‹ La lecture en actionChapitre 46 sur 81 · AUGUSTE · texte numérisé non relu

AUGUSTE

Quand le ciel me voulut, en rappelant Mécène, Après tant de faveur montrer un peu de liaine, Je te donnai sa place en ce triste accident. Et te fis après lui mon plus cher confident. Ce matin môme encor, mon âme irrésolue Me pressant de quitter la puissance absolue, De Maxime et de toi j'ai pris les seuls avis, Et ce sont, malgré lui, les tiens que j'ai suivis. Enfin, ce môme jour, je te donne Emilie, Le (ligne objet des vœux de toute l'Italie, Et qu'ont porté si haut mon amour et mes soins, Qu'en te couronnant roi je t'aurais donné moins.

Même simplicité! même naturel 1 même grandeur ! A'oyons ce que dit Agrippinc :

Do Claude en môme temps épuisant les richesses, Ma main sous votre nom, répandait ses largesses ^

DEUX SCÈNES SŒURS. IjS

Les spectacles, les dons, invincibles appas, Vous attiraient les cœurs du peuple et des soldats, Oui d'ailleurs réveillant leur tendresse première, Favorisaient en vous, Germanicus mon père.

Même élégance, même caractère de récit. Là, en effet, est un des principaux contrastes des deux scènes; chacun des bienfaits d'Auguste se résume en un ou deux vers ; chacun des actes d'Agrippine donne lieu à une narration. L'adoption de Néron par Claude, son éducation, la corruption de Tarmée, les derniers moments de l'empereur, la divulgation tardive de sa mort, forment autant de petits ensembles, merveilleux de détails, dont quelques-uns même sont sublimes, comme le morceau : Cependant Claudius penchait vers son déclin; mais qui, par leur perfection même, ralertissentle mouvement général de la scène. On sent le poète, on oublie la mère outragée ; on admire les vers, on oublie l'action. DansGorneille, la colère latente d'Auguste se trahit par la succession précipitée des traits ; le lecteur, à chaque vers, se sent emporté vers une explosion finale et cachée. Dans Racine, on a peine, en lisant, à garder le ton d'indignation qui doit gronder sourdement sous

celte longue énumération ; on a peine à en relier toutes les parties, la colère s'évapore dans le |>arcours de ces cent vingt vers.

Le parallélisme des deux scènes se poursuit dans la seconde partie. Après l'apologie, l'invective ; après la glorification du bienfait, la mise en accusation de l'ingratitude :

Tu veux m'assassiner, demain au Capitole, Pendant le sacrifice, et ta main pour signal Me doit au lieu d'encens donner le coup fatal; La moitié de tes gens doit occuper la porte, L'autre moitié te suivre et te prêter main-lbrle, Ai-je de bons avis ou de mauvais soupçons? De tous ces meurtriers te dirai-je les noms? Procule, Glabrion, Virginian, llulile, Marcel, Plante, Lénas, Pomj)one, Albin, Icile, Maxime, qu'après toi j'avais le plus aime; Le reste ne vaut pas l'honneur d'rtii' nonuné, Un tas d'hommes jierdus de dcltcs et du crimes, Que pressent de mes lois les ordres légitimes, Et qui, d(''sespérant de les plus éviter, Si tout n'est renversé, ne sauraient subsister.

Comme i*ascal a raison d(3 dire, dans son style hardi, qu'il y a des cas où la vraie éloijuence se moqu'i de rcloqucncel Voici un admirable mor-

DEUX SCÈNES SCKURS. lyS

ceau poétique qui passe par-dessus la tête de la poésie, les deux plus beaux vers sont peut-être les deux vers de nomenclature! ces dix noms tombent l'un après l'autre sur Cinna comme des coups de massue. Que dire donc des vers suivants :

Tu te tais maintenant et gardes le silence, Plus par confusion que par obéissance; Quel était ton dessein et que prétendais-tu Après m'avoir, au temple, à tes pieds abattu?]

C'est du Démosthène. Voici maintenant du Càcéron :

AGIUPPINE

Du fruit de tant de soins à peine jouissant,

En avez-vous six mois paru reconnaissant,

Que, lassé d'un respect qui vous gênait peut-être,

Vous avez aiïecté de ne plus me connaître.

J'ai vu Burrhus, Sénèque, aigrissant vos soupçons,

De l'infidélité vo'.'S tracer des leçons,

Ravis d'être vaincus dans leur propre science!

J'ai vu favoriser de votre confiance,

Othon, Sénécion, jeunes voluptueux,

Et de tous vos plaisirs flatteurs respectueux \

Et lorsque vos mépris excitant mes murmures,

Je vous ai demandé raison de tant d'injures,

Seul recours d'un ing^rat qui se voit confondu,

Par de nouveaux affronts vous m'avez répondu !...

Je promets aujourd'hui Junie à votre frère;

Ils se flattent tous deux du choix de votre mère :

Que faites-vous? Junie, enlevée à la cour,

Devient en une nuit l'objet de votre amour;

Je vois de votre cœur Octavic effacée,

Prête à sortir du lit où je l'avais placée;

Je vois Pallas banni, votre frère arrêté.

Vous attentez enfin jusqu'à ma liberté,

Burrhus ose sur moi })ortcr ses mains hardies!...

Je m'arrête, le contraste est saisissant. Le second morceau est peut-être aussi beau que le premier, mais il est autrement beau, donc il doit être autrement dit; et je ne sais pas de travail de diction plus utile que ces deux études faites concurremment. Autant l'une demande de fermeté, de netteté, de simplicité et de relief; autant l'autre exige d'élégance, de nombre, d'iiarmonie. Ces indications générales vous suffiront, si, comme je vous le répète, vous avez soin d'étudier ces deux morceaux ensemble. Non seulement vous toucherez ainsi (lu doi^t, le ^^Mjnie particulier de chacun de ces deux grands poètes; mais, en vous oiron;anl de lire l'un, vous apprendrez à liic l'autre, par la nécessité de le lire didéremnienl.

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