SCÈNE III
MAITRE FRANTZ , MADAME LISE , accroupie devant la commode
ouverte.
MAÎTRE FRANTZ, entrant.
Voici votre argent... {S'arrêtant, étonné.) Que faites-vous dans mes bardes.
MADAME LISE, embarrassée, prenant l'argent.
Je... rangeais votre linge. En... vous attendant, je m'étais fait votre ménagère... Dame! vous trouviez ma condition si supérieure à la vôtre, j'ai voulu, par charité, égaliser les rangs.
MAÎTRE FRANTZ, gravement, croisant les bras.
Parbleu! voisine, vous trouvez là dans ce meuble la solution d'un problème, dont la simple recherche m'a coûté, à moi, six ans de forteresse, autant d'interdiction, sans compter les amendes. Recevez les félicitations d'un connaisseur. Ah! ah! ah! ce n'est pas l'esprit qui vous manque... ni la finesse. Eh! bien, qu'avez-vous trouvé là? quelque chemise à réparer? [Il prend la main de la veuve.) Et vous voulez fatiguer à mon profit celte main compatissante que la nature a faite si douce... {caressant le bout des ongles) et si subtile!
MADAME LISE, retirant sa main.
Mais, voisin...
MAÎTRE FRANTZ, reprenant la main.
Aussi, quand je vous liens, je ne puis plus vous lâcher. Vous êtes rare comme un beau jour, fugitive comme une illusion... Voulezvous me faire un grand plaisir?
MADAME LISE
Quoi?
MAÎTRE FRANTZ
Remettez à plus tard cette course maudite... regardez. (// va prendre la cafetière.)
MADAME LISE, à part.
Oh! quelles idées je me suis faites... et ma bottine!
MAÎTRE FRANTz, sc retournant.
Qu'y a-t-il à votre bottine?
MADAME LISE
Rien, elle me gêne.
MAÎTRE FRANTZ
Nous la mettrons sur l'embauchoir. {Prenant la cafetière.) Regardez, voisine : la cafetière jette au vent son parfum matinal... la place est déserte, votre estomac aussi... et le liquide murmure à votre adresse une invitation...
Si mélodieuse que je ne puis y résister.
MAÎTRE FRANTZ
Vous acceptez?
MADAME LISE
Où sont les tasses? [Elle s'élance vers la caisse fermée.) MAÎTRE FRANTZ, la ramenant vers la commode. Par ici...
MADAME LISE, à part.
Je crois que je brûle. (Haut.) Je veux vous servir et faire connaissance avec votre intérieur. [Prenant les tasses.) '.
MAÎTRE FRANTZ, il posc en Quise de table une planche sur l'établi. Voilà qui est aimable.
1 Pendant toute cette scène, les personnages circulent dans Téchoppe en couvrant la table.
MADAME LISE, en couvratit la table.
Savez-vous qu'il est charmant votre intérieur... et tout cela se plie, se déplie, s'emballe et se transporte au besoin...
MAÎTRE FRANTZ
Partout oii va la fantaisie. On s'installe au soleil, libre d'impôts, et l'on s'assied pour voir les gens user leurs bottes à poursuivre l'intrigue, la gloire ou la fortune.
MADAME LISE, apportant le pain.
C'est la besogne qui- se prépare.
MAÎTRE FRANTZ, apportant sur la table vn pot de confiture, du miel,
des marrons.
Quel beau métier, voisine! avoir pour champ le monde, pour horizon l'espace! Quand je m'ennuie, j'attrape au vol quelque beau papillon et je lui offre à déjeuner; voilà la vie d'un homme libre.
MADAME LISE
Il ne vous manque plus qu'une chose, un vélocipède pour vous conduire vous et l'immeuble, songez-y donc : être soi-même son cheval, son cocher, quel rêve! Allons, je vais prendre une petite leçon d'égoïsme. {Elle s'assied.)
MAÎTRE FRANTZ, assis, versaut le café à la veuve. Si vous disiez une leçon d'expérience, vous ne...
MADAME LISE
Pardon voisin... {Prenant le pot de confiture qui est sur la table.) Où est la confiture que je vous ai faite ?
