CHAPITRE XVIII
Mon premier article sur Corneille et Racine m'a valu une lettre qui demande une réponse. Voici la leltrc :
« Monsieur,
« L'éducation, vous le savez, dure toute la vie.
Or, vos leçons de lecture, quoique pul)liées dans un Magasin destiné à l'enfance, ont des auditeurs de tous les âges. Il y a des barbes grises parmi vos élèves, et je suis un de ces élèves-là. J'ai autrefois suivi avec passion le Théâtre-Français,
et tout ce qui vient me parler dans ma petite retraite, de Corneille, de Racine et de leurs interprètes, remue dans ma vieille cervelle ce fond d'amateur qui ne meurt jamais. Votre étude sur Cinnaet Britannicus a fort agité mes calmes habitudes ; je ne me suis pas contenté de vous lire, j'ai voulu pratiquer vos leçons : voilà quatre jours que ma chambre, mes meubles, d'ordinaire si tranquilles, sont tout étonnés de me voir marcher à grands pas, gesticuler, et parler tout haut. Hier ma servante est entrée chez moi, en me disant : « Monsieur m'appelle ? — Moi ! Non ! — C'est « que j'ai cru entendre la voix de Monsieur.. c » Elle avait raison : Monsieur piochait les intonations d'Auguste, Enfin, pour tout dire en un mol, vous m'avez rendu un petit grain de folie ! Je ne vous en serai jamais assez reconnaissant, et pour vous le prouver, je vous adresse en guise de remerciements, une reciuéle. Votre étude est incomplète. Pouniuoi voire analyse s'arrète-t-elle à la première moitié de la scène (l'Agrippine ? La seconde vaut au moins la première. J'entends d'ici voire raison. Le parallélisme entre Corneille et Uacine s'arrête là. Je le veux
bien,maisje ne m'y suispas arrêté, moi, j'ai continué ; j'ai relu pour la vingtième fois la fin de cette scène, et, mis en goût de travail par votre analyse, j'ai essayé de la dire aussi tout haut. Impossible ! Vous proclamez le discours d'Agrippine le morceau le plus difficile du théâtre. Soit ; mais mettez donc, tout de suite après, la réponse de Néron et la réplique d'Agrippine ! Je ne puis pas me passer de vos conseils ; vous me les devez ; on ne jette pas ainsi un écolier de soixante ans dans une pareille besogne, pour le laisser à moitié chemin. Votre première leçon en appelle une seconde, je la réclame.
« Agréez, etc. »
Voici ma réponse:
« Monsieur,
« Merci de votre sommation. J'y obéis de grand cœur. Vous avez bien raison de regarder la lin de cette admirable scène comme égale et peut-être comme supérieure au commencement. Jamais n'a éclaté avec plus de force la science pro-
fonde du cœur humain qui caractérise Racine. 3Iettons-nous donc tout de suite à la besogne. Cinq morceaux composent cette fin de scène : la réponse de Néron ^ une réplique cVAgrippine^ un mot de Nèron^ sept vers d^Agrippine^ et pour conclusion, huit vers de JSéron, Eh bien ! il n'est pas un seul de ces morceaux qui ne soit un coup de théâtre psychologique ; ^di^'^QWe ainsi ces péripéties de sentiments, qui jettent toutà coup un jour nouveau surl'âme et sur le caractère des personnages.
« Commençons par Néron. Que va-t-il répondre ?
Le réquisitoire de sa mère^ quoiqu'un peu long
peut-être, n'en est pas moins plein d'une majesté
rapériaîe et maternelle, qui doit fort embarrasser
le fils.
« Je me rappelle Ta! ma dans cette scène. Il répondait avant déparier, il ré|)ondait en écoutant, son attitude répondait. (Juelle était celte attitude? Semblait-il irrité, accablé, aflligé ? Nullement. Il semblait profondément ennuyé. Tout le temps (jue durait ce long discours, il l'employait à jouer avec la frange de son manteau, et une fois sa mère réassise, — car elle s'était levée à la fin de la ti-
rade, — il la regardait un moment en silence et -commençait :
Je me souviens toujours que je vous dois l'empire-,
Et, sans vous fatiguer du soin de lo redire,
Votre bonté, Madame, avec tranquillité
Pouvait se reposer sur ma fidélité.
Aussi bien ces soupçons, ces plaintes assidues,
Ont fait croire à tous ceux qui les ont entendues
Que jadis, j'ose ici vous le dire entre nous.
Vous n'aviez sous mon nom travailU'' que. pour voua.
« Tant d'honneurs, disaient-ils, et tant de déférences.
« Sont-ce de ses bienfaits de faibles récompenses?
« Quel crime a donc commis ce fds tant condamné?
« Est-ce pour obéir qu'elle Ta couronné?
( N'est-il de son pouvoir que le dépositaire? »
Non que, si jusque-là j'nvais pu vous complaire^
Je n'eusse pris plaisir, Madame, h vous cède»'
Ce pouvoir que vos cris semblent redemander :
Mais Rome veut un maître et non une maîtresse,
« Arrôtons-nous là un moment. Où trouver un langage plus froidement insolent et plus cyniquement ingrat ? Chaque mot est un sarcasme que rendent plus amer encore les formules d'ironique déférence qui l'enveloppent ; ce discours est le prélude du parricide, et pourtant il faut, si on veut lui laisser toute sa couleur tragique, le