COMMENT ETUDIER LES CRISES SOCIALES
J'écris ces pages pour ceux qui font l'histoire, par la part qu'ils prennent à l'activité contemporaine, d'où sort l'état social de demain.
Ceux-là n'ont pas le temps d'imaginer des systèmes, et leur activité intellectuelle, sollicitée par beaucoup d'objets, ne s'étend même pas toujours à l'observation complète, systématique, des phénomènes qui se pressent de toutes parts autour d'eux.
Mais ils ont le culte de la Science, dont ils entrevoient le rôle puissant et l'incontestable dignité. On leur dit que la Science affirme, prouve: ils croient, s'inclinent, agissent.
Voilà le danger !
C'est aussi la difficulté particulière à ce travail. Il faut demander à nos lecteurs de renoncer en pratique à ce fétichisme, qui cependant est justifié en théorie. On ne peut leur proposer de cesser d'agir: leur inaction même imprimerait un certain cours aux événements. On ne peut leur dicter les solutions d'une science indiscutable: tout est contingence dans l'application des lois de raison aux faits de la vie quotidienne. Et pour comble de malheur, ceux-là qui font l'histoire souvent ne seront pas en mesure de vérifier les controverses des sociologues.
Voici ce que je me propose de faire.
Je vais poser en postulat certaines affirmations qui, dans un traité de sociologie, devraient faire l'objet d'une démonstration en règle.
En sens inverse, je révoquerai en doute des affirmations qui ont cours dans les journaux et dans la politique: pour ce faire, il ne me sera pas possible de ne pas faire allusion aux querelles d'école, de ne pas esquisser certaines controverses.
Que mes lecteurs n'aillent pas au scepticisme pour cela !
Le Droit existe, il se manifeste à nous, malgré et peut-être à cause des controverses des jurisconsultes.
Ainsi malgré et peut-être à cause des controverses des sociologues, nous sera-t-il possible d'aboutir à certaines propositions traduisibles en actes, et dont le lien avec les points de doctrine et les éléments de fait que nous allons exposer d'abord, ne paraîtra ni trop hasardeux, ni illogique.
C'est précisément là ce que j'appelle tirer la leçon de la crise.
Et nous voilà, sur le seuil même de notre travail, arrêtés par la controverse.
La sociologie, nous objecte-t-on, n'a pas d'enseignement à nous donner; ou parce que le rôle de la science doit se borner à dire ce qui est, non ce qui devrait être (i), ou parce que la sociologie est encore sinon dans un état rudimentaire (2), du moins loin de la maturité (3), si tant est qu'elle représente plus que d'inconsistantes hypothèses (*).
La controverse étonnera peut-être plus qu'elle ne déconcertera les hommes actifs, au sens pratique, pour lesquels nous écrivons. Ils savent bien qu'ils ont une mémoire, et que, supérieurs en cela aux animaux, ils peuvent non seulement enregistrer une succession de faits, mais comparer ces faits entre eux, découvrir des liens de cause à effet, raisonner les événements particuliers auxquels ils se trouvent mêlés.
Ils n'admettront pas qu'il en soit autrement pour les événements auxquels furent mêlés d'autres hommes, car ils ne voient entre les deux séries d'acteurs et d'actes aucune différence de nature.
Ce n'est donc pas à mes lecteurs qu'il faudra tenter de faire accepter que, depuis soixante siècles, les sociétés humaines se seraient succédées sans qu'aucun homme ait compris quelque chose à leur évolution. (F. Muller-Lyer — Phasen der Kultur und Richtungslinien der Fortschritts. — Munich. 1908 - 1. I, 348.)
Ce n'est pas à ceux-là non plus qu'on pourra proposer d'attendre l'éventualité d'un accord sur la méthode, accord de moins en moins probable à mesure que le nombre des sociologues s'accroit, pour commencer à poser les fondements sur lesquels des
(i) Roscher, Volkswirtschaftslehre — Passim.
(2) René Maunier — Rev. Intern. de Sociologie. 191 1 — p. 156.
(3) Guill. De Greef — La structure générale des Sociétés — t. I. p.
(4) Brants — Les grandes lignes de l'Economie politique.
siècles de patients labeurs élèveraient ensuite, pierre à pierre, des éléments d'une série d'observations préalablement à la recherche ultérieure des conclusions. (Pierre Meline — Le Travail sociologique)
Cela peut se passer ainsi dans les sciences cosmiques ; dans l'ordre moral, et sur un point aussi important que la responsabilité des tendances à imprimer à la vie sociale, nous avons mieux que cette oeuvre de taupes : nous avons la lumière de la raison et les trésors de la mémoire.
