DE LA POESIE DANS LA DICTION. T I
aboutissant tout à coup à un grand vers à la Lucrèce, un vers superbe de tournure et d'énergie, et qui saute par-dessus la règle de césure, pour s'épandre plus largement. Or, savez-vous quelle faute se commet presque toujours? on récite tout ce passage sur le même ton ; de façon qu'il va se perdre, se noyer dans la simplicité des trois premiers vers, ce splendide quatrième vers qu'il faut lancer à plein vol, les ailes étendues, comme un oiseau éclatant qui se lève tout à coup d'un buisson, et vous éblouit en s'envolant.
Autre exemple tiré de rOars et l'Amateur des jardins.
Non loin de là, certain vieillard
S'ennuyait aussi de sa part, Il aimait les jardins, était prêtre do Flore,
Il Tétait de Pomone encore, Ces deux emplois sont beaux, mais j'y voudrais parm
Quelque doux et discret ami.
Sentez-vous le contraste entre ces deux premiers vers, si modestes d'allure, et la tournure poétique des quatre autres? Oui! Eii bien faites le sentir! Il est surtout un mot que je vous recommande, c'est le mot parmi. Il y a une f.uUe grammaticale
dans ce mot ainsi employé. Parmi est une préposition, il doit toujours être suivi d'un régime. Or, La Fontaine l'emploie absolument, comme un adverbe. Mais avec quelle grâce touchante! Ce terme, ainsi jeté tout seul à la fin du vers, a quelque chose d'inachevé, d'inexprimé qu'il faut tâcher de rendre par la voix. Arrêtez-vous sur la voyelle finale, trouvez moyen, par la douceur du ton, de peindre dans ce mot si court, le double charme de ce que possède ce vieillard et de ce qui lui manque, faites-moi rêver 1 Je pourrais multiplier les exemples à l'infini; ceux-ci suffisent pour rendre ma pensée, que je résume dans ce conseil. Quand vous trouvez dans un vers, un grain de poésie, recueillez-le précieusement, comme une parcelle d'or, et encadrez-le dans le cours de la phrase, il éclairera tout le reste.
Le nom de L;i Font.iine appelle le nom de .Molière, et ce que je dis de l'un, je le dis de l'autre. Molière aussi n'est jjasseuleFnent un moraliste, un observateur, c'est un poète. Les aclcurs l'oublient trop. Ouelques-uns finiraient j)ar me faire haïr ces beaux mots d(* naturel et de vn-ité, à force de s'en servir pour en étoud'er un qui les vaut l)ir-n,
c'est le mot poésie. Vous souvenez-vous des premiers vers de V École des maris ?
Ne voudriez-vous point, par vos belles sornettes,
Monsieur mon frère aîné, car, Dieu merci, vous l'êtes
D'une vingtaine d'ans, à ne vous rien celer,
Et cela ne vaut pas la peine d'en parler ;
Ne voudriez-vous point, dis-je, sur ces matières.
De nos jeunes muguets m'inspirer les manières?
M'obliger à porter de ces petits chapeaux,
Qui laissent éventer leurs débiles cerveaux;
Et de ces blonds cheveux de qui la vaste enflure,
Des visages humains offusque la figure?
De ces petits pourpoints, sous les bras se perdants.
Et de ces grands collets jusqu'au nombril pendants?
De ces manches, qu'à table on voit tàter les sauces.
Et de ces cotillons appelés hauts-de-chausses?
De ces souliers mignons, de rubans revêtus,
Qui vous font ressembler à des pigeons pattus?
Et de ces grands canons où. comme en des entraves,
•On met tous les matins ses doux jambes esclaves.
Et par qui nous voyons ces messieurs les galants,
Marcher écarquillés ainsi que des volants?
Hé bien, j'ai vu des artistes très éminents se contenter, dans ce passage, d'être spirituels, mordants, sarcastiques. Je ne pouvais pas m'empècher de leur dire par la pensée : « Mais au nom du ciell soyez donc peintres aussi! Molière dons
♦:es vingt vers a jeté là sur le papier, cinq ou six personnages, vivants comme s'ils sortaient du crayon de Gallot, et tout élincelants, comme s'iU sortaient du pinceau de Rubensl Le visage, les cheveux^ le chapeau, le manteau, les souliers, les canons, les collets, les manches, tout cela vit^ remue, éclate, miroite, papillote!... faites donc entrer dans votre débit, tout ce tapage de couleurs! Que votre parole aussi étincelle et flamboie!... Votre force de sarcasme comique s'en accroîtra d'autant. Tous les traits railleurs sortiront d'autant plus aigus de la bouche de Sganareile que ce seront des silhouettes vivantes, et non de froides observations de moraliste! « Je m'arrête parce que je ne m'arrêterais pas,... et je linis en disiint : La poésie est dans l'art ce 'ju'est un tabernacle dans un temple, ne passez jamais devant elle sans vous incliner!
LE MOT DE VALEUR. yD