MAÎTRE FRANTZ
Épuisée... Si vous disiez une leçon d'expérience, vous ne vous exposeriez pas...
MADAME LISE , indiquant le sucrier.
Et d'où vient ce joli vase ?
MAÎTRE FRANTZ
Du pharmacien, je crois... Vous ne vous exposeriez pas à commettre une injustice.
MADAME LISE
Ne disputons pas sur les mots, vous êtes un égoïste.
Vous oubliez qu'à votre âge j'expiais sous les verrous mon amour du prochain, mes rêves humanitaires. Et si, pour m'en distraire, un voisin de cellule ne m'eût mis entre les mains les outils que voilà. Dieu sait où le beau rêve eût conduit ma raison!
MADAME USE
C'était bien fait. On a raison d'enfermer les rêveurs, ils ne servent à rien et ils encombrent. Le meilleur moyen d'exercer la charité, c'est d'agir. [Versant le café.) Donner à boire à ceux qui ont soif. [Offrant le pain sur une assiette.) Donner à manger... [Examinant le fond de ^assiette qu'elle incline.) C'est une pensée qui est là dessus ? [Le contenu se déverse sur la table.) Là ! pratiquez donc la charité...
MAÎTRE FRANTZ, ramassant le pain.
Voilà ce qui arrive... et c'est toujours ainsi dans la vie. Que de bienfaits tombés à faux, que de dévouements inutiles! J'ai défendu le droit contre le privilège, j'ai prêché l'union, l'égalité, que sais-je encore! On m'a mis au cachot, comme je vous le disais. Quand j'en sortis, six ans plus tard, l'égalité n'avait plus cours; on voulait des faux dieux... Mes adeptes étaient décorés. J'arrivais comme la lune en plein jour, avec mes idées d'un autre âge... incompris, démodé, hostile aux uns, suspect aux autres. Eh bien, voisine, c'est ainsi que le cœur s'aigrit...
MADAME LISE, offrant le sucrier.
Sucrez-vous, mon voisin.
MAÎTRE FRANTZ, Offrant les marronSé On commence à compter les marrons qu'on a tirés du feu...
MADAME LISE, se Servant, D'autres les mangent.
MAÎTRE FRANTZ, mangeant.
Et vous troublez leur digestion, ce qui pis est. Les gens vous toisent. Crainte de contagion, l'autorité vous ferme les emplois. Pas de métier... Que faire ? ( Aiguisant son couteau. ) Un combat s'organise entre la conscience et l'appétit... On pèche dans l'eau trouble sa subsistance quotidienne... Mais la police vous suit. Il faut pour vivre implorer les faveurs... L'orgueil s'effarouche... On s'accroche à l'intrigue... et la police vous parque, en guise d'épouvantail, dans quelque coin obscur; un remords pour les uns, une menace pour les autres, une risée pour la plupart. De guerre lasse, on s'enfuit et l'on va transporter au delà des frontières le seul bien qui vous soit resté : une défroque de martyr.
MADAME LISE
Mais le rôle de victime est si beau I
MAÎTRE FRANTZ
J'en fis d'abord quelque argent. La mode était aux conférences... J'exhibai ma vertu proscrite. Je racontai les pleurs de la patrie... Le métier se gâta. Je devins troubadour, poète errant sur la terre étrangère... Puis, tour à tour, professeur au cachet, maître de langues, chansonnier, journaliste ; dernière étape, chevalier du hasard. Telle est, voisine, l'expérience que j'ai faite, jusqu'à ce que, enfin, poussé par la famine vers une échoppe de cordonnier, j'ai rencontré, fort à propos, dans mes souvenirs de prison, ce qu'aucune de mes théories n'avait pu me donner : un remède contre l'ennui — le travail; une arme contre la faim — mou. alêne de captif. Ne m'accusez pas d'égoïsme, j'ai parcouru le monde à la recherche du bonheur et je vous donne gratis un secret qui m'a valu quinze ans de peines. Le secret, le voici : — N'attends rien que de toi. — La recette m'a coûté cher, mais qu'importe, j'ai trouvé le moyen de m'affranchir de mes semblables !
