‹ La Léda sans cygneChapitre 3 sur 9 · vous qui êtes deux au milieu d'un seul feu · texte numérisé non relu

vous qui êtes deux au milieu d'un seul feu

De la statue élue, brisée ou demeurée intacte, ma superstition voulait tirer Tauspice de ce qui était dans ma foi, dans mes vœux et dans mon impatience.

Alors je me glissai entre la palissade et le soubassement, je me courbai dans l'ombre des sacs, palpant la pierre avec des mains chargées d'âme, comme celui qui, dans les ténèbres, espère découvrir un être cher au milieu des moribonds et des morts. Par les interstices pénétrait, çà et là, une lueur qui révélait le bas d'une robe, un coude replié, deux pieds joints.

Il V avait là comme l'humidité de la tranchée récemment creusée, le mystère du chemin couvert, l'encombrement tumultueux de l'ouvrage défensif, élevé pour boucher la brèche.

Je donnais de la tête, tantôt contre une poutre, tantôt contre une moulure. Je m'arrêtais, à tout moment, saisi de répugnance comme celui qui craint de marcher sur un cadavre ou de faire rouler un crâne. Enfin, en m'agrippant, je crus sentir sous mes doigts les plis du sayon marin.

Alors je m'efforçai d'élargir le soupirail entre deux sacs, palpitant comme l'enseveli vivant qui a soif de lumière.

Je me retournai dans l'étroit espace, aiguisant ma vue. Avec le tremblement de celui qui déterre un chef-d'œuvre enfoui, je découvris la bouche fermée aux angles relevés qui ne sourit pas comme les lèvres sourient, mais comme sourit la pensée.

L'effigie de l'Ulysse dantesque, de l'exemplaire héros tyrrhénien, était intacte; et il semblait épier, en silence, par la fente que j'avais ouverte entre les deux sacs de sable, tranquille et résolu, comme

dans le ventre du cheval de Troie. A peine avait-il, au genou, une éraflure, blanche sur la patine brune.

« Aie al folle volo! Des ailes au vol fou! » s'écria mon cœur sans voix. Le présage était favorable. Les deux cornes de la flamme antique devaient se rapprocher.

Un leste Ulysside allait défaire la Circé rugueuse et son troupeau.

142 ENVOI A LA FKANCE.

Mais je buis ea grâco auprès de vous, ô (iliiaroviso, pour une attention plus douce.

Marcel, dans les tout premiers jours de la guerre, avait déjà fait ses adieux aux choses les plus chères. 11 avait déjà conduit à la réquisition sa belle monture de chasse, la fidèle compagne de ses promenades et de ses rêveries, née pour porter les songes d'un poète à travers les blondes campagnes, le long des ruisseaux flexibles du Valois. Il avait déjà sacrifié ses chiennes, à l'exception de la vieille aveugle, Delrosa, réfugiée dans les granges de Donatella; il les avait prises lui-même en laisse pour les donner à la mort, joyeuses pourtant et bondissantes; il avait lui-même couché les nobles corps l'un à côté de l'autre, dans la fosse creusée au milieu de la forêt; et il était revenu par le sentier, la tête basse, avec les colliers vides et les laisses molles.

Mais l'heure de plus cruels sacrifices avait sonné. L'invasion des Barbares semblait irrésistible : la forêt royale de Compiègne à moitié détruite, la délicate et pensive Senlis, mise à sac, les rues de Chantilly, gémissantes et grinçantes sous les camions et Sylvie les chariots, la beauté vivante de Sylvie, blessée et

menacée. ^. . ' i

outragée !

Je savais combien saignait le cœur de mon ami, là-bas, dans les tranchées de Lorraine. Hélàs! la puanteur de la horde immonde avait infecté l'air argenté de l'Ile-de-France, chassé de leurs retraites ombreuses les abeilles et les biches.

