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CHAPITRE XXIII

LES GRANDS PROSATEURS

Les règles générales de l'art de la lecture s'appliquent à tous les écrits. Pour bien lire une page de n'importe quel écrivain, il faut, s'il s'agit des principes techniques, toujours prononcer clairement et correctement, articuler nettement, accentuer, respirer et ponctuer; s'il s'agit de la partie intellectuelle, il faut toujours comprendre et sentir. Mais l'emploi de ces diverses règles varie de mesure et d'intensité, selon le genre d'écrits que l'on récite, selon le talent de l'écrivain (lue l'on interprète. Tel style demande, dans le lecteur, un j)onctualeur plus exact, tel autre un accentuateur plus énergi(iue^ toi autre un coloriste plus brillant, tel autre un diseur plus spirituel : ce

sont tour à tour les qualités de correction, d'émotion, de verve qui doivent passer les premières; môme quand elles sont toutes nécessaires, elles ne le sont pas toutes au môme degré ; même quand «lies sont toutes en jeu, elles ne jouent pas le même rôle, elles n'occupent pas le même rang ; fjgurez-vous une troupe où chacun de ceux qui la composent, serait tour à tour soldat, sergent ou capitaine. Toute étude d'un auteur nouveau demande donc une nouvelle étude de lecture, et, par conséquent on ne peut arriver à la possession complète de l'art de la diction que par la récitation successive et comparative des principaux écrivains de notre langue. Tel est le travail que nous allons entreprendre dans cet article, travail d'interprète et travail de critique. Nous allons choisir un morceau dans six des plus grands prosateurs de notre langue, au dix-septième et au dix-huitième siècle, étudier ce morceau, chercher comment il doit être rendu en cherchant comment il est composé, et réunir ainsi dans le même cadre, et comme en raccourci, les divers caractères de la prose française dans leurs rapports avec les règles de la diction.

Seulement, pour que cette étude soit profitable, il faut qu'elle soit progressive; nous devons donc aller du simple au composé, en débutant par les écrivains dont la lecture à haute voix ne réclame (jue l'emploi des règles les plus aisées de l'art de la lecture, les écrivains naturels, et élégants, Fénelon et Voltaire.

Fénelon et Voltaire, voilà deux noms dont le rapprochement semble étrange; pourtant il n'y a rien de plus juste que le rapprochement de ces deux esprits. Ce sont écrivains de même trempe, de même race. Je crois qu'on peut les délinir les deux prosateurs les plus clairs, les plus simplement ornés de notre langue. Commencer l'éducation d'un apprenti lecteur par l'étude de ces deux maîtres, c'est l'élever comme on élève un eni'ant, c'est-à-dire le nourrir d'éléments sains, substantiels et de facile assimilation. Le régime de la prose de Fénelon et de Voltaire lui fera un fonds de santé intellectuelle et de bo;ine constitution, qui lui permettra ensuite de passer sans fatigue à un emploi plus énergiffue de ses facultés.

A tout seigneur, tout honneur. I^renons d'abord Fcnelun.

11 y a trois Fénelon : le Fénelon précis et didactique, le Fénelon touchant et pathétique, le Fénelon imagé et poétique. Le Dialogue sur l'Éloquence^ la Lettre à VAcadémie et quelques parties de VExistcnce de Dieu correspondent au premier; les sermons et les lettres au second; le Télémaque au troisième.

Voici un spécimen du premier :

Rien n'est i>lus vil que la terre. Les malheureux la foulent aux pieds, mais c'est pourtant pour la posséder qu'on donne les plus grands trésors. Si elle était plus dure, riiomme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver. Si elle était moins dure, elle ne pourrait le porter; il enfoncerait partout comme on enfonce dans le sable ou dans un bourbier. C'est du sein inépuisable de la terre que sort tout ce qu'il y a de plus précieux. Cette masse informe, vile et grossière, prend toutes les formes les plus diverses; elle seule donne tour à tour tous les biens que nous lui demandons. Cette boue si sale se transforme en mille objets qui charment les yeux. En une seule année, elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. Rien ne l'épuisé; plus l'on dé-

chire ses entrailles, plus elle est libérale; après tant de siècles, pendant lesquels tout est sorti d'elle, elle n'est pas encore usée.