MADAME LISE, se levant brusquement.
Bien obligé. Alors pourquoi m'invilez-vous à déjeuner? Pourquoi cherchez-vous à plaire? Pourquoi courez-vous en ville deux fois cette semaine, au détriment de vos affaires?
MAÎTRE FRANTZ, tOUjourS OSsis.
Dieu me pardonne, c'est un interrogatoire que vous me faites subir.
Eh bien, défendez-vous!,.,
MAÎTRE FRANTZ
Me défendre de quoi? D'avoir été en ville acheter du cuir?
MADAME LISE
Du cuir à la rose...
MAÎTRE FRANTZ
Un maroquin superbe!
MADAME LISE
Pour une vachère des environs...
MAÎTRE FRANTZ
Pour le plus joli pied que j'aie vu de ma vie. Allons, allons, chère Voisine, je ne veux pas aiguiser plus longtemps votre curiosité... {lui prenant le bras) et vais vous dire qui j'attendais...
MADAME LISE, avec élan.
A la bonne heure!
MAÎTRE FRANTZ
Donnant, donnant... Si vous me dites qui vous attend là-bas...
MADAME LISE, à part.
Traître, lu me le payeras. [Haut, elle s'assied). C'est convenu, je vous écoute.
MAÎTRE FRANTZ, à part.
Ah! la coquine! {Haut.) Après vous, voisine, commencez.
MADAME LISE, elle se lève et offre sa chaise. Je n'en ferai rien, vous êtes chez vous.
MAÎTRE FRANTZ» rendant la chaise. Je connais les usages, je vous ai provoquée,..
MADAME USE, elle s'ossùd en riant.
Ah! ah! ah! Vous n'êtes pas né pour l'intrigue, maître Frantz. [Se levant.) Eh bien, je parlerai. Ayez des secrets, c'est votre affaire ; mais ceux qui troublent le repos du voisin sont un peu l'affaire de tout le monde, et j'ai eu la faiblesse, tout à l'heure, de m*înquiéter beaucoup de vos airs mystérieux...
MAÎTRE FRANTZ
Quand cela?
MADAME LISE
Tout à l'heure, quand tout à coup vous m'avez plantée là, de peur de vous trahir. Je flairais... un danger.. .je ne sais quoi... un attentat quelconque à votre liberté si chèrement acquise. Eh ! mon Dieu, mon voisin, lorsque comme nous, isolés, déclassés, on est forcé de côtoyer la vie sans prendre part à ses plaisirs, un faux pas est si vite fait. 11 me semblait que je dusse vous tendre la main... malgré vous. Bref,j'étais inquiète et, ne sachant comment prolonger une visite que vous ne paraissiez pas désirer, l'idée m'est venue d'échancrer ma bottine pour vous forcer à la recoudre... gagner du temps... vous arracher peut-être une confidence que l'amitié sollicitait en vain . C'est naïf, n'est-ce pas ?. .. enfantin... mais ce n'est pas précisément de la curiosité; retirez ce mot déplaisant et que chacun garde ses secrets.
MAÎTRE FRANTZ
Vous avez fait cela?... Qui donc a pu vous mettre en tête?... Ah! vous êtes bonne... et j'ai pu vous blesser!...
MADAME LISE
Refermez la blessure, qu'il n'en soit plus question. Faut-il me déchausser?
Posez votre pied là... (// avance la caisse et prépare ses outils.) Dire que nous aurions pu nous brouiller ! Que ferais-je sans vous ? Ah ! l'homme n'est qu'un sauvage avec toute sa raison : le philosophe de la pensée ! Ne voilà-t-il pas un beau rôle... Vous en êtes les artistes, mesdames ; à vous le sentiment, la bonté, la tendresse et les vertus aimables qui nous consolent de l'existence ! L'homme, sans vous, n'est qu'un instinct brutal.
MADAME LISE, gaîmetit.
