‹ La lecture en actionChapitre 7 sur 81 · LA FONTAINE LE CHAT ET LE VIEUX RAT · texte numérisé non relu

LA FONTAINE LE CHAT ET LE VIEUX RAT

J'ai lu ciicz un conteur de fables Qu'un second Uodilard, l'Alexandre des chats, L'Attila, le fléau des rats.

Rendait ces derniers misérables; J'ai lu, dis-je, en certain auteur.

Que ce chat exterminateur.

j8 la lecture en action.

Vrai cerbère, était craint une lieue à la ronde; 11 voulait de souris dépeupler tout le monde.

Avec cette troisième fable, ce n'est pas d'un degré que nous montons, c'est de dix. Nous voilà en pleine poésie, en pleine vie, en plein drame! A la place du coloris discret et sobre, l'image éclatante. Ce qui était dans Phèdre un commencement d'action, va devenir unelutte véritable. Le personnage principal, le chat, se métamorphose, il a un nom, il a un état; il s'appelle Rodilard. Au lieu du petit vieillard usé et rusé de Phèdre, voici que nous apparaît une façon de conquérant à grand fracas! La Fontaine n'a pas trop delà mythologie et de l'histoire pour lui trouver des pareils, il le compare à Attila, à Alexandre, à Cerbère!

Comment devons-nous lire ces premiers vers? Commiî nous avons lu Msope et Phèdre? oui et non; oui, car le ton doit rtre le mt^me; non, car \q son doit être dillérent. Cette distinction du ton et (lu sou est chose très importante et l'art du cliant nous h; fait comprendre. La note que vous émettez en chantant peut être ou douce, ou forte, ou voilée, sans cesser d'être la même note; c'est

un ré, un /a, un do émis avec plus ou moins de force, mais c'est toujours un re, un do ou un fa. Hé bien, de même dans ces vers de La Fontaine, gardez le ton du récit, comme dans Plièdre ou Ésope, mais étoffez le son! Empanachez la voix! La Fontaine est emphatique, soyez-le avec lui, mais comme lui, c'est-à-dire ironiquement. Son ironie se manifeste par l'exagération même des comparaisons. Que votre débit, légèrement enilé, montre de même que vous raillez.

Il y a un mot sur lequel j'appelle particulièrement votre attention, un mot deux fois répété, et dont le sens exact se révélera plus tard. Ce mot, c'est :

fai lu chez un conteur de fables.

Puis plus bas :

fai lu, dis-je, en ccrlain auteur.

La Fontaine prend ses précautions. La suspension du chat au plafond lui paraît comme à Phèdre d'une invraisemblance un peu forte ; seulement, comme cette invraisemblance est féconde en jolis détails, il s'en servira, mais il la met d'avance sur le compte d'un conteur de fables; voilà sa responsabilité àrabri,etune fois arrivé à l'emploi

du stratagème, vous verrez comme il se tire spirituellement d'embarras.

Les planches qu'on suspend sur un léger appui,

La mort aux rats, les souricières

jN'étaient que jeux auprès do lui.

Comme il voit que dans leurs tanières

Les souris étaient prisonnières, Qu'elles n'osaient sortir, qu'il avait beau chercher, Le galant fait le mort, et du haut d'un plancher Se pend la tète en bas; la bute scélérate A de certains cordons se tenait par la patte.

Connaissez -vous rien de plus joli que ce :

A de certains cordons?

Est-il possible de dire avec plus de gaieté : Expliquez cela comme vous voudrez ! Cela ne me regarde pas. C'est à vous, lecteur, à rendre ce ton dégagé, en lançant gaiement certains cordons, et un petit temps d'arrêt, une courte hésitation entre de... et certains^ vous y aidera. Pour les vers qui précèdent, j)renez le ton du récit, mais marquezen bien toutes les circonstances.

Le jn'iiplo des souris croit que c'est chAliuiciil, Qu'il a fait un larcin de rôt on de fromage, 1-Jgratigné (pidqu'un, causé quelque dommage, iùilin, qu'on a pendu le mauvais garnemcnl.