Quel admirable objet d'étude pour un jeune lecteur que ce morceau! Tout s'y trouve. D'abord un sujet compréhensible pour tout le monde. Puis, une vérité de détails qui ne permet ni la déclamation ni le chantonnement : des phrases courtes qui n'épuisent jamais la respiration; une diversité de tons qui, s'élevant parfois jusqu'à la grandeur sans sortir jamais de la simplicité, n'emploie que le registre du médium, l'emploie tout entier, et ne vous oblige jamais ni à monter aux sons aigus, ni à descendre aux sons bas; une distinction entre tous les membres de phrases qui nécessite une ponctuation très nette; une justesse précise dans l'expression qui met le mot de valeur tellement en relief, qu'il se détache de lui-même sur le fond de la i)lirase, et ajjpelle l'accent.

Passons de ces observations générales aux dédétails de l'application.

Dans la seconde phrase : « Si elle était jdus dure^ l'homme ne pourrait en ouvrir le sein pour la cultiver; si elle était moins dure, elle ne })ourrait le

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porter; il enfoncerait partout comme on enfonce dans le sable ou dans un bourbier, » Les cinq mots soulignés doivent être détachés, mais légèrement, sans trop de force ; il suffît d'une indication, car la phrase est simple; c'est une bonne leçon pour l'emploi du mot de valeur.

« Cette boue si sale se transforme en mille beaux objets qui charment les yeux. » Sentez-vous comme le contraste entre ces deux membres de phrase saute aux yeux et doit sauter aux oreilles? C'est le cas d'appliquer la règle des oppositions dans la diction.

« En une seule année, elle devient branches, boutons, feuilles, fleurs, fruits et semences pour renouveler ses libéralités en faveur des hommes. » Chacun des mots de cette énumération doit être séparé par le lecteur comme par l'auteur; il faut cinq virgules dans la voix comme sur le papier. C'est un excellent exercice de ponctuation. Passons au Fénelon consolateur et médecin des âmes. Le duc de Chevreuse avait perdu son fils, déjà jeune homme, par une mort subite qui effrayait la piété du père sur le jugement de Dieu envers son fils. Fénelon lui écrit :

Il ne faut pas se laisser aller à des pensées trop affligeantes; les fragilités d'un âge si tendre et d'une vie si dissipée n'ont pas un si grand venin que certains vices de l'esprit qu'on raffine et que l'on déguise en vertus dans un âge plus avancé. Dieu voit la boue dont il nous a pétris, et a pitié de ses pauvres enfants. D'ailleurs, quoique le torrent des passions et des exemples entraîne un peu un jeune homme, nous pouvons néanmoins dire ce que l'Église dit dans les prières des agonisants : Il a néanmoins, mon Dieu, cru et espéré en vous. Un fonds de foi, et des principes de religion qui dorment au bruit des passions excitées, se réveillent tout à coup dans le moment d'un extrême danger. Cette extrémité dissipe soudainement toutes les illusions de la vie, tire une espèce de rideau, ouvre les yeux à l'éternité, et rappelle toutes les vérités obscurcies. Si peu que Dieu agisse dans ce moment, le premier mouvement d'un cœur accoutumé autrefois à lui, est de recourir à sa miséricorde. Il n'a besoin ni de temps ni de discours pour se faire entendre et sentir. Il ne dit à Madeleine que ce mot : Marie; elle ne lui répondit que cet autre mot : Maître; c'était tout dire. 11 appelle sa créature par son nom, et elle est déjà revenue à lui. Ce mot incITable est tout-puissant , il fait un cœur nouveau et un nouvel esprit au fond des entrailles. Les hommes faibles et qui ne voient (jue les dehors, veulent des préparations, des actes arrangés, des résolutions exprimées; Dieu n'a besoin qu.- d'un instant, où il fait tout et voit ce qu'il fait;

Quelle différence entre ces deux morceaux, et

quelle ressemblance! C'est la même plume, mais guidée dans l'un par l'esprit, dans l'autre par l'âme. Même précision de termes, même simplicité de tour, même vérité d'expression : mais dans l'un, il exprime des idées; dans l'autre, il exprime des sentiments; à la justesse s'ajoute l'émotion, une émotion contenue, intime, et d'où jaillissent de temps en temps, des mots de cœur qui se trouvent des mots de génie.