Bravo ! Et réciproquement, sans vous la femme n'est qu'une sotte qui ne sait pas se conduire, n'est-ce pas? Mais je suis étonnée qu'avec ces idées-là, vous n'ayez pas songé à vous... compléter. {Elle s'assied, posant son pied sur la caisse.)
MAÎTRE FRANTZ, uïi çenou eu terre, recousant la bottine.
Les circonstances... voisine, ensuite j'ai horreur des associations. J'en parle en converti... et voici ce que j'ai observé. Quand les sentiments s'harmonisent, les intérêts se disputent, et vice-versâ. J'ai préféré la paix.
MADAME LISE
Mais le mariage n'est pas une association, puisque femme et mari ne font qu'un.
MAÎTRE FRANTZ
Vous avez réponse à tout.
MADAME LISE
Je suis une femme pratique et vous êtes un poète. Ah ! ce n'est pas pour rien qu'on a inventé la famille. Je le sens tous les jours davantage, depuis que je suis veuve; la solitude est comme ces compagnons dociles q«i sont toujours de votre avis. Faute de discussion, le jugement s'émousse. On s'enferme avec ses lubies et on les garde; et savez-vous où l'on en arrive ? A ne plus écouter que soi-même, à ne plus s'occuper de ce qui touche les autres. Ainsi, n'exagérez pas ma bonté. Si j'aime à vous rendre service, c'est que j'ai besoin de votre aide; si je déplore votre existence précaire... eh! mon Dieu, c'est que mon sort n'est pas heureux.
MAÎTRE FRANTZ, sc levant un instant.
Vous êtes bien difficile. A votre âge... avec votre figure...
MADAME LISE
Oh! voisin.
MAÎTRE FRANTZ, Continuant à travailler.
Votre instruction...
MADAME LISE
A quoi cela me sert-il d'être instruite? A m'isoler de mes compagnes qui ne le sont pas, à m'enfouir dans un fauteuil tout le long de l'hiver pour voir flamber des bûches. Tout n'est pas rose dans ma vie, cher voisin.
MAÎTRE FRANTZ, uvec intention.
Mais vous avez pour vous distraire... la botanique. Quand les prés reverdissent, quand la nature s'éveille, il est si doux d'errer à l'aventure.
MADAME LISE
Vous trouvez? Eh bien, voyez ce qui m'arrive. Hier je cueillais des fleurs au bord de la rivière. Tout à coup, je devins rêveuse. Un innocent myosotis venait de réveiller en moi des souvenirs... Je me rappelais mon enfance... l'école normale, mon mariage,nolre voyage de noces à travers les montagnes, nos bonnes soirées d'hiver, alors que mon mari s'amusait à m'instruire. Je m'assis contre un chêne, tristement. Pour chasser ces idées, je me mis à examiner une famille de fourmis qui s'ébattait dans la poussière. C'était curieux, cela me distrayait; plus loin, des araignées s'en allaient en chasse à longues enjambées; on entendait dans l'herbe de petits chuchotements; les abeilles faisaient leur marché dans le calice des anémones; les frelons bourdonnaient en chœur; c'était un va-et-vient de libellules tournoyant autour des iris, d'oiseaux qui gazouillaient, d'autres qui emportaient sur l'arbre un brin de paille. Partout la vie et partout l'espérance. Puis, à la cime du chêne, j'aperçus un corbeau, seul, replié sous ses ailes. Tiens! voilà maître Frantz, me dis-je, il contemple tout cela du haut de sa sagesse, heureux voisin! Moi, je m'ennuie, j'envie ce petit monde... Peu à peu, je ne sais comment, l'avenir se déroula devant moi; je me vis en lunettes, avec un râtelier postiche, vieille, ridicule, abandonnée. Alors, comme je n'osais plus regarder ni en avant ni en arrière dans ma vie, je pris le parti de regarder couler l'eau... et savez-vous bien ce que j'ai vu dans le miroir des eaux? La figure de votre servante qui s'allongeait, qui s'allongeait... et des larmes qui coulaient tout le long. Voilà mon printemps.
MAÎTRE FRANTZ
Miséricorde, vous m'effrayez...
MADAME LISE
Parlerai-je de l'été, quand je rôtis dans mon école et vous dans votre serre chaude?