Je savais par quelles racines, sensibles à l'égal de ses nerfs, il était attaché au pays qui avait vu sourire Madeleine de Savoie et Marie Félicie des

Ursins, comme il aimait la terre dessinée selon le style du grand Condé, gagneur de batailles et protecteur des Muses; je savais à quel point lui était cher le beau domaine de vénerie où le lévrier blanc de Henri IV s'était accouplé aux chiennes du connétable Anne, pour produire les plus héroïques de tous les petits chiens.

Marcel aurait pu répéter en souriant :

« Uni Condœo dum placeam^ satis est. »

Il disait : « Certes, le fusil ne me pèse point, et il m'importe peu de rester, des jours et des nuits, enfoncé dans la boue jusqu'aux genoux. Mais je ne sais pas vaincre mon angoisse si je pense à ma maison, à mes livres, à mon pavillon solitaire dans mon jardin. Notre sol fut-il, lui aussi, piétiné, insulté, souillé? Quelle étendue de forêt ont-ils brûlée? et, dans le château, qu'auront-ils abîmé ou dérobé? Mon cœur se tord si je pense à mon beau Valois profané. Oui, la petite patrie nous tord le cœur si la grande nous soulève l'âme... »

Je revis ses larmes dures dans ses yeux courageux. Je partis sur ma voiture rapide, dévorant les routes encore bouleversées par la bataille. Je traversai les campagnes retournées par la tranchée creusée à la hâte, semées de bouteilles vides, de projectiles qui n'avaient pas éclaté, les campagnes toutes bossuées par places, de tertres récents, hérissées de croix grossières et rendues plus lugubres encore par les charognes des chevaux qui toutes dressaient en l'air l'une de leurs jambes de derrière, soulevée par le ventre ballonné — geste horrible répété de plaine en plaine jusqu'à l'horizon.

« La maison de Chiaroviso! La maison de Sylvie

la Romaine, la forêt, le parc, le jardin, l'étang, la fontaine! »

Le soleil avait mis en déroute les nuages, tout comme les beaux régiments bleus et rouges avaient mis en déroute les hordes grises.

Soudain, les bois s'attiédirent et embaumèrent. Je sentis la gorge chaude de la seigneurie de Chantilly, au point que je crus presque la caresser. Mes yeux cherchèrent des troncs abattus, des murs écroulés.

Rien n'avait souffert. Tout paraissait tranquille et sûr.

Le château était toujours tel qu'il plut au duc d'Aumale : « un cygne dormant sur Teau ». La ville était plus douce, plus taciturne que jamais. Son silence me toucha le cœur, ainsi qu'une harmonie atténuée. Certes, aucune serre rapace n'avait volé le divin petit panneau où Raphaël, jeune homme, peignit les Trois Grâces.

Li maison « La maison de Chiaroviso ! » Epargnée, intacte,

elle reposait paisiblement sur son pavé; et l'on sentait, à sa fraîcheur, que son jardin lui servait d'éventail.

Tout d'abord, la jeune femme de la boutique voisine me parla avec la gentillesse que devaient avoir les gouvernantes des canaris de madame la Princesse de Condé. Puis, vint m'ouvrir la vieille cuisinière devenue gardienne, une figure hardie et rusée, portant la meilleure estampille de province et qui, en d'autres temps, avait bien du préparer quelques-unes des truites et des carpes que le connétable Anne se plaisait à pêcher de ses fenêtres.

Je revis le vestibule clair; je caressai les lévriers

épargnée»

survivatns et qui n'avaient perdu que la forme de leurs muscles; je rendis visite aux livres bien rangés dans le pavillon studieux; j'entrai dans le salon familial où, certain soir de juillet, après la course des poulains de deux ans, Marcel m'avait montré sa capote bleue et son képi de fantassin. Dans tous les coins de la maison maternelle, les petits dieux domestiques respiraient bien à l'aise.

Alors, je vous envoyai le message consolant et j'emportai une feuille de lierre, de notre lierre vivace, tenace. « Nec recisa recedit. »

m<Ka<L\

146 ENVOI A LA rCANCE

Automne pluvieuse et froide; fumante récolle dans le thym démesuré; heures d'attente et d'incertitude — sans fin.

