LECTEURS ET COMÉDIENS
dialogue à deux personnages. Quels défauts avezvous remarqués dans le débit et la tenue de ces enfants? Est-ce de la gaucherie? de l'inexpérience? de la timidité? Non, c'est de l'assurance, de l'emphase, de la convention. Ils ont souvent des éclats de voix ridicules, des jeux de physionomie exagérés; ils multiplient presque toujours les mouvements des bras et des jambes; ils lèvent les yeux au ciel; ce ne sont plus des enfants, ce sont de mauvais comédiens. Même observation dans les fêtes de famille où les enfants figurent à Tétat de petits acteurs, débitant des fables ou des pièces de vers. J'en dirai presque autant de plusieurs des séances de lectures publiques, où j'ai assisté ; j'y retrouve, je ne dis pas toujours, mais trop souvent, ce ton déclamatoire dans le débit et cette exagération dans les gestes, qui me font dire malgré moi : Encore des comédiens ! Or, la création de ces cours va multiplier les concours, multiplier les séances publiques de lecture, et, par conséquent, généraliser un mal partiel et exceptionnel. Nos enfants psalmodiaient, ànonnaiont et étaient gauches ; ils vont déclamer et gesticuler. Mal pour mal, je ne sais pas si je n'aime pas
mieux leur voir des défauts d'eniants que des défauts de comédiens. Voilà mon objection. Qu'y répondez-vous?
— Un seul mot. C'est que l'enseignement de la lecture aura précisément pour but et pour résultat de corriger les défauts que vous l'accusez d'entretenir.
— Voilà une réponse qui me semble reposer sur un paradoxe.
— Du tout, c'est votre objection qui repose sur une confusion de termes. Vous mêlez deux choses absolument distinctes : la lecture à haute voix et la récitation publique.
— Ne sont-ce pas deux formes du même art? Ne font-elles pas toutes deux partie de l'étude de la diction?
— Sans doute, mais à une place et à un degré différents. L'une en est le commencement, l'autre la lin ; l'une en est le couronnement, l'autre la base. Voulez-vous voir disparaître une partie des défauts que vous signalez dans les récitations publiques, n'y arrivez (ju'après l'étude pratifjue, régulirro, niélhodifiue des principes de l'art do la lecture. Les recitateurs ne sont, la plupart du
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temps, déclamateurs et comédiens, que parce qu'ils ne sont pas lecteurs.
— Démontrez-moi cela.
— Le seul portrait des deux personnages vous le démontre.
Le récitateur est debout; le lecteur est assis.
Le récitateur a les yeux libres et promène ses regards autour de lui ; le lecteur a les yeux fixés sur la page.
Le récitateur a les bras libres comme les yeux; le lecteur a une main occupée à tenir le livre, et l'autre à tourner les feuillets.
Le récitateur doit songer non seulement à ce qu'il prononce et à la façon dont il le prononce, mais à son attitude, à sa position, à sa physionomie. Elles font partie de son débit, elles sont pour quelque cliose dans l'émission de sa voix et dans l'effet qu'il produit sur son auditoire. Ses jambes mômes, quoiqu'elles ne fassent rien, le préoccupent ; il sait qu'on les voit, qu'on les regarde. Se sentir ainsi tout debout, tout entier en face d'hommes assemblés, vous cause une sorte d'embarras qui ressemble à la pudeur; c'est comme une espèce de nudité. La personne joue donc un grand
rôle dans la récitation publique ainsi que dans les représentations théâtrales, et le récitateur peut d'autant plus être tenté de se rapprocher du comédien que, comme lui, il a pour but l'applaudissement, et pour mobile la vanité.
— Rien de plus exact que ce portrait, mais il me semble qu'il confirme mes craintes.
— Nullement, car vous ne voyez rien de pareil dans l'élève qui lit sa leçon, en ayant pour seuls auditeurs ses camarades, et pour seul juge son maître. Là, tout est pratique, sérieux, modeste. Le lecteur ne se sert que de sa voix pour exprimer ce qu'il lit ; il ne s'agit pas pour lui d'être applaudi, mais d'être approuvé ; il ne s'agit pas de lire à l'effet, mais de lire juste, correctement : une intonation emphatique, un geste théâtral cho(iueraient comme une dissonance ou feraient rire comme une prétention ; le caractère même des morceaux lus, qui devront être presque toujours des morceaux simples on même tecimi<iues, fera de la leron de lecture une Icron de sini})licité et de vérité.
— Continuez, continuez, votre opinion me gagne.
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— Eh bien ! supposez qu'un élève ne passe au rôle de récitateur qu'après s'être longtemps exercé au rôle de lecteur, nul doute qu'il ne transporte dans Tun les qualités qu'il aura acquises dans l'autre. L'habitude qu'il aura prise de ne compter que sur la voix comme moyen d'expression le préservera de l'abus des gestes, lui en rendra l'emploi moins utile, et, du même coup, lui fera éviter le ton déclamatoire.
— A moins, cependant, dit mon ami en m'interrompant, que le morceau même ne l'y pousse. Voilà, mon cher ami, un de mes grands griefs contre les récitations publiques et contre les concours de lecture : c'est le choix des morceaux. On ne cherche que des compositions à efTetl On fait exprimer aux enfants, aux jeunes gens, des sentiments, des idées supérieures ou étrangères à leur âge, à leur intelligence. Je voudrais pour première règle, dans ces séances de récitation, que le récitateur ne dût jamais dire que ce qu'il sait, ce qu'il sent, ou ce qu'il comprend.
— J'accepte votre amendement, repris-je, et j'ajoute que, ainsi corrigée, ainsi préparée, ainsi remise à son rang, la récitation publique offre
d'immenses avantages et donne lieu à une 1res intéressante observation.