MAÎTRE FRANTZ
Il faut savoir accepter son destin, voisine. J'y ai pris racine, dans ma serre chaude, et je prospère, comme vous voyez...
MADAME LISE, examinant les cheveux de maître Frantz. Mais je ne sais pas trop, il me semble que votre feuillage...
On ne peut pas toujours verdir. J'ai trente-deux ans aujourd'hui même... le premier mai... {Dévisageant madame Lise avec dépit). Hélas! je suis bien triste de vous l'apprendre. {Il rompt son fil.)
MADAME LISE
Eh bien! qu'est-ce? vous rompez votre fil...
MAÎTRE FRANTZ
Pardon, j'étais distrait.
MADAME LISE
Le mot n'est pas aimable...
MAÎTRE FRANTZ, galamment, avec embarras.
C'est que... vous avez un pied!... voisine...
MADAME LISE
J'en ai même deux.
MAÎTRE FRANTZ
Un pied qui... un pied... qui... monte à la tête!
MADAME LISE
Et VOUS avez des galanteries d'une envergure!
MAÎTRE FRANTZ
Écoutez donc, si vous me donniez plus souvent l'occasion de m'exercer, je saurais vous dire tout comme un autre que vous êtes belle et que je vous admire.
De mieux en mieux. C'est à croire que vous exercez en cachette. J'en serais enchantée, car, comme dit un proverbe : « Si tu veux être aimé, aime. » Bonne recette pour vos vieux jours, mon voisin, je vous la recommande.
MAÎTRE FRANTZ
En vérité, si je vous écoutais, vous feriez de moi un galant.
MADAME LISE
Je rirais bien si vous vous laissiez prendre. Qui sait,... la conquête me semble facile.
MAÎTRE FRANTZ
Oh! voisine...
MADAME LISE
Ne prenez pas cet air modeste. Si votre indifférence était aussi sincère que vous le prétendez, vous n'auriez pas cette désinvolture — comment dirai-je? — démonstrative... qui vous distingue, ni ces regards... exigeants que vous lancez parfois jusque dans mon école.
MAÎTRE FRANTZ
Oh! par exemple!
MADAME LISE
Je dis ce que je vois et je répète ce que j'entends. D'ailleurs, n'êtesvous pas ici le point de mire?... Chacun sait que vous êtes un lettré... on reconnaît la loyauté .. la noblesse de votre caractère... bref, on vous apprécie...
MAÎTRE FRANTZ
Vous avez de moi une opinion...
Quoi d'étonnant si l'on cherche à vous plaire? Et vous auriez bien tort, ma foi...
MAÎTRE FRANTZ
Ne sutor ultra crepitam, dit Horace.
MADAME LISE
Cela veut dire?
MAÎTRE FRANTZ, gravement.
Cela veut dire : Hélas! je suis savetier, madame.
MADAME LISE, hésitant.
Mais... je vais peut-être un peu vous surprendre, mon voisin...
MAÎTRE FRANTZ
Oh! je m'attends à tout.
MADAME LISE
Eh ! bien*., si moi je vous offrais... la place de mon mari?
MAÎTRE FRANTZ, se dressant en sursaut.
La place ?
MADAME LISE
La place de magister qui est vacante. Les bons instituteurs font défaut et votre nom figure, dit-on, parmi les concurrents, sous des auspices si favorables, que les autorités sont en train de prendre sur vous des informations.
MAÎTRE FRANTZ
Que signifie cette plaisanterie? Quelque nouvel espionnage sans doute... Morbleu! je défendrai mon seuil...
Oh! j'en sais quelque chose. Mais ces gens sont si lins. Ils entrent malgré vous, sous prétexte de raccommodage, puis, k force d'insinuations et de flatteries... Allons, ne prenez pas cet air terrible, c'est moi qui suis chargée de consulter vos intentions.
MAÎTRE FRANTZ
Instituteur, moi?... Cela n'est pas sérieux... et mes antécédents!...
