ANDROMAQUE — LES DEUX PIGEONS MARION DELORME
Voici trois cris de douleur, sortis de trois bouches immortelles. Racine a jeté le premier dans Andromaque ; La Fontaine le second , dans les Deux Pigeons; Victor Hugo, le troisième, dans Marion Delorme. L'un part d'une mère , l'autre d'une amante, le dernier d'une maîtresse. Plaçonsles tous trois en regard; cette seule mise en présence, les éclairant l'un par l'autre, marquera la différence des génies, des époques, et vous sera une triple leçon de lecture et de littérature comparée.
Nous commencerons par Andromaque. Cette belle tragédie a eu une singulière fortune, c'est de changer d'héroïne.
Du temps de Racine, le principal personnage c'était Andromaque; aujourd'hui, c'est Hermione. Andromaque a beau donner toujours son nom à la pièce, elle est reléguée au second plan. Hermione a pris le premier, parce qu'elle rentre dans la catégorie des princesses de théâtre qui nous intéressent aujourd'hui ; elle est violente et quelque peu meurtrière.
Andromaque est trop douce, trop dolente pour nous ; elle est de la race gémissante des colombes ; nous les aimons quelque peu croisées de vautour. Mais, du temps de Racine, les rôles de victimes étaient les beaux rôles, Andromaque est le chefde chœur du peuple élégiaque et charmant des Bérénice, des Atalide, des Aricie, des Junie, et Racine lui a pnHé ses plus touchants et ses plus tendres accents.
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Où fuyez-vous, Madame? N'est-ce point jtour vos yeux' un spectacle assez doux Qac la veuve d'Hector lileuraut U vos genoux?
Je ne viens point ici par de jalouses larmes, Vous disputer un cœur qui se rend à vos charmes. Par une main cruelle, hélas! j'ai vu percer Le seul où mes regards prétendaient s'adresser : Ma flamme par Hector fut jadis allumée ; Avec lui dans la tombe elle s'est enfermée. Mais il me reste un fils. Vous saurez quelque jour, Madame, pour un fils jusqu'où va notre amour : Mais vous ne saurez pas, du moins je le souhaite, En quel trouble mortel son intérêt nous jette. Lorsque de tant de biens qui pouvaient nous flatter, C'est le seul qui nous reste et qu'on veut nous l'ôter. Hélas 1 Lorsque, lassés de dix ans de misère. Les Troyens en courroux menaçaient votre mère. J'ai su de mon Hector lui procurer l'appui : Vous pouvez sur Pyrrhus ce que j'ai pu sur lui. Que craint-on d'un enfant qui survit à sa perte? Laissez-moi le cacher en quelque île déserte : Sur le soin de sa mère on peut s'en assurer-, Et mon fils avec moi n'apprendra qu'h. pleurer.
Ces vers sont sans doute pleins de pathétique, mais d'un pathétique épuré, ennobli par l'art le plus exquis. Praxitèle, sinon Phidias, a passé par là. Une douleur profonde, mais contenue! L'harmonie devenue une des formes de l'émotion ! Des vers coulant comme un flot de larmes qui inondent le visage sans contracter les traits, ni briser
la voix. 11 semble qu'ils sortent directement du cœur, sans passer par aucun organe corporel. Ayez donc bien soin, en récitant cette prière, de lui laisser toute son élégance et tout son charme musical. C'est par l'oreille que ces vers vont au cœur; flattez l'oreille! Ils vous touclient non seulement par la vérité des sentiments, par la simplicité de l'expression, mais par le nombre et l'enlacement des sons. C'est de la poésie, mais c'est aussi de la mélodie, souvenez-vous de Mozart en lisant ces vers de Racine.
Passons à La Fontaine :