LE CHAT ET LES RATS
l'u chnt^ ayant appris qu'il y avait beaucoup de rats '/ans wie maison^ y vintj et se mit à les prendre et à les manger l'un après l'autre. Us rats, se voyant dctniire ainsi ^ tinrent conseil : « Ne soiHons pas de nos trous ^ dirent-ils^ le chat ne pourra ]tas nous y chercher^ et nnuii 'srrnna sauvés. » fj' chat, voyant qiic les rats ne se montraient plus, résolut de les attirer. Il grimpa donc au iilnfoud^ se pendit ii U7ie cheville, et contrefit le mort. Mdis un rat, Cajiercevant, lui cria : « Ek f mmi rhrr, (funnd tu serais un sac, je n approcherais pas de toi. » Cetlr f(dde montre (juc 1rs gens sages, quand ils ont souffert de la méchanrrtr d'un homme, ne se laissent jilus tromper par ses ruse.^.
Avant d'entrer dans l'étude détaillée de cette fable, posons une des règles les plus importantes de l'art de la lecture. Cet apologue doit être dit tout entier 51/7" /e ton du récit-. Qu'est-ce que le ton du récit? Y a-t-il donc un ton particulier qui puisse s'appeler ainsi? Oui. Le raisonnement, le sentiment, la démonstration, ont chacun un ton qui leur est propre, et qui diffère autant du ton du récit, que la couleur bleue diffère de la couleur rouge, ou de la couleur jaune. Pour vous en convaincre, écoutez attentivement quelqu'un qui raconte, en causant, un fait dont il a été témoin ; puis prêtez ensuite la même attention, à cette même personne, exprimant une réflexion, ou un sentiment. Vous reconnaîtrez aussitôt que le ton du récit est quelque chose d'absolument distinct, f(ue la narration d'un fait amène naturellement sur les lèvres du narrateur un certain accent, de certaines inflexions qui sont comme la musique de ses paroles. On dirait que ie'causeur, en entamant un récit, prend un certain instrument qui a une voix à lui, et que cet instrument joue tout seul sur les lèvres du narrateur, au souffle de sa parole.
Du reste, ce ton est bien facile à reconnaître, il suffit d'y faire attention ; au théâtre, quand nous faisons répéter une pièce, et que dans une tirade se trouve enclavé un fragment de narra- Lion, si l'acteur, emporté par la chaleur du débit, prête à cette narration le même accent qu'à l'expression des sentiments, nous l'arrêtons court, en lui disant : « Non! non ! // faut prendre là le ton du récit, » et soudain, sans qu'il soit besoin d'autres explications, l'acLeur change de ton, comme, au manège, quand l'écuyer dit -.changez de pied, le cavalier fait porter son cheval du pied droit sur le pied gauche, et réciproquement.
Le caractère principal de la diction narrative, c'est la vérité; il faut que le lecteur fasse passer dans son débit la réalité du fait, il faut qu'on sente que ccst arrive. Le ton du récit peut s'animer, se précipiter, se colorer, selon (|ue le fait lui-même est simple ou pathéli(iue, touchant ou horrible ; mais le fond même du débit ne change pas, c'est comme la basse dans une phrase musicale.
La voix la j'his projuo au récit est la voix du médium. Lrs notes liantes sont trop criardes ou
trop tendues, les notes basses, trop lourdes, pour se prêter à la libre et souple allure de la narration.
La fable d'Ésope va nous offrir un modèle d'étude pour le récit simple et familier.
Un chat, ayant appris qu'il y avait beaucoup de rats dans une maison^ y vint, et se mit à les prendre et à les manger l'un après l'autre.
Dans ces trois lignes, deux règles importantes : l'observance de la ponctuation, et l'emploi du mot de valeur.
Qu'est-ce que le mot de valeur? C'est le mot, ou les mots, en qui se trouve condensé, résumé le sens de la phrase; il faut toujours les .mettre en lumière par l'accent, pour attirer sur eux l'attention de l'auditeur. L'emploi intelligent du mot de valeur ajoute beaucoup à la clarté et à l'effet du débit.
