UXF-: CHANSON DE RI-RANG CR. TQ
entrer l'huissier du roi; elle dit avec respect et crainte à son mari :
Voici monsieur rimissier du roi.
Rien de plus facile à expliquer et à rendre. Mais à la dernière strophe, l'ouvrier est mort, c'est le poète qui parle; dans sa houche, et en lace de ce cadavre, cet appel et cette désignation de monsieur ont évidemment une intention amèrement ironique. Lève-toi j Jacquc ^ lève-toi f Les morts même doivent se lever devant monsieur l'huissier du roi. Il n'est pas facile d'exprimer par la diction un tel sentiment, mais ce n'est pas impossible.
Tel est ce petit poème dont l'étude à haute voix m'en a autant appris sur le talent de déranger, que de longues années de commerce avec ses œuvres. J'ai vu distinctement ce (]ue je n'avais fait qu'entrevoir ; mon impression est devenue jugement.
Déranger avait plusieurs des grandes parties du poète: originalité dans la conception première ; science de composition; sentiment du rythme et de l'image, et un rare mélange d'esprit et d'émo-
tion. Que lui a-t-il donc manqué? la puissance d'exécution. Si versé qu'il fût dans tous les secrets de notre versification, si obstinément qu'il ait travaillé ses propres ouvrages, il n'a jamais pu arriver à se créer un style assez souple pour reproduire les faces multiples de sa pensée. Les grands poètes naissent souvent avec leur plume toute taillée ; tels furent Corneille, Molière, Lamartine. D'autres sont obligés de tailler la leur : tels La Fontaine, André Ghénier, Déranger. La Fontaine nous a lui-même livré son secret dans ces vers :
Je fabrique à force de temps.
Des vers moins sensés que sa prose.
Comme cela sent le forgeron! Quant à André Cliénier, ses manuscrits, où les lignes de prose s'entremêlent sans cesse à dos fragments poétiques, nous montrent que les vers ne jaillissaient pas dit sa plume comme un flot de source. 11 lui fallait construire son (l'uvre pièce à pièce, par retouciios successives; il était plus poète (pie versificateur. Seulement, chez La Fontaine et chez André (ihénier, la puissance artisli(iue était si
grande, qu'ils arrivaient par le travail à une facilité acquise, qui avait toute la souplesse de la facilité naturelle.
Tel ne fut pas Déranger. Sa poésie rêvée a toujours été supérieure à sa poésie exprimée. Dans sa jeunesse, il aspirait aux genres les plus élevés, le poème, la tragédie, la comédie. Le sentiment de son infériorité d'exécution le força à se rabattre sur la chanson. Cette forme restreinte a beaucoup servi son talent, et lui a un peu nui. Elle l'a servi, d'abord en fournissant un moule à ses conceptions ; car je tiens de lui-même, qu'une fois l'idée d'une chanson trouvée, il ne l'exécutait qu'après avoir trouvé aussi l'air qui lui paraissait le plus propre à mettre l'œuvre en relief. Ensuite, son flot d'inspiration un peu mince, son souffle un peu court, gagnaient à être resserrés dans le rythme de la chanson; les cours deau peu abondants ont tout profit à couler entre des rives étroites ; ils ont l'air de fleuves quand on les canalise. D'un autre côté, la forme de la chanson lui a nui, parce que sa très grande variété et fécondité d'idées de détail étaient mal à l'aise dans ce cadre rigide ; il ne pouvait pas s'y mou-
voir librement ; ses défaillances d'exécution l'empêchaient de faire tenir tout ce qu'il pensait dans ce qu'il disait. De là sont venus dans ses vers les obscurités, les tours pénibles, la gêne. Il marche dans des chaussures trop étroites.
Tel quel^ c'est un poète, un poète sui generiSj qui n'a pas son analogue dans notre poésie, et qui semble fait tout exprès pour la lecture à haute voix. Rossini m'a dit un jour, parlant de Weber : ce II n'a que de petites pincées de mélodies. « Ce mot n'estpas juste pour Weber, mais il s'applique merveilleusement à Béranger. Il n'a que de petites pincées de poésie, mais exquises. Quels vers charmants que ceux-ci :
hicu d'un sourire a béni la nature!