La mémoire est donnée aux hommes pour qu'elle éclaire leur conduite avec le concours de la raison, pour qu'à chaque heure grave, se rappelant les conséquences des actes passés, ils soient en mesure de régler leurs actes nouveaux.
L'histoire est la mémoire des sociétés. Elle doit contenir des leçons et la raison doit pouvoir les dégager dans une mesure qui puisse servir à l'enseignement des générations à venir.
>Par le passé nous pouvons juger sans témérité de l'avenir. Un âge fait place à un autre, mais le cours des choses présente de merveilleuses similitudes, ménagées par cette Providence qui dirige tout et fait tout converger vers la fin que Dieu s'est proposée en créant l'humanité." (Léon XIII. Encyclique Reruni Novarum.)
Comment faire cependant pour dégager la leçon des faits actuels?
Il y a plus d'une méthode : les écoles en discutent, chacun aime la sienne, y croit et ordinairement maudit quiconque en suit une autre.
Celle-ci, je pense, en vaut une autre et servira notre dessein.
Les événements qui se sont accomplis, s'accomplissent et s'accompliront, sont des phénomènes sociaux : pas de phénomène sans cause, pas d'acte sans un être vivant qui les produise.
On me passera bien ces deux postulats, je l'espère.
Regardons donc tous ces phénomènes sociaux, voyons s'ils ne se ressemblent pas parfois; s'ils s'excluent d'autres fois; s'ils ne ressemblent pas à certains autres phénomènes que nous avons pu observer dans d'autres ordres.
Voyons si d'autres hommes, en les regardant, se sont formé une opinion à leur sujet.
Et puis, appelons à notre aide la logique, cette loi suprême de notre intelligence. Par elle, nous pourrons rattacher la chaîne mouvante de nos raisonnements à un anneau scellé quelque part dans le roc.
Cette route n'est pas courte, elle ne saurait l'être : trop d'obstacles ont été semés sur le terrain de la sociologie. Je me propose en outre de charger ces pages de beaucoup de citations.
C'est que les bibliothèques de sociologie sont rares, et que mes lecteurs ont peu de temps ! Cependant je considère qu'il est de capitale importance et de primordiale loyauté de faire connaître le sentiment des autres dans les termes mêmes qu'ils ont choisis pour l'exprimer. J'attache aussi une réelle puissance de persuasion à la concordance des observations faites en des temps et des lieux très distants.
Mais je ne voudrais pas que mes lecteurs s'exagèrent la portée démonstrative de ces citations : les arguments d'autorité n'ont qu'une influence restreinte, je le sais bien. A une époque où l'on aime à partir, en toute occasion, de l'observation de faits, je prends les conclusions de nos devanciers comme une synthèse de leurs observations, et j'accumule ainsi des observations diverses par le temps, par l'espace, par le caractère de leurs auteurs : espérant, par ces moyens augmenter les chances d'objectivité, réduire les chances d'erreur.
Or donc, si je regarde les phénomènes sociaux au point de vue de leur ressemblance avec des phénomènes d'autres ordres, je suis frappé du nombre et de la précision des ressemblances qui existent entre eux et les manifestations de la vie dans les organismes.
Ces parallélismes ont apparu à la plupart des sociologues, dès le début de leurs méditations.
Le plus ancien en date, c'est le parallélisme avec l'ordre biologique*
Dès sa naissance, la société religieuse issue de l'Evangile, est comparée à un corps dont le Christ est la tête, dont les fidèles sont les membres : ce parallélisme sert de méthode à l'Apôtre pour amener les déductions. (P. ad Rom. XII, 4-5 ; I ad Cor. XII, 12)
Trois siècles plus tard, un sociologue dont la valeur peut se mesurer à l'intensité des haines qu'il soulève encore aujourd'hui, (i) Aurelianus Augustinus, appuie sa dissertation contre la bellicosité romaine d'arguments analogiques pris tantôt dans l'ordre biologique, comme lorsqu'il compare la santé dans une stature moyenne à la crise permanente dans un corps gigantesque, (2) tantôt dans
(i) V. Benoit Malon. Le Socialisme intégral, t. I. (2) De civitate Dei, I, Lib. III, 10.
l'ordre psyschologique, comme lorsqu'il compare le sort de deux hommes, l'un modéré, chéri de ses voisins, l'autre ne respirant que l'emportement dans sa cupidité. (^)
A travers les siècles, les sociologues qui dissertèrent sur la société humaine en ont parlé comme d'un être vivant, à cause des analogies que présentaient certains phénomènes dans les deux ordres.