MADAME LISE
Vous voilà bien vite effrayé. {Prenant l'alêne des mains de maître Frantz.) Déposez cette aiguille qui m'effraye et veuillez m'écouter. {Elle s*assied.) Je ne suis pas, vous le savez, sans influence dans la
commune et, comme preuve, j'ai détrôné deux magisters sous prétexte qu'ils me déplaisaient. J'en ferai bien élire un autre... pour la raison contraire...
MAÎTRE FRANTZ
Que de bontés, voisine!... mais mes antécédents...
MADAME LISE
Laissez-moi donc parler. J'ai trouvé le moyen de concilier votre passé... scabreux, avec votre présent... modeste et de corriger l'un par l'autre ; vous allez voir. {Elle se lève.) Je pose votre candidature et je vous représente errant et déclassé, la victime immolée à l'intolérance politique, à la rancune des partis... Toute la commune s'ébranle et crie à l'injustice. Les jeunes filles invoquent les b(mnes façons du candidat; les hauts bonnets se pâment à la lecture de ses distiques; moi, j'intrigue, j'insinue... et le brasseur nous appuie de sa bière qui, peu à peu, rallie les opposants... On réclame, on criaille... tant et si bien que le gouvernement finit par s'inquiéter de voir, publiquement étalée, en cette échoppe, une preuve vivante de sa sévérité. Il vous offre l'emploi et vous fermez boutique... Qu'en pensez-vous? {Elle se rassied.)
MAÎTRE FRANTZ, UVCC élan.
C'est admirable! Ah! vous êtes une amie précieuse. Votre amitié répond à tous les dévouements, à tous les sacrifices...
MADAME LISE
En êtes- vous sûr? N'y a-til pas encore quelque grain d'égoïsme caché sous ce projet?... Défiez-vous. N'ai -je pas cédé au plaisir de vous nommer mon collègue... au désir de vous escorter dans la rue... doctoralement? C'est que je vais faire un effet! Ah! ah ! défiez-vous... les hommes sont mauvais... mais les femmes...
MAÎTRE FRANTZ
Vous ^tes impitoyable avec vos railleries. Laissez-moi donc me retourner, vous me lancez cela... paf! sans avertir.
MADAME LISE
Je n'osais en parler... j'hésitais. Je voulais d'abord être sûre que maître Frantz s'ennuyait... qu'il aspirait à... diviser sa solitude.
MAÎTRE FRANTZ
Connaissez-vous quelqu'un... qui... m'en prendrait la moitié?
MADAME LISE
Je ne la connais pas et cela me tracasse. Les poètes font parfois des rêves plus beaux que la réalité...
MAÎTRE FRANTZ, rêveuT, marchant de long en large. Ah! vous me croyez mauvais goût-?
MADAME LISE
Je VOUS sais très impressionnable... Pourtant, si l'on vous nomme instituteur, vous aurez le droit de choisir.
Vous croyez?...
MADAME LISE
J'étais très fière de mon mari, il était magister.
MAÎTRE FRANTZ, s'arrêtant, avec hésitation.
Je n'ai fait qu'un beau rêve en ma vie, voisine... et, puisqu'il faut absolument vous rassurer, je vais vous le dire. [Reprenant ses outils.) Voulez-vous poser votre pied? [Madame Lise pose son pied sur l'escabeau, maître Frantz reprend sa couture.) C'était un soir d'avril... soir de famine... Comme je traversais un village, j'aperçus devant une échoppe un savetier qui chantonnait. Son chien dormait à ses côtés, des poules gloussaient autour de lui ; au faîte de la hutte, les pigeons roucoulaient et s'envolaient vers un petit balcon frangé de lierre. Là je vis une jeune femme assise; elle écoutait, l'œil mutin, souriante, et la lueur du crépuscule jetait sur tout cela je ne sais quel reflet de vie qui me saisit. J'avais faim et je savais coudre... j'offris au vieillard mes services... Devina-t-il que je souffrais? « Mettez-vous là, « dit-il, au soleil, car je n'ai pas d'autre foyer, je travaille au grand « air. Je vais, je viens avec les hirondelles, où le désir me guide. « L'hiver, comme l'escargot, je rentre dans ma hutte, mon chien « fait la police. Point de soucis, le capital est dans mes doigts; point « d'ennemis, je n'ai pas d'envieux. Voilà ma vie, je vous en offre ( « autant. » Je me fis apprenti... Nous causions, nous chantions... j'oubliais le passé sous le balcon de la jolie voisine. Cela dura huit
jours. Quand je partis, la vision m'avait ébloui... c'était comnîe un mirage qui me suivait partout. Plus de marches inquiétantes... j'avais un idéal, un métier ! L'amour m'avait fait philosophe, la misère m'avait enrichi. Vinrent les bribes d'un héritage... une espérance! Je courus voir mon vieux patron... il venait d'entrer à l'hospice... Figurez- vous ma joie, l'échoppe était à vendre!... Il me semble que votre pied tremble, pardon voisine, je vous laisse en souffrance, n'est-ce pas, pour vous raconter des histoires?... J'ai fini. {Use relève.)
