‹ La lecture en actionChapitre 42 sur 81 · DES OPPOSITIONS DANS LA DICIIOX · texte numérisé non relu

DES OPPOSITIONS DANS LA DICIIOX

est facile parce que ces deux pensées diiïérentes se trouvent dans deux bouches diflérentes, mais le lecteur figure à lui seul les deux personnages. 11 lui faut donc avoir, pour ainsi dire, deux voix. Travail malaisé, mais fécond! L'étude de ces contrastes exige et enseigne une souplesse d'organe, une variété d'intentions et d'intonations qui ajoutent au débit une force et une grâce singulières.

Les professeurs de chant, pour assouplir le gosier de leurs élèves, leur donnent à faire ce qu'on appelle des exercices d'agilité. He sont des morceaux préparés exprès, où se trouvent réunis, dans un ordre méthodique, des groupes de trilles, d'arpèges, de gammes, qui ont pour objet d'habituer l'instrument à toutes les difficultés vocales. Hé bien, voici deux petits chefs-d'œuvre, qui sont pour le lecteur deux excellents exercices dans l'art des oppositions.

Le premier morceau est le couplet d'Éliante dans le Misanthrope.

La i)âlo est au jasmin en blancheur comparable, La noire à faire peur une brune adorable,

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La maigre a de la taille et de la liberté,

La grasse est dans son port pleine de majesté;

La malpropre, sur soi de peu d'attraits chargée,

Est mise sous le nom de beauté négligée;

La géante paraît une déesse aux yeux,

La naine, un abrégé des merveilles des cieux,

L'orgueilleuse a le cœur digne d'une couronne,

La fourbe a de l'esprit; la sotte est toute bonne ;

La trop grande parleuse est d'agréable humeur,

Et la muette garde une honnête pudeur.

Quelle leçon de contrastes qu'un tel morceau ! comme il vous force à sauter subitement d'un ton à un autre ! Toutes ces figures, la maigre^ la grasse^ la blanche, la noire, ne font que passer devant VOUS; il faut les saisir au passage, les peindre avec un son, comme le poète les dessine avec un trait; et tous ces sons doivent être variés comme ces figures : il faut trouver un timbre pour chacune d'elles.

Le second exercice que j'ai à vous proposer est peut-être plus difficile encore et plus approprié à son oljjet. Victor Hugo, le jour du mariage de sa fille, lui adressa deux slroplios, de (lualro vers chacune, (|ui sont un bijou |)oétiquç. Ces huit vers sont formés (hi huit antithèses, mais ces anti-

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thèses étant des traits de cœur au lieu d'être, comme d'habitude, des traits d'esprit, l'art le plus ingénieux arrive ici à produire l'effet le plus touohant.

Voici ces deux strophes :

Aime celui qui t'aime et sois heureuse en hii, Enfant, sois son trésor comme tu fus le nôtre, Va, mon enfant aimé, d'une famille à l'autre, Emporte le bonheur et laisse-nous l'ennui.

Ici Ton le retient, là-bas on te désire; Fille, épouse, ange, enfant, fais ton double devoir; Donne-nous un regret, donne-leur un espoir, Sors avec une larme, entre avec un sourire.

Sentez-vous la différence de ce second morceau et du premier? Dans le premier, il n'y a que des contrastes, ici ce sont de véritables antithèses; les oppositions y sont beaucoup plus marquées par le poète, et pourtant le lecteur doit les marquer beaucoup moins. Pourquoi? Parce que s'il fait trop sentir la mise en regard de ces mots, regret et espoir, retient et désire^ larme et sourire, il donnera l'apparence d'un jeu d'esprit d'artiste à cette effusion d'un père ; ayez bien soin de noyer, pour ainsi dire, dans une demi-ombre, les lignes

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trop anguleuses de ces oppositions, de façon à leur laisser leur valeur de contraste, mais en leur étant le caractère d'antithèse, et qu'ainsi, ce morceau délicieux, s'écoule de vos lèvres ainsi qu'un pur flot de source, allant droit au cœur comme il en est venu.

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