LA FONTAINE — MOLIÈRE
Les faDles de La Fontaine sont le grand livre de récitation et de lecture. On les enseigne aux plus petits enfants; jeunes garçons et jeunes filles y trouvent un sujet d'études et de récompense : Des hommes mûrs se plaisent à y montrer leur talent de diseurs. Des vieillards en citent souvent (juelques fragments à l'appui de leurs conseils. Enlin les artistes dramatiques les plus célèbres choisissent volontiers l'occasion de f|uel(|uc concert, de (|uel(|ue séance publi(iue, pour faire parler le chat, le lapin ou la fourmi, de celte même voix, qui iiiler]wète Clitandre, Arnolphe ou Horace. U
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seaiible donc qu'il n'y ait plus rien à dire sur la façon de lire La Fontaine; tous les secrets d'interprétation de son génie paraissent découverts, et un ténnéraire seul peut prétendre y trouver un petit coin nouveau. Je crois pourtant qu'il y en a un. Tout ce que La Fontaine a de finesse, de grâce, de sensibilité, de bon sens, de talent dramatique, de candeur même, est merveilleusement rendu par les interprètes. Mais La Fontaine n'est pas seulement un fabuliste, un moraliste, un dramatiste, il est encore poète et peintre. Hé bien, c'est précisément ce côté poétique et pittoresque qui disparaît souvent dans les fables lues ; les plus habiles y sont trompés, je crois, par une règle fort juste en soi, mais d'application délicate. Les fables, disent-ils, doivent èlre lues simplement. Sans doute, mais il y a bien des sortes de simplicité. La simplicité peut être nue, froide, plate, ou ^'xpressive, imagée, pathétique. Or, puisque La Fontaine a trouvé le moyen d'être grand poète et grand peintre, en restant dans la vérité et la simplicité, votre devoir, à vous lecteur, est d'être poétique et pittoresque, sans cesse d'être simple et vrai.
Prenons quelques exemples :
Du palais d'un jeune lapin,
Dame belette, un beau matin,
S'empara... C'est une rusée!
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée. Elle porta chez lui ses pénates, un jour Qu'il était allé faire à l'aurore sa cour,
Parmi le thym et la rosée.
J'ai entendu dire cette fable par un homme qui a porté l'art de la diction jusqu'au génie, par M. Samson. lié bien, M. Samson se trompait, je crois, dans ce passage.
Il disait Du palais^ comme s'il y avait du logis^ Dame belette, comme s'il y avait la belette, Elle porta chez lui ses pénates, comme s'il y avait s'installa^ et il était allé faire à V aurore sa cour,
Parmi le tlujni et la rosée,
comme s'il y avait quil était allé brouter le thym dans la rosée. Sous prétexte de naturel et de vérité, il disbinuilait la poésie de ces mots... palais..., pénates..., faire a f aurore sa cour, il demandait ])0ur ainsi dire grâce pour eux, il les noyait dans le cours de la diction, .l'ose penser contre lui (lu'il
faut les faire valoir. L'art de La Fontaine a été précisément de mettre côte à côte et sans dissonance, dans ce court passage, des vers de pure comédie, comme s'empara... c'est une rusée. Des vers de simple récit comme :
Le maître étant absent, ce lui fut chose aisée.
Et les plus fraîches images poétiques. Puisque ces contrastes font si bon ménage dans sa fable, arrangez-vous pour qu'ils se marient aussi heureusement dans la diction. Soit ! direz-vous, mais comment? le moyen est bien simple. Prononcez ces mots, palais^ pénates.., faire à l'aurore sa cour, avec une petite emphase ironique, ayez l'air, par votre intonation, de vous moquer un peu vousmême, de ces mots; ils garderont leur effet et perdront leur apprêt; La Fontaine les a écrits en souriant, souriez en les disant.
Un autre exemple :
Un pauvre bûcheron tout couvert de ramée ;
Beaucoup de lecteurs disent ce vers comme s'ils parlaient seulement d'un pauvre homme qui a une lourde charge de bois sur le dos ; ils le plai-
gnent^ ils ne le peignent pas; le mot ramée dey'ieni un mot masculin, ils ne prononcent pas Ve muet, cet admirable vers n'est plus que le récit d'un faitf chez La Fontaine c'est un fait et un tableau! Loin de simplifier ce vers par la diction, il faut pour ainsi dire l'allonger ! loin de supprimer Ye muet, il faut le prolonger! on prolongera ainsi la ramée elle-même ! J'ai besoin de voir, en vous entendant, ce pauvre vieux, enfoui, enseveli au centre d'un amas de branchages qui déborde de tous les côtés ! Hé bien, étolîez la voix sur le mot couvert, mettez trois e muets à ramée, et au lieu d'un simple détail de narrateur, vous aurez ce qui est dans La Fontaine, un grand vers de poète et de peintre.
Autre exemple :
Les alouettes font leur nid Dans les blés (piand ils sont en herbe, C'est-à-dire environ le tenjjis Que tout aime et que tout pullule dans le monde!
^ous tenons là en i)l(iin relief, un des caractères du génie de La Fontaine. Trois premiers vers , très sinq)ies, terre ù terre, [)res(|ue prosaïques,