‹ La leçon de philosophie; comédieChapitre 1 sur 5 · SCÈNE PREMIÈRE · texte numérisé non relu

SCÈNE PREMIÈRE

MAITRE FRANTZ, seul, il est assis devant Vétabli et achève de vernir une paire de bottines neuves. Un bouquet est posé devant lui.

MAÎTRE FRANTZ

Là... maintenant, belle voisine, j'attends vos souhaits. (Se levant et regardant la pendule.) Sept heures... déjà! Ah! diable! aurait-elle oublié mon jour d'anniversaire? (// ne dirige vers la fenêtre et écarte les rideaux.) Tout dort encore... sans doute elle a subi cette nuit quelque sérénade à l'occasion du premier mai... Par malheur, j'ai la

voix fausse... mais bah!... un bouquet vaut une chanson, j'imagine... (// revient vers le bouquet.) Voici donc mon offrande printanière... {Prenant le bouquet.) Charmant! {Tirant un billet de sa poche.) N'oublions pas le distique explicatif... {Cachant le billet dans les fleurs.) Ci, le distique... {Prenant les bottines qu'il enveloppe dans un journal)... item, en prévision de son cadeau futur... ce joli chefd'œuvre en deux tomes. Ça lui fera une agréable surprise... et moi, j'éviterai la reconnaissance. (// se pose devant le miroir, lissant ses cheveux.) Par pari refertur, voilà ma devise : pas de reconnaissance! Et si chacun pensait comme moi, le monde ne serait pas composé d'ingrats... et de dupes.

MADAME LISE, du dehors.

Êtes- vous là, maître Frantz?

MAÎTRE FRANTZ

C'est la belle veuve... cachons ceci. (// enferme dans le coffre qui lui sert de siège le bouquet et les bottines, puis il s'assied.)

MADAME LISE, poussaut la tête par la porte, elle est en toilette.

Peut-on entrer?

MAÎTRE FRANTZ, travaillant.

Bonjour, voisine, on se réjouit de vous voir.

MADAME LISE

Comment, personne! Et moi qui n'osais pas entrer... Je me disais : on me fait attendre, je comprends. C'était hier dimanche, on a déchiré ses souliers à h danse, il y a foule chez maître Frantz; et comme la plupart de nos danseuses n'ont d'autre avoir que leur beauté, je suis sûre de surprendre le voisin en train de donner quittance à une œillade ou à un baiser.

MAÎTRE FRANTZ

Est-ce qu'on danse encore!... Vous vivez donc cloîtrée?... Les brasseries ont remplacé la tonnelle et les amoureux d'aujourd'hui préfèrent au clair de lune un rendez -vous sous le pétrole.

Madame lise, inquiète, furetant autour d'elle.

C'est pour cela qu'on dit : le siècle des lumières. Quel parfum il y a chez vous! maître Frantz, cela sent le réséda... la rose...

MAÎTRE FRA^Tz, flairant autour de lui.

Je ne sens rien... c'est sans doute mon cuir de RuvSsie.

MADAME LISE

A la rose?

MAÎTRE FRANTZ

On en met bien sur ses joues... on falsifie tout... Je ne dis pas cela pour les vôtres, Dieu merci, leur incarnat défie tout artifice.

MADAME LISE

Tiens, tiens, un compliment... Alors c'est donc vrai ce qu'on raconte?

Ce doit être une calomnie. [Offrant une chaise.) Allons, asseyezvous et racontez-moi cela.

MADAME LISE

Merci, une autre fois; j'ai une course à faire et je suis agacée... Figurez-vous ce qui m'arrive : au moment de sortir de chez moi, je me trouve sans monnaie... pas une boutique ouverte, excepté la vôtre. Pouvez-vous me changer ceci, mon voisin? [Présentant un billet.)

MAÎTRE FRANTZ, désappointé, prenant le hUlet,

Avec plaisir... mais asseyez-vous donc et dites-moi bonjour, du moins.

MADAME LISE

Pardon... [Offrant la main d'un air distrait.) C'est que je su! on irariée, voyez-vous, oh! mais contrariée... Vous allez bien?