.)"ai sur l'IIynieltc (îveillô les abeilles.
Mon cœur est un lulli susprudu, Sjlùt qu'on le louche, il résonne.
Au détour d'une eau (pii cliuniino A (lots purs, sous do frais H las!
Et ce délicieux couplet de la fée Urgande ':
Dans une conque de saphir De huit papillons attelée, Elle passait comme un zéphyr, Et la terre était consolée.
Les notes profondes, les pensées fortes, les sentiments touchants y éclatent à tout moment, comme des clous d'or sur une belle étoffe.
Ce qu'on gagne en célébrité, On le perd en indépendance.
Aimer! aimer! c'est être utile à soi!
Se faire aimer, c'est être utile aux autres !
Et cet admirable vers dans la complainte du Juif errant :
Ce n'est pas sa divinité,
C'est l'humanité que Dieu venge !
Entin, n'oublions pas que nul poêle n'a plus aimé la France et ne l'a mieux chantée ! Son patriotisme lui a inspiré des vers qui sont dans toutes les mémoires.
lié bien, ces trouvailles d'expressions et d'idées,
dont je pourrais multiplier sans fin les exemples, sont autant de bonnes fortunes pour le lecteur. Elles élollent la diction. Jacques^ entre autres, Jacques, en dépit de nos critiques, produirait je crois, un grand effet d'émotion dans une lecture publique. J'y proposerais seulement, non pas un changement, je ne m'en croirais pas le droit, mais une légère transposition.
Un illustre exemple expliquera ma pensée et excusera mon audace.
Le second acte du rarm//e est un chef-d'œuvre; mais ce chef-d'œuvre est un hors-d'œuvre. Le tableau des amours de Marianne et de Yalère arrive là comme un épisode. Pourquoi cependant, ne laisse-t-il pas de nous charmer ? Parce (jue Taclion n'est encore que posée, et non engagée. Mais transportez ce délicieux écho du Dcpit amoureux an Iroisième acle, (iiiand on est on ])Iein (liaiiic, il nous choquera comme une dissonance, et nous généra comme un tcm])s d'arrêt. Hé bien, nérangcr a fait la faute (|n'a évitée Molière.
La slro[)lie (juatrièmc et les quatre (jui la sui-
UNE CHANSON DE BI^RANGER. 2o3
vent arrivent trop tard ; l'action est déjà trop avancée dans la strophe troisième. Que faire pour remédier à ce défaut? Rien de plus simple : prendre cette strophe troisième :
Pas un sou! Dieu! je crois l'entendre,
et la transporter avant la neuvième:
Il entre! ô ciel! Que dois-le craindre?
Ce simple déplacement change tout et remet le poème en équilibre.
Les deux premières strophes, comme le premier acte du Tartuffe^ ne font que poser le drame, l'action n'est pas encore nouée ; on peut donc placer là sans inconvénient, les strophes philosophiques et élégiaques ; le lecteur leur donner toute leur valeur de détail, n'étant plus poussé, pressé par le mouvement de la scène. L'exacleur n'a pas encore paru, il n'est pas encore à la porte ; la femme peut donc, sans invraisemblance, s'asseoir près du lit de son mari, le regarder dormir sans l'appeler trop haut et, tout en le regardant, se laisser aller au cours naturel de ses réflexions douloureuses ; le refrain n'ar-
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rive sur ses lévites que comme un écho affaibli de ses sentiments intimes ; elle le murmure, elle se berce au bruit de ses mélancoliques plaintes, quand tout à coup i'aboi des chiens la réveille en sursaut. Dieu ! je crois l'entendre ! s'écrie-t-elle, cl le drame recommence plus poignant, plus éperdu, plus terrible, car le poète et le lecteur ont maintenant trois strophes au lieu de deux pour peindre la terreur et l'angoisse croissantes.
Je propose à tous les amateurs de l'arl de la diction ce sujet de travail ; ils y trouveront le plus délicat des plaisirs. Lire les poètes tout bas, c'est devenir leur ami ; les lire tout haut c'est devenir leur intime.
LA MÈRE ET LE FILS/ 2oS