/..' troupeau L'euclos solitaire de Dame-Rose fut réquisitionné, rempli de bétail destiné à l'abattoir, converti en un sinistre cloaque noirâtre sur lequel se prolongeaient les mugissements des animaux malades de la fièvre aphteuse. Dans la prairie d'entraînement, plus une fleur, plus un brin d'herbe, mais un mélange nauséabond de bouse et de fange où les bœufs et les vaches enfonçaient jusqu'au ventre, faméliques, desséchés, squelettiques, à tel point que, le soir, nous croyions voir, sur le tas, fumer la fièvre.

Les granges étaient pleines de bêtes moribondes, couchées sur la paille, dans le noir et dans la puanteur. De temps en temps, un rai de lumière pénétrant par l'ouverture d'une porte lamentable, éclairait deux naseaux couleur de chair morte, deux yeux troubles aux longs cils blanchâtres, un flanc creux et tacheté, Tos arque d'un dos fauve, les mains velues d'un bouvier en train de traîner par la queue une bête expirante.

Les « longs museaux » ne connaissaient plus leurs jeux matinaux, leurs fantaisies et leurs folies, sur le terrain moelleux, entre les murs dorés do soleil ou azurés par l'ombre. Ils étaient toujours conduits en laisse par les sentiers de la forêt, jaunes de feuilles, et par les campagnes abandonnées où de noirs escadrons de corneilles croassaient, audessus des tas de fumier couleur de noisette comme la croûte du pain chaud.

Ils allaient au pas, j\ contre-coeur, tristes sous leurs manteaux de pluie, avec les muselières bien

serrées; souvent ils grinçaient des dents, irrités Tun contre l'autre, lorsqu'ils se gênaient, flanc contre flanc, trop nombreux dans la main de rares garçons inexpérimentés, — car les bons valets, eux aussi, étaient partis pour la guerre et s'étaient accoutumés à bien d'autres aboiements.

Dans le parc aux lièvres, plus rien ne restait, à part une pauvre hase boiteuse qui, malgré tout, creusait la terre au pied du mur et sautait obstinément vers les morceaux de verre plantés sur la crête, espérant échapper par-dessus ou par-dessous.

Après-midi d'octobre désolés, sur le vaste bourbier, quand, aux m.ugissements du troupeau infect, répondaient les hurlements lugubres des chiens accablés par l'ennui!

Nous nous attardions dans l'infirmerie, sur les sièges de bois grossiers, après avoir recousu un peu de peau déchirée dans une rixe de banc, après avoir soigné une claudication tenace ou badigeonné une gueule enflée. Nous restions là, pour reprendre cœur, avant de sortir et de revoir l'horrible épidémie, avant de traverser le champ d'ordure avec nos gros sabots.

Nous écoutions la monotonie de la pluie, en regardant la lumière qui se mourait dans les vitres de la fenêtre haute. Les quatre parois blanchies paraissaient contenir un silence presque solide. Les derniers sacs de biscuits étaient entassés dans un coin, tout en miettes et peut-être corrompus, car aucune côte, aucune arête ne forçait la toile brune. Une odeur de rance se mêlait à l'odeur de la teinture d'iode. Des flocons de ouate nageaient dans une cuvette teinte de sang. Des bandes de crêpe, effilochées et tachées, traînaient de tous côtés, sur le sol.

148 KNVOl A LA rUANCK.

Une grosse mouche bourdonnait à l'intérieur de Tarmoiro entr'ouverte des médicaments. (Chaque chose instillait la mélancolie en notre cœur pesant.

Dans une accalmie de la pluie, nous entendions parfois, à Timproviste, une hirondelle attardée, jeter en rasant la fenêtre un cri qui nous traversait l'âme. Nous ne pouvions plus résister à notre tristesse.

Nous nous levions, nous sortions.