Le parallélisme a été poussé très avant dans certaine école qu'on pourrait dénommer organiciste. Un groupe a suivi l'ordre des analogies physiques, et, lui appliquant les théories biologiques, a créé une école de Darwinisme social. (V. les ouvrages de Schâfifle, Lilienfeld, cités plus loin.)
Un autre groupe s'attache aux analogies psychiques entre les manifestations de la vie des individus et celles de la vie des sociétés (v. Tarde- Log-tgue sociale i. ch. 2.)
Cependant on a cru reconnaître des parallélismes avec des ordres différents.
Comte aimait à mélanger des analogies mécaniques et organiques. Tout récemment Lester F. Ward poussa ce mélange jusqu'aux contradictions les plus extraordinaires (v. p. loin).
D'autres, plus conséquents, s'attachaient seulement à l'ordre cosmique, et développèrent leurs systèmes sur l'hypothèse de l'extension des lois d'attraction et de répulsion, et sur le parallélisme des phénomènes de la gravitation universelle avec ceux des évolutions sociales.
Nous n'allons pas pour le moment insister sur ces controverses.
Nous constatons que tous les sociologues observent des analogies ou se servent de raisonnements basés sur le parallélisme.
La méthode analogique est-elle féconde?
Presque toutes les découvertes dans les sciences lui sont dues: »la valeur d'invention des conclusions de l'analogie ne saurait être assez appréciée," dit M, Ludwig Stein, à propos de la sociologie. (Conceptions mécaniques et organiques de l'Etat, op. cit. p-83).
Nous allons donc adopter la méthode analogique, pour étudier les caractères et les tendances des phénomènes sociaux qui se déroulent sous nos yeux concurremment avec les recours à l'histoire et à la logique dont nous parlions plus haut. Nous avons besoin, en effet de dégager les relations de cause à effet si nous voulons aboutir à une conclusion pratique, à une leçon.
(i) ib. I. Lib. IV, 3.
Nous dirons donc : Dans les organismes, il existe un principe de vie qui donne à l'être organisé son autonomie à travers le temps, malgré la succession de ses atomes constitutifs.
La présence de cette vie se manifeste par des actes.
Ces actes, variés, sont classables par groupes. Les plus intéressants d'entre ces classements sont ceux qui procèdent de modalités révélatrices de l'état de cette vie.
Grâce à ces phénomènes d'extériorisation, je pourrai apprécier les modalités de la vie : je la verrai commencer ou finir, croître ou décroître, se communiquer ou se résorber; j'appellerai normale, l'évolution lente, ininterrompue entre ce point initial et ce point final ; anormal, le phénomène qui s'écarte de cette évolution.
J'admets avec Lester F. VVard que ce ne soit pas la fantaisie du publiciste qui puisse opérer la répartition en phénomènes sociaux anormaux ou normaux, pas plus que l'opinion du médecin ne tranche la question de l'existence d'un état maladif, (i)
Et par conséquent, pour contrôler l'impression que laisse le phénomène et même (car je concède qu'il y a de l'impressionisme dans la plus objective des observations) pour vérifier l'existence du phénomène, je pourrai parfois recourir aux lois logiques de la fonction, pour décider du caractère normal de ces manifestations. De la fonction, je puis aussi conclure à l'organe, pour décider de l'état normal de l'organe.
Plusieurs sociologues nous assurent que la vie normale se reconnaît à des caractères essentiels et élémentaires dont il est facile de s'assurer (cf. Muller : Comment aborder V étude de phénomènes sociaux? op. cit. p. 310.) à un signe extérieur immédiatement perceptible, objectif (Durkheim op. cit. chap. 3).
Nous avons donc raison de nous attacher à une division qui va jusqu'au fond des choses et qui en même temps apparaît nettement à la surface.
Un mot encore pour situer notre étude dans l'ordre des connaissances et préparer notre répudiation prochaine du matérialisme historique.