MADAME LISE
Non, non, continuez,, cela m'amuse... Vous ne m'aviez jamais parlé de cette... apparition.
MAÎTRE FRANTZ
Oh ! VOUS l'avez reconnue, madame, vous savez bien que je vous aime.
MADAME LISE, se levant de sa chaise, vivement.
Comment, c'est de moi qu'il s'agit? Ahl charmant... Et vous avez trouvé cela tout de suite? Prenez garde!... on pourrait bien vous prendre au mot, moi qui précisément cherche à me remarier...
MAÎTRE FRANTZ
J'ai fait une sottise, je m'en doutais. Nesutor ultra crepUam.
MADAME LISE
Vous moquez-vous de moi, voisin ?
MAÎTRE FRANTZ, gravement, croisant les bras. J'allais vous faire la même question, voisine.
MADAME LISE
Qu'est-ce à dire ? Vous ne plaisantez pas?... Voyons, voyons.. .c'est que j'en suis abasourdie... Maître Frantz, votre dévouement me touche; je suis fière et je suis heureuse de vous avoir inspiré, enfin, les premières notions de stabilité... mais...
MAÎTRE FRANTZ, avcc colère.
Je ne m'attendais pas à vous faire rire, madame... Trouvez-vous donc si ridicules ma discrétion et ma constance?
Pour ce qui touche la discrétion, vous êtes très fort et vous l'enseignez à merveille. Mais je vous trouve audacieux de parler de constance. Quelle preuve m'en avez-vous donnée? A vingt ans, vous êtes philanthrope, prêchant l'amour universel; mais, peu à peu, les déceptions apaisent votre ardeur... et pour un coucher de soleil, des pigeons, une échoppe... crac! vous reniez vos théories. Plus d'union, plus de fraternité ! Le bonheur est dans l'égoïsme... Vous voilà solitaire, Ètes-vous casé? Non, deux ans plus tard, maître Frantz est morose, il lorgne les passants, et, quand on vient chez lui, sa chambre est parfumée... Maître Frantz est à l'idéal. Êtes-vous fixé?Point. J'entre ici tout à l'heure... et, pour unmot queje vous dis, votre équilibre est renversé. La peur du célibat vous prend et, dans votre empressement à quitter cette échoppe, vous me faites une déclaration qui ne m'était pas destinée. .
MAÎTRE FRANTZ
Ah ! c'est trop fort !
MADAME LISE
J'ai des preuves... vous m'aimez depuis un quart d'heure... théoriquement... demain vous aimerez la lune. Et vous vous figurez que je vais servir de sujet à vos expériences philosophiques?
MAÎTRE FRANTZ
Est-il possible? Je ne sais pas ce que j'entends.
MADAME LISE
Vous entendez la vérité... et moi j'entends la cloche qui sonne huit heures... j'oubliais qu'on m'attend. Ah! vous donnez aux femmes des leçons de discrétion... souffrez que je vous donne une leçon de logique. Je suis institutrice, vous ne pouvez vous en fâcher. Maintenant je me .sauve... car vous êtes séduisant et vous seriez capable de m'entraîner. Adieu, voisin, et sans rancune. {Elle sort.)