.
On est quelquefois tenté de récrire un drame comme « La Tour de Nesle )). Pourquoi faire? Je ne crois pas au drame de « La Tour de Nesle » et il m'intéresse. Je ne crois pas à son style et il m'amuse. Ces deux éléments de curiosité sont nécessaires. Changer l'un d eux, ce serait mettre du vrai sur du faux. Ce qui est tout à fait faux me semble préférable à ce qui n'est qu'à demi vrai. La vérité au théâtre a moins de prix que l'unité de ton. Buridan ne peut pas me dire que j'ai un stylet à la main droite, des veines au poignet gauche, et du sang dans ces veines, comme il me dirait : voici une plume et de l'encre rouge, écrivez !
C'est heureux que l'artiste ne se demande jamais pour qui il travaille.
Si chaque soir, sur chaque scène, l'auteur joué re gardait une aune, par le petit œil du rideau, les gueules de ce qu'on appelle une belle salle, le théâtre n'aurait pas un an à vivre.
Ne nous plaignons pas : nous avons déjà plus d'un au teur dramatique qui donnerait son nom au xx^ siècle, si ce siècle, quoique jeune encore, se dépéchait de mourir demain.
Le théâtre X... refuse du monde, oui, mais il en refuse trop.
— Mademoiselle, c'est très bien comme ceci, pourtant j'aimerais mieux...
— Ah!
— Voulez-vous essayer comme ça ?
— Comme ça ?
— Oui.
— Je ne le sens pas comme ça.
— Ça ne fait rien, je préfère.
— Bon, bon! vous n'avez qu'à, demander, je voyais comme ceci, mais vous êtes l'auteur. Vous préférez comme ça, je jouerai comme ça, moi ; comme ceci, c'était mieux, mais comme ça c'est bien plus facile.
Les grands artistes sont insupportables, mais comme les petits ne le sont pas moins...
— Vous avez été admirable !
— Penh ! ce rôle-là, c'est le pont aux ânes.
— Tout de même, vous le jouez bien.
— Sérieusement, ça vous plaît? Dites-moi la vérité !...
— Très gentil, le public, ce soir.
— Oui, d'une indulgence !
Deux, trois, quatre rappels ! Le rideau se baisse et se relève comme une chemise, si complaisamment que toute la salle a l'air de s'éventer.
Quel triomphe ! C'est à cent coudées au-dessus de sa dernière pièce, ce qui la met à cinq cents pieds sous terre.
Gros succès d'argent. Le directeur a dit à la buraliste : (( Ma pauvre amie ! vous n'avez même plus le temps d'aller faire pipi. »
Chaque dimanche, à deux heures, au jardin d'acclimatation, grande matinée populaire par toute la troupe des singes.
« Irrévocablement. « Tout petit, j'étais plein de respect pour ce magnifique adverbe. J'ai appris, au théâtre, à le mépriser.
Le public n'écoute pas une tirade, mais il a le sens de sa durée, et c'est presque toujours juste à la fin que ses applaudissements partent. Le bon acteur sait l'avertir par un geste, un éclat de voix ou quelques syllabes moribondes. Il faut qu'il ait besoin de souffler au moment précis où nos mains prennent leur essor. Avec un peu de complaisance réciproque, le coup ne peut pas ne pas réussir.
Un auteur qui débute voudrait finir son petit acte par un mot à efl'et, mais par quel mot ?
— Mettez m... ! lui conseille le directeur, ça relève une pièce.
Oh ! oh ! voilà une scène originale, quoique moderne : on n'y téléphone pas.
Le public rit mal ce soir. Il essaie de rire parce qu'il est là pour rire, mais il use son rire comme une boîte d'allumettes dont pas une ne prend.
Bien qu'il s'en défende et qu'il se croie un cuisinier, l'auteur dramatique est un homme de lettres
Malgré tout, il ne faut pas être trop sévère pour le théâtre. L'ennui même y est moins ennuyeux quailleurs.