(i) »La doctrine de la pathologie sociale est l'un des raisonnements les plus spécieux et les plus pernicieux Cette doctrine considère tous les phénomènes sociaux trouvés mauvais par ces publicistes comme étant des phénomènes anormaux ou des maladies sociales." (Lester F. Ward. Annales de l Institut intern. de Sociologie t. XI. p. 125).
Nous professons que tout état social est nécessairement complexe, qu'il contient des éléments hétérogènes, dont la connaissance relève de sciences distinctes, dont les normes et les mobiles s'harmonisent par la hiérarchisation.
Au premier degré, les forces techniques, égoïstes, l'ordre chrématistique: c'est, dit-on, le domaine propre V économie pure.
Au dessus, les questions d'intérêt collectif, les problèmes agités autour de la richesse des nations : ce fut, de tout temps, la matière de l'économie politique^ dont les dictâmes doivent l'emporter sur ceux de l'intérêt individuel.
Mais il s'en faudra bien que la richesse soit la seule chose qui importe dans la vie des nations: les événements que nous allons étudier et les temps dans lesquels nous vivons soulignent énergiquement cette affirmation. Il y a donc, au dessus de l'intérêt chrématistique des nations, certains éléments d'action, des mobiles et des règles, qui dominent: c'est l'objet des sciences politiques.
Une nation ne constitue d'ailleurs qu'un fragment, dans le temps et dans l'espace, de cette immense continuité d'êtres que les Chrétiens appellent la Fraternité universelle ou Communion des Saints, que les philosophes groupent sous le nom d'Humanité. La sociologie étudie les normes et les mobiles de cet ordre supérieur, dans le dessein d'en imposer les solutions rationnelles à la conduite des politiques, car l'Humanité domine de toute la puissance des siècles accumulés, les vues et les projets d'un petit segment localisé, et ses droits sont imprescriptibles. C'est sur ce terrain que ce place notre étude, non pas exclusivement, car nous venons de professer la nécessaire complexité, mais principalement.
On comprendra mieux, en y réfléchissant, comment nous avons pu nous abstraire des passions politiques du jour, et combien il est indispensable de se placer au dessus de questions qui touchent un pays en particulier, si l'on veut être à même de comprendre quelque chose à l'ordre supérieur des causes.
Cet ordre supérieur des causes est le domaine propre de la philosophie. Impossible de faire de la sociologie scientifique sans se rattacher à \^. philosophie ; quoi qu'on dise et quoi qu'on fasse, c'est en application implicite d'une doctrine. Donc aussi, quoi qu'on prétende, c'est la norme philosophique qui l'emporte dans l'ordre de la sociologie, comme dans les ordres inférieurs. Le rhalheur veut que les systèmes philosophiques soient multiples, contradictoires et le protagoniste du dernier-né de ces systèmes
peut esquisser avec élégance le même geste que Ponce-Pilate : »I1 n'y a pourtant qu'une vérité !" (})
Voilà pourquoi, moi, chrétien, je cherche très sûrement la formule pratique de la vérité sociologique dans la Lumière totale de l'Evangile : C'est la Lumière qui éclaire tout homme venant en ce monde. (2) Cette philosophie là a défié les siècles : nous l'appelons aussi, pour rester fidèles à la manie courante de la division des sciences, la théologie. Je prétends qu'il y a une supériorité énorme à connaitre dans l'Archi-Principe des principes (^) la raison de toutes choses plutôt que de s'user à remonter lentement des phénomènes à travers la longue série des causes hiérarchisées. (*)
Tel est l'enchaînement des sciences qui nous rattache à cet anneau scellé dans le roc (v. c. dessus p. 5), à l'Etre nécessaire et illimité. Que si quelqu'un révoque en doute l'authenticité des récits évangéliques, qu'il veuille bien ne pas fermer pour cela le livre que voici. Les solutions que je préconise, les réponses que je donne à certaines questions peuvent toujours être jugées indépendamment de la source à laquelle je les ai puisées. Si elles sont utiles, si elles paraissent rationnelles, rien ne dispense les esprits sincères d'en tenir compte dans leur conduite demain. Et c'est là le but que je me suis proposé dans ce travail.
(i) Henri Bergson. VEvolution créatrice, p. 259. »Quid est Veritas? (Joann. XVm, 38).
(2) Joann. I, 9.
(3) Dyonisius Areopag.
(4) Aur. Augustinus De civitate Dei — I, lib. VIII, 10.