«... Dieu voit la boue dont il nous a pétris , et a pitié de ses pauvres enfants. » Ici il ne suffit plus au lecteur d'une diction précise, claire et correcte, Fcnelon touche, dans cette page, à un des mystères les plus étranges de l'âme humaine; il dévoile ce qui se passe entre l'homme et Dieu au moment de la mort; et en môme temps il dévoile une des douleurs les plus saintes, l'effroi d'un cœur paternel en face des jugements célestes. Ce sont là des pensées si nouvelles et si profondes, ([ue le lecteur ne pourra les rendre sensibles par la diction qu'en s'en pénétrant lui-même profondément. La voix doit entrer dans ce cœur de père et ce cœur de mourant, avec la même délicatesse et la même réserve que la plume de Fénelon.

Arrivons au Fénelon poétique, c'est-à-dire à l'auteur de Télémaque :

Ainsi les hommes passent comme les fleurs, qui s'épanouissent le matin et qui le soir sont flétries et foulées aux pieds. Les générations des hommes s'écoulent comme les ondes d'un fleuve rapide, rien ne peut arrêter le temps qui entraîne après lui tout ce qui paraît immobile. Toi-même, ô mon fds, mon cher fils, toi-même qui jouis maintenant d'une jeunesse si vive et si féconde en plaisirs, souviens-toi que ce bel âge n'est qu'une fleur qui sera presque aussitôt fanée qu'éclosc; tu verras changer insensiblement les grâces riantes, les doux plaisirs qui l'accompagnent : la force, la santé, la joie, s'évanouiront comme un beau songe; il ne t'en restera qu'un triste souvenir : la vieillesse languissante et ennemie des plaisirs viendra rider ton visage, courber ton corps, afl'aiblir tes membres, faire tarir dans ton sang les sources de la joie, te dégoûter du présent, te faire craindre l'avenir, la rendre insensible à tout, excepté h la doub'ur. (Jo temps le paraît éloigné; hélas! tu te trompes, mon fils, il se h;Ue, le voih'i qui arrive; ce qui vient avec tant de rapidité n'est déjà pas loin de tui, et le présent qui s'achève est déjà bien loin, puis(iu"il s'anéantit dans le moment que ijous parlons, ut ne pourra plus se rap[)rochcr.

Est-il besoin de vous faire; reinar(|U(îr le changement j)rofond de ce style, si pareil à lui-même

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quand vous ne considérez que les mots, si dissemblable quand vous en regardez le mouvement et le tour. Plus de phrases courtes, plus d'expressions simplement exactes. C'est une succession d'images élégantes et gracieuses, même dans la tristesse, qui rappellent par leur enchaînement et leur déroulement, le cours de ce fleuve rapide dont les ondes s'écoulent comme les générations. Cette longue page ne se compose en réalité que d'une seule phrase, comme ce fleuve n'a, ce semble, qu'une seule onde. Je sais peu de morceaux plus difficiles et plus utiles à lire. Il faut dans le débit une grâce languissante sans mollesse, et dans le ton une uniformité sans monotonie, qui exigent un grand travail. C'est là qu*il faut appeler à son aide, l'art de la respiration. Ne jamais s'arrêter, ne jamais se presser, et ne jamais s'essouffler, telle est la triple loi imposée au lecteur de ce morceau. La précipitation en ôterait tout le caractère; la lenteur en ôterait toute l'émotion; le souffle haletant en ôterait toute la grâce. Je n'appellerai votre attention sur aucune phrase spéciale, car l'effet d'ensemble résulte de l'absence d'effets particuliers. Le lecteur qui réciterait avec

talent ces trois morceaux de Fénelon, c'est-à-dire en donnant à chacun d'eux son caractère, aurait pénétré tous les secrets du style du maître, et serait maître lui-même dans ce que j'appellerai la diction tempérée.

Passons à Voltaire.

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