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CHAPITRE XXIV

LES GRANDS PROSATEURS

Voltaire offre un phénomène unique dans notre littérature. Poète et prosateur, le prosateur est chez lui absolument différent du poète. On dirait deux styles, deux plumes, je dirais presque deux esprits. La prose de La Fontaine a la même grâce, la même souplesse, le même charme d'imprévu et d'ingénu que sa poésie. Molière a écrit le Festin de Pierre, la Critique de VÈcole des Femmes^ VAvare, de la même main que le Misanthrope et les Femmes savantes. On retrouve l'auteur d'ithalie dans le discours de Racine à l'Académie sur Corneille, et la préface des Plaideurs est pleine de la même verve moqueuse que Les Plaideurs mêmes.

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Si les dissertations de Corneille sur son art n'ont pas le sublime éclat de ses chefs-d'œuvre, elles en gardent du moins l'allure, l'ampleur, la forme de développement; c'est la différence du sermo pedestris au sermo alatus; dans l'un Corneille marche; dans l'autre il plane; mais c'est toujours le même homme.

De notre temps, Notre-Dame de Paris n'est-elle pas signée Victor Hugo comme les Châtiments ? Et quel autre que le poète des Méditations et des Harmonies aurait pu écrire le Conseiller du Peuple et les Girondins ?

Rien de semblable chez Voltaire. Sa poésie et sa prose ne portent pas la môme marque. Placez en regard ses histoires et ses tragédies, ses contes et ses comédies, ses poésies légères elles-mêmes, si charmantes qu'elles soient, et sa correspondance, vous vous sentez en face de deux artistes diiïérenls; même quand vous y retrouvez le même genre d'esprit, vous n'y retrouvez plus la même plume. Autant Voltaire prosateur est précis, clair, net, simple; autant Voltaire poète est souvent vague, mou, indécis dans les termes, et déclamatoire.

Je dis le poète, je devrais dire le versificateur; car c'est le versificateur qui trahit sans cesse en lui le poète. Voltaire a d'admirables dons de poésie, et en dépit du mépris où sont tombées aujourd'hui ses tragédies, c'est un grand poète tragique, c'est un innovateur, un inventeur, un précurseur. Il a agrandi la carte géographique du théâtre ; il a annexé à notre art l'Amérique avec Alzire, la Chine avec l'Orphelin, la Sicile avec TancrèdCj la France avec Adélaïde Du Gtiesclin, et même avec Zaïre. L'action substituée au récit, la mise en scène, le spectacle, sont autant de conquêtes de Voltaire. Il a multiplié les coups de théâtre, il a introduit le romanesque dans la tragédie. Racine avait dit : Le génie est une raison sublime. Voltaire a osé dire : « Au théâtre, il faut frapper fort plutôt que frapper juste. » N'est-ce pas la règle de tout le répertoire moderne? Si vous étudiez avec soin, dans leur composition, quelques-unes de ses grandes tragédies, vous serez surpris de voir quelle étonnante ressemblance architecturale se retrouve entre Mérope ou Mahomet et tel ou tel drame de 1830. D'où vient donc l'anathème porté contre Voltaire par Técole nouvelle? Que

lui reproche-t-on? Que lui a-t-il manqué? le style. Entendons-nous bien sur ce mot, car, avec ce diable d'iiomme, il faut toujours corriger la critique par Téloge, et l'éloge par la critique. Ses tragédies sont pleines de passages éloquents, de vers délicieux et profonds, de morceaux d'éclat, mais ce qui fait défaut, c'est la trame : supposez une étoffe brodée de fleurs charmantes, mais où l'étoffe môme, serait sans solidité, et formée de toute sorte de tissus différents, fil, coton, soie, laine. Voltaire n'est pas né avec un style poétique tout fait, et il n'a pas su s'en faire un ; il trempe sa plume dans toute sorte d'écritoires, tantôt chez Corneille, tantôt chez Racine, tantôt chez Boileau.

Molière et Corneille sont arrivés, eux, dans ce monde, avec leur plume toute taillée. Mais Racine a été forcé de tailler la sienne: !.;i Fontaine de même : il nous Ta expliqué, i-^h bien. Voltaire n'a pas eu le temps ou le génie de se créer son instrument. Sa lièvre de production, sa passion de tout embrasser, son ardeur improvisatrice, ne lui ont pas permis de se forger une langue i)oétique qui valût sa langue en prose. 11 est vrai que

celle-là, il ne se l'est pas faite; c'est la nature qui la lui a donnée; il était né prosateur et poète, mais non versificateur; de là, dans les morceaux où l'inspiration ne le soutient pas, et même dans ses belles pages tragiques, un alliage incroyable de termes d'à peu près, de phrases de convention, d'expressions de pacotille, une absence de rimes et de rythmes qui jette dans le cours de son style une foule de vers d'amateur. La lecture à haute voix nous révèle toutes ses faiblesses; et un exemple va nous les prouver.

Je l'emprunte à la première scène d'Adélaïde Du Guescliny parce qu'en général, Voltaire apporte beaucoup de soin à l'exécution de ses premières scènes.

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