‹ La lecture en actionChapitre 55 sur 81 · LES DEUX PIGEONS · texte numérisé non relu

LES DEUX PIGEONS

L'autre lui dit: qu'allcz-vous fairo?

Voulez-vous ([uiltcr votre frère?

L'absence csl le plus grand des maux Non pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux,

Les dangers, les soins du voyage

Changent un jtt'U voir»' r()nraf:^e!

Kncor si la saison s'avanrait davanlap^e! Attendez les zéphyrs! qui vous presse? Un corbeau Tout il l'heure, annonçait nialiieur à (luehiuc oiseau.

Je ne rêverai plus que rencontre funeste,

Que faucons, que réseaux! Hélas, dirai-je, il pleut,

Mon frère a-t-il tout ce qu'il veut?

Bon souper, bon gîte et le reste?

Nous voilà dans un autre art. Ces vers descendent d'un degré de plus dans l'âme humaine : ils sont, sinon plus vrais, du moins plus réels. La Fontaine ne se contente pas de peindre l'émotion du cœur, il en peint le trouble, ce trouble se traduit par la variété des coupes, par le changement continuel du rythme, par le brisement du vers. Une amante qui supplie celui qu'elle aime de ne pas partir, est certes dans une situation bien moins pathétique qu'une mère qui demande la vie de son fils ; et pourtant le pigeon de La Fontaine est plus agité qu'Andromaque ! Voyez comme à chaque hémistiche le mouvement change! Ce rejet délicieux...

Non pas pour vous, cruel !

ne semble-t-il pas l'explosion subite d'un cœur qui ne peut se contenir? Ces trois petites phrases successives et précipitées :

Encor si la saison s'avançait davantage!

Attendez les zéphyrs!... Qui vous presse?.. Un corbeau...

ne peignent-elles pas au naturel le décousu charmant de ces entretiens intimes, tendres, entrecoupés, où l'on n'achève jamais les phrases, et où les paroles jaillissent des lèvres, comme au hasard, poussées au dehors par la vivacité des sentiments intérieurs?

Il ne s'agit donc plus ici, pour le lecteur, de mélopée, comme dans les vers de Racine : il y faut avant tout l'abandon, la souplesse, la vérité.

Voyons maintenant les vers de Victor Hugo :

M A RI ON (à Louis XI 11).

Ah! sire ! h notre deuil que le roi compatisse, Savez-vous ce que c'est? Deux jeunes insensés, Par un duel jusqu'au fond de l'abîme pouss(^s! Mourir, grand Dieu! mourir sur un gibet infûme! Vous aurez pitié d'eux! Je ne sais pas, moi femme, Comment on parle aux rois. Pleurer peut-Mre est mal, Mais c'est un monstre enfin que votre cardinal! l'ourquoi leur en veut-il? Hu'ont-ils fait? 1! n'a môme Jamais vu mon Didier, llêlas! (pli l'a vu, Taime. A leur Age, tous deux, les tuer pour un duel ! Leurs mères! Songez donc! Ah! c'est terrible! 0 ciel! Vous ne le voudrez pas! Ah! femmes que nous sommes, Nous ne savons pas bien parler comme les hommes,

Nous n'avons que des pleurs, des cris et des genoux Que le regard d'un roi ploie et brise sous nous! Us ont eu tort, c'est vrai! Si leur faute vous blesse, Tenez, pardonnez-leur! Vous savez? la jeunesse! Mon Dieu ! les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font? Pour un geste, un coup d'œil, un mot, souvent au fond Ce n'est rien, on se blesse, on s'irrite, on s'emporte. Les choses tous les jours se passent de la sorte; Chacun de ces messieurs le sait. Demandez-leur, Sire; est-ce pas, messieurs? Ah! Dieu, l'afTreux malheur! Dire que vous pouvez d'un mot sauver deux tètes! Oh! je vous aimerai, sire, si vous le faites! Grâce! grâce! Oh! mon Dieu! si je savais parler. Vous verriez, vous diriez : Il faut la consoler, C'est une pauvre enfant, son Didier c'est son âme... J'étouffe. Ayez pitié!

Quel contraste ! Il y avait une différence entre Racine et La Fontaine. Il y a un abîme entre La Fontaine et Victor Hugo. Au lieu de la simple agitation, c'est le désordre, reflervescence, la tempête! Les vers de Racine ressemblent à des larmes, ceux de La Fontaine à des gémissements; ceux de Victor Hugo, à des sanglots, à des cris 1 Tout ce que la douleur réelle a d'incohérence de paroles, de mélange de tons, d'exagération de gestes, Victor Hugo le lui emprunte. 11 photogra-

phie le désespoir! Une formule qui lui est propre, qu'il a inventée, pour peindre l'éperdument de rame, c'est de jeter tout à coup au milieu d'accents pathétiques, des familiarités, des naïvetés de termes, qui lui semblent l'expression même delà nature. Il a employé ce moyen pour la première fois dans Notre-Dame de Paris. Tout le monde se rappelle la prière de la Sachette, et dans cette prière, le : Messieurs, faime les sergents, moi! ce mot, je m'en souviens, fit une révolution. 11 se répéta dans tout Paris, comme le cri même de la douleur. Depuis, Victor Hugo a tiré de grands effets de cette même formule dans presque tous ses drames. J'entends encore M""^ Mars s'écriant dans Ilernani :

Enfin, on laisse dire a cette pauvre femme Ce qu'elle a dans le cœur

Le morceau de Marion Delorme est plein de ces effets :

Je ne sais pas, moi femme, nomment on |i:irl«- aux rois!...

Tenez! i*ar(ioniie/,-leur... Vous savez... la jeunesse...

Mon Dieu! les jeunes gens savent-ils ce qu'ils font I Oh! je vous aimerai, sire, si vous le faites.

L'intention du poète est si fortement écrite dans ce morceau, qu'il semble facile à dire. Détrompezvous, on marche entre trois écueils; on court risque de tomber dans la trivialité, dans l'affectalion, dans le faux vrai/ Pour laisser à cette prière son mélange de désespoir tragique et de naïveté presque enfantine, il faut au lecteur tout l'art que possède le poète pour fondre ensemble les contraires ! Qu'on y songe bien ! la naïveté est bien voisine de la niaiserie, et la niaiserie est bien voisine du ridicule. C'est ce qui me fait toujours dire qu'il n'y a rien de plus diflicile à lire que les vers de Victor Hugo, tant ils sont personnels! et rien de plus utile, tant cette personnalité puissante exige et inspire de hardiesse de diction. La lecture successive de ces trois morceaux aidera à l'interprétation de chacun d'eux.

Page 1