La récitation publique fortifie la mémoire : il faut savoir un morceau beaucoup plus imperturbablement pour le dire dans une assemblée que dans une classe.
Elle fortifie la voix : une grande salle demande au diseur une dépense de son beaucoup plus considérable qu'un petit auditoire.
Elle développe les qualités de prononciation : il faut mieux articuler, mieux ponctuer, mieux respirer, pour être entendu de trois cents personnes que de vingt.
Elle développe le goût : le désir de plaire, d'émouvoir, d'amuser, qui est un des devoirs du récitateur, l'oblige à se pénétrer plus profondément des beautés d'un morceau, pour les rendre sensibles au public.
11 n'est pas jusqu'à cette nécessité d établir un accord Iiarmonieux entre les gestes et la voix, entre la pliysionomie et les paroles, (jui ne soit un excellent (îxercice de tenue, d'élégance, et (jui ne rentre lieureiiseineiit dans l'ensemble d'une éducation complète.
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Enfin voici un dernier résultat assez inattendu de la pratique intelligente de la récitation publique, c'est que, au lieu d'induire le diseur à se rapprocher du comédien, elle le conduit à s'en distinguer.
— Ha 1 ha ! reprit en riant mon ami, voilà une conclusion qui me surprend un peu.
— Elle n'est cependant que logique. Qu'est-ce qu'un comédien? Un homme qui cesse d'être luimôme, qui entre pour ainsi dire dans un personnage étranger, et s'efforce de le figurer. Est-ce là la définition d'un habile récitateur? Nullement. Il €st, lui, remarquez bien la différence, un traducteur, un interprète de la pensée d'un écrivain ; c'est l'écrivain qui est en scène, ce n'est pas lui. Le comédien fait métier de diction; le récitateur est ou un enfant, ou un jeune homme, ou un homme qui exerce passagèrement, en amateur, un art qui n'est pas le sien, et son mérite, je dirais son charme particulier, est précisément de ne point ressembler à un homme du métier. Il y a là une nuance fort délicate, mais marquée; c'est presque une affaire de dignité personnelle. Le jeune homme ou l'homme du monde, (jui, en
récitant, a les gestes, les jeux de physionomie du comédien, nous choque, nous embarrasse; il semble qu'il se manque à lui-même. Le but du récitateur est donc tout autre que celui de l'artiste dramatique, je dirais presque que son art est diflérent. En voulez-vous la preuve? Écoutez ({uelqu'un de nos grands acteurs réciter une pièce de poésie dans le monde. Qu'essaye-t-il' De ressembler à un homme du monde. Il met dans l'ombre ses habitudes théâtrales : gestes, physionomie, attitude, son de voix, il adoucit tout, il approprie tout à ce cadre nouveau, et mêle à ses plus vifs effets je ne sais quelle réserve, quelle mesure, qui l'assimilent à un amateur.
Je me résume : 1° l'exercice de la lecture est un exercice de classe de grammaire ; la récitation publique est un exercice de rhétorique ; il faut faire ses classes de grammaire avant la rhétori- (juc; 2" une des premières règles à donner au récitateur est celle-ci : « Pas de gcstcsl » Prenez modèle sur les jeunes filles ou les jeunes femmes qui chantent un morceau de musique^ leur chant est d'autant plus expressif qu'elles ne s'expriment qu'avec la voix. IV)nr faire un bon ré-
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citateur il faut un lecteur, et jamais un comédien. Du reste, je ne puis guère mieux terminer ce chapitre important que par un frappant exemple, où vous verrez quelle différence doit séparer le lecteur, du récitateur et du comédien.
Il y a une quinzaine d'années, le père Lacordaire fut élu membrp de l'Académie française : son discours de récepii^n achevé, il le lut, selon la coutume, à une commission de sept membres, chargés de l'entendre d'abord. Je faisais partie de cette commission. M. Lacordaire arriva, revêtu de sa robe blanche de dominicain, et avec une gravité de physionomie et d'attitude qui allait bien avec son costume. Quand le moment de lire fut venu, il tira de sa poche non pas un binocle, mais une paire de lunettes, — remarquez la différence — le binocle témoigne encore d'un reste de prétention, c'est une étape vers la vieillesse, mais c'est la première; on n'est plus jeune mais on ne s'avoue pas encore vieux... les lunettes, c'est la grande déclaration de l'extrait de naissance; oa abdique. Le père Lacordaire mit donc bravement ses lunettes sur son nez, et lut son discours avec une simplicité pleine de force f[ui nous charma
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tous ; on lui prédit unanimement un grand succès. Arrive la séance publique. Il entre, il commence, changement complet! d'abord plus de lunettes : Il avait eu peur d'éteindre derrière ces deux verres l'éclat célèbre de ses yeux; il comptait faire des effets de regard. Cette coquetterie mondaine ne me plut qu'à demi dans un prédicateur, et Tamoindrit quelque peu à mes yeux ; le reste acheva ma désillusion. Évidemment il avait appris son discours par cœur, mais il l'avait mal appris, et il voulait avoir l'air de ne l'avoir pas appris du tout. Il commença donc par lire sur son manuscrit, mais c'est là que les lunettes, dédaigneusement écartées, prirent leur revanche. Il suivait les lignes avec peine, et comme il relevait de temps en temps la tète pour permettre à ses yeux de lancer quelques éclairs sur l'auditoire, il ne retoml)ait pas toujours juste sur le mot à dire; son doigt ])lacé sur la ligne, et (jui élait chargé de servir de guide à son œil, ne lui indifjuait (|u'à jieu prrs le jKissage; de là des hésitations désagréables dans son débit, des errata fàclieux dans sa prononciation; ajoutez à cela que ne voulant perdre aucun de ses avan-