RACINE — SHAKESPEARE
Racine a été un jour grand comme Shakespeare, en restant grand comme Racine. La scène de Narcisse "et de Néron égale et rappelle la scène d'Yago et d'Othello. La situation est la même. Narcisse veut faire de Néron un empoisonneur ; Yago veut faire d'Othello un assassin. Le meurtre d'une femme, le meurtre d'un frère, voilà où les deux tentateurs traînent deux âmes non encore souillées, à travers mille péripéties de lutte, comme on traîne un coupable à l'échafaud. Jamais n'a été peint d'une manière plus grandiose, l'éternel et terrible combat du génie du bien et du génie du mal. Chacun de ces deux grands hommes y porte sa forme de talent ; Shakespeare y reproduit, très-
saillement à tressaillement, cri à cri, toutes les tortures d'un cœur déchiré par le soupçon ; c'est une étude pathologique, et faite sur nature. Racine à la nature ajoute l'art français. Shakespeare développe, Racine condense; Shakespeare épand la vérité à grands flots, Racine la cristallise. L'avouerai-je? s'il fallait choisir entre les deux scènes, je donnerais la préférence à celle de Racine. Yago ne s'attaque qu'à un seul sentiment, la jalousie; Narcisse met toutes les passions humaines en jeu, pour atteindre son but. 11 n'y arrive qu'après avoir ruiné en Néron tous les bons instincts et exaspéré tous les mauvais; il ne triomphe qu'après avoir été vaincu ({uatre fois. Cette bataille est une succession de batailles, où se dé])loiLMit toutes les ressources de la stratégie du mal. Etudions ce chef-d'œuvre, et si nous a\)prenons à le comprendre et à le rendre, môme imparfaitement, notre peine aura bien sa récompense. Le début est sinistre. Néron est tombé sur un siège, vaincu i)ar les prières de lîurrhus, et l'âme encore toute troublée de sa promesse de clémence; il a juré d'épargner Hritannicus. Narcisse arrive par derrière, s'ai)proche à pas
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assoupis, et glisse dans l'oreille de l'empereur ces terribles paroles :
Seigneur, j'ai tout prévu pour une nriort si juste.
Le poison est tout prêt. La fameuse Locuste
A redoublé pour moi ses soins officieux;
Elle a fait expirer un esclave à mes yeux,
Et le fer est moins prompt à trancher une vie,
Que le nouveau poison que sa main me confie.
Quelle sûreté d'exécution dans cet organisateur de meurtre ! Comme tout est préparé! Du premier mot, il lève les scrupules de Néron ;
Pour une mort si juste.
Du second, il lève ses craintes ; le coup est certain, ce sera un coup de foudre. Ces six vers veulent être dits à voix basse, et lentement, mais avec une grande fermeté d'articulation; l'accent doit être net et tranché, comme un arrêt. La terreur tragique naît en partie du mélange de cette faiblesse de son et de cette force de ton. Appuyez sur le mot : si juste; c'est le mot de valeur. Peutêtre y aurait-il lieu de faire sentir le contraste entre la cynique élégance de ce vers :
I4'2 T-A lecture: EN ACTION.
A redoublé pour moi Ses -soins officieux;
et la naïve cruauté du suivant :
Elle a fait expirer lin esclave à mes yeiix,
mais c'est une afl'aire de tempérament de lecteur ; je ne vous conseille pas cet effet, 'je vous l'indique; seulement à l'avant-dernier vers, marquez fortement le mot prompt, pour peindre la rapidité foudroyante de la mort. Narcisse est sous le coup de ce qu'il vient de voir, et c'est avec un sentiment d'admiration qu'il dit le dernier vers :
Que ce nouveau poison que sa main me confie. Il ptirle de ce poison en gourmet. '^^^' ^
KÉiioN {froidement^ avec ttn calme voulu).
Narcisse, c'est assez; je reconnais ce soin, Et ne souliaite pas que vous alliez plus loin.
NARCISSE (s'cxclumant avec stupéfaction).
Quoi !... l'tiur l'.ritauicus votre haine affaiblie
Me défend...
m:h(>.\ [toujours froidement).
Oui. ^a^cisse, or. noiïs réconcilie