LES HIRONDELLES
Elles s'assemblent par centaines, Se concertant pour le départ :
1/iine dit : « Oh! que dans Athènes 11 fait bon sur le vieux rempart!
Tous les ans j'}' vais et je niche Aux métopes du Parthénon.
Mon nid bouche dans la corniche Le trou d'un boulet de canon. »
L'autre: « J"ai ma petite chambre
A Smyrno, au plafond d'un café :
Les Hadjis comptent leurs grains d'ambre
Sur le seuil, dim rayon chaulfé.
Celle-ci « : J'iiabile un tricriypho Au fronton d'un temple à Balbeck.
Je m'y suspends avec ma griHc Sur mes petits au larpre bec.
L;i cin(|ui(''ine : c .le ferai halte, Car PAltc nral<)ui<lit un peu, Aux blanches terrasses de Malte l'Jilre Peau bleu-- et le ci» I Mcu.
Toutes : « Demain combien de lieues Auront filé sous notre essaim, Plaines brunes, pics blancs, mers bleues Brodant d'écume leur bassin!
Avec cris et battements d'ailes.
Sur la moulure aux bords étroits, Ainsi jasent les hirondelles, Voyant venir la rouille aux bois.
Je comprends tout ce qu'elles disent, Car le poète est un oiseau ; Mais, captif, ses élans se brisent Contre un invincible réseau !
Des ailes! des ailes! des ailes!
Comme dans le chant de Ruckert, Pour voler là-bas avec elles Au soleil d'or, au printemps vert!
Ai-je tort? ces petits gazouillements, ces petits cris assoupis par les battements d'aile, ces échos de voix, ces images si vives et si poétiques, ce nid d'oiseau qui bouche un trou de boulet^ ces mers qui brodent d'écume leur bassin , ces blanches terrasses de Malte, entre l'eau bleue et le ciel bleu, tout cela ne résonne-t-il pas à votre oreille comme un bruit de clochettes d'argent, où, à la dernière strophe, se môle Péclat d'un timbre d'or. Peu de conseils encore à donner au lecteur. Qu'il ait
soin seulement de faire bien valoir les rimes ; elles sont toutes pittoresques, curieuses, inattendues, vibrantes. Il ne manque dans ce charmant petit concert qu'une voix, la voix de Tâme. Les hirondelles ont inspiré , à tous les poètes, des vers touchants. Ici, rien qui vous émeuve. Pas une seule de toutes ces gracieuses paroles dans ce chœur de mères et de petits, qui soit l'expression d'un sentiment. Tout est seulement murmure et clarté : mais quelle clarté et quel murmure!
En lisant ces vers, ne vous inquiétez pas de votre cœur, laissez parler toute seule la petite llùte que vous avez dans le gosier, si vous en avez une.
VOIX d'airain
Changeons d'instrument. Victor lïugo arrive, nous apportant les lointains grondements de l'Océan, la voix de la tempête, de l'abîme, de la mort. Je ne sais si dans son (puvre immense, il a rien écrit de plus pathétique, d'une plus tragique sonorité, que la pièce : Occano nnx. Je n'emprunterai que trois slrojjhes à ce morceau, mais elles nous sufliront j)Our y faire entendre les timbres sombres et profonds de la voix d'airain.
Oh ! combien de marins, combien de capitaines, (Jui sont partis joyeux pour des courses lointaines, Dans ce morne liorizon se sont évanouis! Combien ont disparu, dure et triste fortune! Dans une mer sans fond, par une nuit sans lune, Sous l'aveugle Océan à jamais enfouis!
rs'ul ne sait votre sort, pauvres têtes perdues! Vous roulez à travers les sombres étendues. Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus! Oh! que de vieux parents qui n'avaient plus qu'un rêve, Sont morts en attendant tous les jours sur la grève Ceux qui ne sont pas revenus.
Où sont-ils les marins sombres dans les nuits noires?
0 flots, que vous savez de lugubres histoires!
Flots profonds, redoutés des mères à genoux !
Vous vous les racontez en montant les marées,
Et c'est ce qui vous fait ces voix désespérées
Que vous avez le soir quand vous venez vers nous.
Non! Beethoven lui-même, avec toutes les richesses de tous les instruments, ne nous a jamais, à l'aide des sons, entr'ouvert des profondeurs d'abîmes plus effrayantes. Jamais les instruments de musique les plus émouvants, le violoncelle, l'alto, n'ont produit une harmonie plus profondément mélancolique que ces trois vers :
Pauvres têtes perdues!
Vous roulez à travers les sombres étendues Heurtant de vos fronts morts des écueils inconnus.
On croit vraiment voir le fond de la mer. Cette accumulation de diphtongues, au, ou, om, ew, en, cette alliance des u et des e muets, prolonge le son dans des lointains infinis. Je ne vous dis pas ici que ces vers se disent tout seuls ! Non I On n'a pas trop de toute la science la plus profonde, soutenue de l'organe le plus puissant, pour rendre imparfaitement ces voix désespérées!... Cherchez donc dans votre organe les notes les plus riches, recouvrez-les d'un voile, comme on couvre les tambours de crêpe aux enterrements, appelez à votre aide toutes vos richesses de souffle, et toute votre puissance de respiration pour prolonger vos sons et étoffer vos paroles!
Que ce vers :
Dans ce sombre horizon se sont évanouis, ait l'air d'avoir vingt pieds au lieu de douze! Pensez enfin, et faites-moi penser à tous les coloristes (\\i\ ont fait du tragique avec la couleur, à Rembrandt, a Delacroix, et vous n'aurez l'ait (|ue traduire \ iclor Hugo.
DU COLORIS DANS LA DICTION. 'iScj