Pas de remarque particulière sur ces quatre vers, sinon que la ponctuation est ici de rigueur. Distinguez bien, par les virgules, les diverses suppositions des souris.

Toutes, dis-JG, unanimement, Se promettent de rire à son enterrement, Mettent le nez à Talr, montrent un peu la tcLe,

Puis rentrent dans leurs nids à rats,

Puis ressortant, font quatre pas,

Puis enfin se mettent en quête.

Mais voici bien une autre fêle!

Ce tableau est délicieux ! Tout le peuple des souris entre là en scène, avec ses attitudes, ses habitudes, prises sur la nature. Comment les peindre par le débit? De deux façons. D'abord, et encore et toujours, par la ponctuation : Mènent le nez à Vair, virgule, montrent wi peu la tête, virgule, puis rentrent dans leurs nids à rats^ virgule, puis ressortant, virgule, font quatre pas, virgule, puis enfin se mettent en quête. Ces temps d'arrêt, bien accentués, marqueront les hésitations des souris.

Quant au second moyen, il est... je vais beaucoup vous surprendre peut-être, il est dans la monotonie des indexions. Mettez la mémo note

la même intention, sur à rair^ la tcie^ à rats^ ressortantj quatre pas, et si la note est voilée et un peu basse, vous serez étonnés combien cette demiteinte jointe à cette uniformité, ex}3rimera bien le mystère de cette petite scène. Il faut parler tout bas, comme les souris trottent.

Le pendu ressuscite! et sur ses pieds tombant,

Attrape les plus paresseuses.

Nous en savons plus d'un, dit-il en les gobant, C'est tour de vieille guerre, et vos cavernes creuses Ne vous sauveront pas, je vous en avertis,

Vous viendrez toutes au logis.

Quel contraste! Quel coup de théâtre! c'est le signal de la bataille. Que votre voix soil chaude et vibrante! .Mettez Taccent sur /rie. IMacez un court intervalle entre pendu et ressuscite ! Enlevez fortement la voix sur 1'/ linal. (let i bien incisif, bit'n mordant, un {.cu prolon^^e, sera le coup de clairon de l'.ittaque. Dans riiémisliclie sur ses pieds toinbanl, la chute du vers peint la chute du chat, tond)!'/ avec eux, eu ajipuyant sur le mot tombanl. Là est l'image; elle disparaîli-ail si l^a Fontaine eût mis et lombanl sur ses pieds^ mais il ne l'a pas mis.

Le reste se dit tout seul; seulement, concluez avec énergie et certitude, sur :

Vous viendrez toutes au logis.

Le mot de valeur est toutes; l'accentuer, c'est prononcer l'arrêt.

Il prophétisait vrai : Notre maître Mitis, Pour la seconde fois, les trompe et les affine,

Blanchit sa robe, s'enfarine,

Et, de la sorte déguisé, Se niche et se blottit dans une huche ouverle.

Ce fut à Uii bien avisé :

La gent trotte-menu s'en vient chercher sa perte.

Nous rentrons dans le demi-jour, dans le demisilencj ; les ruses de guaiTe se trament dans l'ombre et sans bruit, les mots eux-mêmes ici vous donnent la note. Comment prononcer autrement qu'à mi-voix la geni trotte-menu y l\envdV([\iez, en passant, que La Fontaine prend à Phèdre sa farine.

Un rat, sans plus, s'abstient d'aller flairer autour. C^étaitun vieux routier, il savait plus d'un tour. Même il avait perdu sa queue ii la bataille.

Ce dernier vers, qui est cliarmant, doit être dit avec une grande bonne foi. Croyez qu'il a perdu sa queue.

Ce bloc enfariné ne me dit rien qui vaille, S'écria-t-il de loin, au général des chats.

De loin est la traduction du procul de Phèdre. Rendons à César ce qui appartient à César.

Je soupçonne dessous encore quelque machine,

Rien ne te sert d'être farine, Car, quand tu serais sac, je n'approcherais pas.

Cette lois c'est à Esope qu'il prend son sac. Tout employer, tout embellir, tout fondre, c'est un de ses talenls.

