UN SAVANT
vie! La première enfance une fois franchie, grâce à des soins incessants, ils songèrent à son éducation. A qui la confier? A quelque instituteur d'aveugles? Non! Ils voulaient être les seuls, à lui ouvrir au moins les yeux de l'esprit. Le père se fit son lecteur, la mère sa lectrice. L'histoire, la géographie, le calcul, les premiers éléments des sciences, ils apprirent tout à l'enfant par la lecture à haute voix; et cet enseignement auriculaire dura vingt ans, et, pendant vingt ans, il ne se passa pas un seul jour, sans que ce père et cette mère n'apportassent pour ainsi dire à leur petit au bout de leurs lèvres, tout ce qu'ils avaient préparé et récolté de tous côtés pour lui, avec la même sollicitude, la même exactitude, que des oiseaux qui nourrissent leur couvée.
Cette éducation était pleine de difficultés. Difficultés matérielles d'abord : lire tout haut plusieurs heures de suite, pendant vingt ans, constitue une fatigue, qui, pour une femme surtout, peut devenir un danger. Difficultés intellectuelles : un aveugle ne s'instruit pas aussi aisément qu'un autre enfant; on n'arrive à son intelligence que par un sens au lieu de deux. 11 faut donc éveiller
chez ce sens unique les mêmes appétits que chez deux. Les paroles adressées à l'aveugle ne doivent pas seulement lui arriver plus claires, plus nettes, il faut encore qu'elles soient plus vives, plus animées. L'instruire ne suffit pas, il faut le captiver. M. D. le comprit, et se faisant élève pour devenir maître, il demanda à l'étude raisonnée de la diction lart délire sans fatigue, et même avec charme, avec feu. Ce n'est pas tout encore. L'aveugle a besoin qu'on lui donne le plus de substance possible, sous le plus petit volume possible ; .M. D. s'astreignit donc à un choix plus délicat, plus intelligent, des morceaux ou des ouvrages à lire, de façon qu'au bout de vingt ans, la lecture à haute voix avait fait trois éducations au lieu d'une, celle de l'enfant et celle des parents.
Un fait singulier se produisit dans le cours de ces études. Ce (|ui intéressait le plus cet enfant pour qui le monde physique n'existait i)as, c'était le monde physique : les lois, les phénomènes du monde extérieur le préoccupaient sans cesse. Le père poussa donc les lerons de ce côté, et, un jour, il arriva, (jue des voleurs s'étant introduits par deux l'ois, la nuit, dans le fond du jardin,