Un chat... mot de valeur; c'est le personnage principal de la fable, il faut donc l'annoncer, pour ainsi dire, comme on annonce dans une pièce de théâtre, l'entrée d'un grand personnage ; le tout, sans emphase, bien entendu, et avec la familiarité qui convient à l'apologue.
Un chat... après l'accent, la virgule. Arrêtezvous un moment après le mot, un chat; h phrase est longue, ce mot en est comme le Général; mettez-le en avant... un peu seul, pour qu'à la suite les lignés se déroulent clairement et sans confusion.
Un chat... ayant appris qu'il y avait beaucoup de rais dans une maison.
Les rats sont les seconds personnages du drame: donc, second mot de valeur, second accent, seconde virgule.
Y vini... virgule, la ponctuation est la lumière de la diction.
Kt se mit d les prendre et à les manger Vun après [antre. Placez un léger temps d'arrêt après les ]'rfudre... celte courte suspension donnera plus de pifjuanl à les manrjcr.
Les rats, \irQu\iiy se voyant drtruirc ainsi, virgule, tinrent conseil... deux points. « Ne sortons pas de 7ios trous, dirrnt-ils, le chut nr pourra pas venir nous y chercher, et nous serons sauvée. »
L;"i, clian^'oment complet de Ion'; ce n'est plus (lu rccil, c'est (lu (lialo;i:u(i : il l.iut donc figurer par la diction des gens (jui parlent ; il faut donner
à la voix les intonations qu'auraient les personnages représentés. Imaginez-vous que vous entendez causer ces rats, tout bas, malicieusement, et prêtez -leur l'accent de satisfaction goguenarde de gens qui croient jouer un bon tour.
Le c/iai, virgule voyant que les rats ne se ynontraient pluSj résolut de les attirer. Il grlmpi. donc au plafond ^ se pendit à une cheville , et contrefit le mort....
Dans ces quatre lignes, rien que le ton ordinaire du récit. Donnez seulement un peu d'intérêt à la lutte qui s'engage, en faisant sentir par votre diction, que vous vous y intéressez vous-même.
Mais un rat. Oh! ici, ajoutez par Tintonation un adjectif au substantif! que j*entende... un rat très avisé, un rat très fin.
Mais un rat, V apercevant, lui cria : « Eli mon cher ! quand tu serais sac je n'approcherais pas de toi... »
Ici le ton du dialogue doit avoir quelque chose de moqueur qui sente son rat qui triomphe. Le mot de valeur est sac.
Cette fable monirCy virgule, que les gens sagcSj virgule, quand ils ont souffert de la méchanceté d'un hommCy virgule, ne se laissent plus tro nprr par ses ruses.
Nous voici en face d'un troisième ton, le ton du raisonnement. Il repose aussi sur la voix du médium ; mais il est plus lent, plus grave que le ton du récit. Pour le reconnaître, ayez recours au moyen déjà indiqué ; écoutez-vous vous-même, et écoutez les autres. Rien ne vaut, dans 1 étude de l'art de la lecture, l'observation personnelle. Je fais grand cas de ce qu'enseigne le maître, des intentions qu'il nous explique, des intonations qu'il nous souffle ; mais sachez-le, vous n'apprendrez bien que ce (luo vous vous apprendrez un peu vous-mômcs ; ce qui poussera chez vous est aussi supérieur à ce qu'on y implantera, qu'un arbuste en })leine terre à une plante en pot. Au Ihcâlre, nous laii^sons très souvent les acleurs chercher eux-mêmes les effets dans leur rùle ; il n'y a (|ue ceux-là (jui tiennent; trop souvent, ce (jue noire voix leur incuhpie, s'ellace peu à peu avec noire voix ; c'est comme un écho (jui meurt en se réj)étant. Prenez donc ceci pour devise : Pour d(iVL'nir un bon lecteur, il fauL être son second professeur de lecture.
TROIS FABULISTES. lÙ