‹ La lecture en actionChapitre 45 sur 81 · DEUX SCÈNES SŒURS · texte numérisé non relu

DEUX SCÈNES SŒURS

de la tempête ! La nature semble avoir peur î Corneille a procédé comme Beethoven.

Le début de la scène d'Agrippine et de Néron offre le même caractère de froideur apparente et de calme menteur.

Asseyez-vous, Néron, et prenez votre place.

On veut sur vos soupçons que je vous satisfasse ;

J'ignore de quel crime on a pu me noircir :

De tous ceux (jue j'ai faits, je vais vous éclaircir.

Frappé de la similitude de ces deux scènes, qui sont toutes deux puisées à la même source (car si Racine a imité Corneille, Corneille s'est inspiré des paroles mêmes d'Auguste rapportées par Sénèque) ; frappé, dis-jc, de cette ressemblance, je me misa étudier, à lire ces deux scènes concurremment, persuadé que ce double travail d'interprétation me ferait faire un pas de plus dans l'intelligence intime de ces deux grands génies, en me les montrant aux prises avec le même sujet.

Je ne m'étais pas trompé. D'abord, première et importante remarque, j'eus beaucoup plus de peine à apprendre et à dire le récit de Racine que celui de Corneille. Pourquoi? j'en découvris bien vite la

lyO LA LECTURE EN ACTION.

cause : elle était dans la dillérence des deux styles, des deux procédés d'exécution ; sans doute, je m'étais déjà rendu compte de cette différence, mais jamaisje ne l'avais saisie, sentie, comprise avec cette netteté. C'était comme deux portraits mis en regard et où le caractère de chacun des deux visages se dessine plus vivement par son contraste avec l'autre. Lisons les vers d'Auguste.

Tu vois le jour, Cinna, mais ceux dont tu le liens

Furent les ennemis de mon père et les miens!

Au milieu de leur camp tu reçus la naissance,

l'^t quand après leur mort tu vins en ma puissance.

Leur haine enracinée au milieu de ton sein.

T'avait mis contre moi les armes à la main.

Tu fus mon ennemi même avant que de naître,

El tu le fus encor quand lu le pus connaître,

r^l rinclination n'a jamais démenti

Le sang qui t'avait fait du contraire i)arli.

Autant que tu l'as pu, les elfets l'ont suivie.'

Je ne me suis ven^è qu'en te donnant la vie.

Je te fis prisonnier pour te combler de biens*,

Ma cour fut la prison, nws faveurs les liens*.

Je le rc.'Sliluai d'aboi'd ton paliiuioine,

Je t'enrichis après des dépouilles d'Antoine,

VA tu sais que depuis, à chaque occasion,

Je suis t()n)l)é pour loi dans la f)r<»rusioii ;

Toutes les di;^Miib's (pie lu m'as demandées,

Je lo les ai sur l'iieure et sans peine accordées,

DEUX se i: NES SŒURS. JJl

Enfin, de la façon qu'avec toi j'ai vécu,

Les vainqueurs sont jaloux du bonheur du vaincu.

Autant de paroles, autant de faits I autant de vers, autant de traits vifs, simples, perçants, qui vont droit comme une flèche au cœur de Ginna. On ne sent là ni artifice, je dirais volontiers ni art; on oublie presque combien ce morceau est beau en sentant combien il est vrai. Il s'imprime de lui-même dans la mémoire, les mots portent avec eux leur intonation ; et on n'a pas plus de peine à le dire qu'à l'apprendre.

Voici maintenant les vers d'Agrippine. Elle rappelle à Néron, comme Auguste à Ginna, tout ce qu'elle a fait pour lui :

Vous régnez ! Vous savez combien votre naissance Entre l'empire et vous avait mis de distance; Les droits de mes aïeux, par Home consacrés, Étaient môme sans moi d'inutiles degrés. Quand de Dritannicus, la mère condamnée, Laissa de Claudius disputer l'hyménée, Parmi tant de beautés qui briguèrent son choix, (Jui de ses affranchis mendièrent les voix, Je souhaitai sa main dans la seule pensée De vous laisser au trùne où. je serais placée.

Quel changement ! On se sent dans une autre

atmosphère poétique. L'élégance des mots, l'harmonie de la phrase, le nombre de la période, exigent autant d'effort de mémoire pour être appris, que d'étude de diction pour être récité. Car il ne s'agit plus de coups de pinceau rapides qu'il faut rendre par une égale vivacité d'accent ; c'est un morceau étudié, caressé, et où l'art du débit doitégc>ler l'art du style. Je poursuis la comparaison.

Page 1