MAÎTRE FRANTZ

Très bien. C'est donc une grosse afl'aire que vous avez sur les bras?

MADAME LISE

Grosse, non,... une affairé...

MAÎTRE FRANTZ

De cœur?

MADAME LISE

De., sentiment... un devoir à remplir.

Ah! Si j'en juge par votre toilette, vous allez vous mettre en voyage ?

MADAME LISE

Je vais à quelques pas, chez cet étranger qui a loué les serres du grand duc.

MAÎTRE FRANTZ

Ah ! J'ignorais que vous le connussiez.

MADAME LISE, toujouvs distraite et cherchant autour d'elle. Nous faisons ensemble... de la botanique.

MAÎTRE FRANTZ

Oh! oh! On le dit aimable, ce... jeune homme...

MADAME LISE

Pas mal.

MAÎTRE FRANTZ

C'est pour cela que vous avez changé votre coiffure?

MADAME LISE

Vous trouvez qu'elle me va?

MAÎTRE FRANTZ

Si bien, qu'en vous regardant, j'oublie votre billet. (// se dirige vers la caisse qui lui sert de siège.)

MADAME LISE, à part.

Où peut-il avoir fourré ce bouquet?

MAÎTRE FRANTZ, ouvratit la caisse, puis la refermant. {A part.)

Ah! diable! mon bouquet... [Haut.) Dix florins! .. voisine, vraiment je ne les ai pas.

MADAME LISE

Alors, prêtez-m'en deux et dépêchez-vous ; à moins que vous ne soyez avare, ce qui ne m'étonnerait pas... c'est un vice de célibataire.

MAÎTRE FRANTZ, ôtaut soTi tablier.

Vous êtes aujourd'hui d'une méchanceté... et d'une impatience !...

MADAME LISE, examinant le costume de maître Frantz.

Plaignez-vous donc, vous brûlez de me voir partir pour vous échapper.

MAÎTRE FRANTZ

Du tout, je viens de rentrer, j'ai fait un tour au point du jour.

MADAME LISE

En toilette? L'idée est singulière... C'est la première fois que je vous vois si beau.

MAÎTRE FRANTZ

Ainsi, vous trouvez que cela me va?

MADAME LISE, avec Une colère concentrée.

Admirablement ! Seulement, je me permettrai de vous faire une observation. Voilà bientôt deux ans que vous habitez la vallée, et, depuis lors, la plus étroite sympathie n'a cessé de nous unir. Je regrette... que cette malheureuse toilette vous oblige aujourd'hui à enfreindre le plus noble devoir de cette douce amitié... la confiance. Oh! ne craignez rien; je ne vous demande pas où vous allez, au contraire, je suis bien aise de vous donner à ce propos l'exemple de la plus entière discrétion. Bonjour, voisin. {Elle sort, puis revient sur ses pas.) Oh! mon argent que j'oubliais...

Ah! ça, sur quelle herbe avez-vous marché! Donnez-moi donc le temps de vous répondre.

MADAME LISE

Je ne vous interroge pas, maître Frantz...

MAÎTRE FRANTZ

Mais je n'en fais aucun mystère... J'attendais quelqu'un, voilà tout. Et s'il faut tout vous expliquer, je vous avouerai que, par des motifs de convenance... d'affection... que sais-je? je n'étais pas fâché de me présenter à cette personne, paré de tous mes avantages. De là cette toilette qui excite en ce moment votre curiosité... vos soupçons...

MADAME LISE

Dites ma jalousie, tandis que vous y êtes.

MAÎTRE FRANTZ

Oh! madame,... entre l'institutrice de la commune et le savetier, il y a de la dislance. D'ailleurs, j'apprécie trop la bienveillance que vous me témoignez pour faire allusion à un sentiment qui pourrait être pour vous une injure.

MADAME LISE, avec reproche.

Maître Frantz!

MAÎTRE FRANTZ

J'abuse déjà de votre bonté, peut-être, en vous retenant ici plus longtemps que vous ne désiriez y rester. Je vais changer votre billet. (// sort en poussant la porte violemment.)

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