C'était bien fait à lui, j'approuve sa prudence. î était expérimenté, n savait (jue la méfiance Est mère de la sûreté.

Même procédé, c'est l'allabulation d'ICsopc; seu- Ifmcnt la moralité un \)r\\ terne, un pou lourde,

de l'auteur grec se transforme sous la plume de La Fontaine en deux vers frappés comme une médaille, et nets comme un proverbe. Mêlez dans la diction ce qu'il a mêlé dans son style. Gardez le ton un peu grave, qui convient aux sentences, mais avec je ne sais quoi de pénétrant, d'aigu, qui entre dans le sens profond des idées, comme, sous la main du graveur, une pointe de burin creuse vigoureusement le trait qu'il s'agit de faire ressortir en relief.

Notre triple étude est achevée ; notre double but est atteint.

Grâce à la comparaison, s'est dégagé, j'espère, à vos yeux, d'abord le génie particulier de chacun des trois grands fabulistes, puis cette idée générale, que l'art du lecteur s'élève et devient plus complexe à mesure que l'art de l'écrivain s'agrandit et se complique.

Pourtant, en relisant ce chapitre, un scrupule me vient. N'ai-je pas trop demandé? N'ai-je pas trop multiplié les indications, les nuances? N'ai-je pas proposé trop de difiicultés? Je ne le crois pas. Il faut bien y songer, les leçons écrites ont un grand désavantage relativement aux

leçons orales. Je ne peux pas, moi, comme le maître ordinaire, vous indiquer maloriellement, directement, l'intonation à prendre, je ne peux pas vous la faire répéter, je ne peux pas la rectilier. Il me faut donc trouver un autre moyen pour remplir mon rôle d'enseignant. Quel estcc moyen? C'est de jeter un grand mouvement dans votre esprit, de vous ouvrir mille aperçus nouveaux, d'éveiller en vous de vives ambitions d'intelligence, de vous exciter au travail personnel, do faire de vous mes collaborateurs dans l'œuvre de votre éducation de lecteurs, ('/est plutôt une initiation (|u un enseignement; je ne suis pas un professeur, je suis un excitateur. C'est une besogne à deux fiue nous tentons, et elle est plus difficile pour vous comme pour moi, mais p;ir cela même, elle est mille fois plus intéressante. Lu réalité, ((u'est-ce (jue je vous demande? de faire ce ({U(' j'ai l'ait iiioi-niéme depuis (puiraute ans. Uu'est-ce que je V()Usolfre?de partager avec vous ma joie de (piaraiite ans. Ab! quel grand service j(; vous rendrais, à vous, vieux ou jeunes, parents ou ciilaiits (\u\ voulez bien me lire, si je [)0uv;iis vuus souill t au n\'\\v un peu de celte

passion ])Our la lecture à qui j'ai dû do si bons moments!

A la campagne, l'été, je m'en vais tous les jours, à travers bois pendant plusieurs heures, courant non pas comme le naturaliste ou Therborisateur après des papillons ou des plantes, mais après des intonations; je vais récitant, apprenant des vers, essayant de leur donner leur accent vrai. Combien grand est le plaisir de ces courses, vous ne pouvez vous le figurer! rien ne se marie mieux aux beaux paysages que les beaux vers; ils sont, eux aussi, des oiseaux du ciel, et quand ils chantent sous les branches, ils l'ont très bien leur partie avec les chanteurs ailés! Aussi, quand je reviens le soir, la mémoire pleine (le mon mélodieux butin, et me répétant à demivoix, tout en redescendant vers ma maison, quel- (|ues belles strophes que je me suis bien apprises, je me sens aussi fier que le chasseur qui rentre avec son carnier tout chargé de gibier.... que dis-je, aussi fier! mille fois davantage! Car, que fait le chasseur? 11 tue! Que fait le naturaliste? 11 tue! Que fait l'iierborisateur? Il dessèche. Que fait le lecteur? Il ranime! au lieu d'éteindre la

voix dans les gosiers les plus harmonieux, au lieu de frapper de mort les créatures les plus élégantes, il rend la vie de la parole aux créations les plus pures, aux pensées les plus sublimes, il ressuscite des immortels.

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