Les chiens devinaient et bondissaient sur It urs bancs en aboyant, désespérés. Les abois et les meuglements faisaient un sinistre chœur dans le grand enclos bourbeux. Pour avoir une trêve, nous gagnions, en fuyant, la route de Versai Ils.

Là, certain soir, nous rencontrâmes un chariot qui ramenait les restes d'un avion précipité : des ailes cassées et en lambeaux, une hélice brisée, un moteur faussé, souillé de boue. Une seconde voiture passa, rapide, sous le reflet jaune du crépuscule, emportant deux corps inertes et ensanglantés. L'un des deux était presque informe.

Les brebis et Une autre fois, vers le coucher du soleil, dans le champ inculte qui va de la limite du bois au mur d'enceinte, je vis un troupeau parqué, entouré d'un filet aux larges mailles et je pensai à un repos de bergers sur ma terre des Abruzzes. Les brebis rapprochaient leurs museaux, confondues en un vaste amas laineux, sentant déjà la nuit. Mais au-dessus du troupeau tournoyait un vol éperdu d'hirondelles.

C'était un noir tourbillon d'angoisse avec quelques blancs éclairs. C'était les hirondelles effrayées par le fracas de la canonnade, repoussées par les clameurs de la bataille et qui n'osaient franchir la la ligne de feu. J*en avais déjà vu beaucoup Irem-

Chirondelle,

hier sur les fils du télégraphe ou tomber demi-mortes sur le revers des routes sillonnées sans cesse par les ambulances. Mais celles-là, plus que les autres, m'attristèrent.

Elles volaient bas, rasant les dos laineux pour sentir la chaleur du troupeau compact, pour becqueter les insectes dans les toisons grasses. Elles avaient froid, elles avaient faim, elles avaient peur, et leur grâce mélancolique semblait toucher le cœur désert de l'automne.

Elles n'osaient pas s'élever, ni s'orienter, ni se risquer à partir. Elles redoutaient le soir, elles redoutaient la nuit. Elles étaient condamnées à périr dans l'Ile-de-France, à pourrir comme les feuilles, à ne plus revoir les contrées sereines. Et elles tournaient, tournaient sans trêve dans la tiédeur qui montait du troupeau recueilli.

Les brebis ne bougeaient pas, ne levaient pas le museau. Elles demeuraient silencieuses, attendant la nuit patiente dans la sécurité de leur filet. Une hirondelle, de temps en temps, se prenait dans une toison, se débattait quelques instants, noire et fourchue sur la masse blanchâtre ; enfin elle se dégageait et se reprenait à voler en rond.

Je m'approchai avec précaution. Une d'elles s'était embarrassée dans le filet et ne parvenait pas à se délivrer. 0 i entendait son appel qui dominait les mille cris de la troupe désespérée.

J'accourus alors, pour l'aider. Sans lui faire mal, je retirai du piège improvisé les petites griffes sauvages. Je la tins, palpitante, dans ma main. Elle était toute cœur et plumes. En me voyant tout près, la ronde s'était élevée en l'air. Je fis un vœu dans ma tristesse secrète, et donnai la liberté à la

iSO ENVOI A LA FRANCE.

messagère. Celle-ci, comme si je lui avais infusé un courage soudain, partit vers le sud, telle une flèche que j'eusse lancée de mon arc invisible. Elle fut la conductière; car toute la compagnie la suivit à Taventure, sans un cri.

Alla-t-elle se prendre dans les voiles de la nuit, avec la première étoile? ou réussit-elle à franchir l'obstacle tumultueux et à retrouver la trace de Tespérance?

noire.

0 Chiaroviso, en ce matin de mai finissant, lorsque me fut annoncée votre visite inattendue au blessé, dans la première surprise, ayant entendu crier une hirondelle près du balcon vénitien déjà fleuri de jasmins, je m'imaginai que c'était justement celle du parc tenue par moi dans la main, telle fut la force de vie qui me revenait de là-bas, de la contrée de Dame-Rose, de la plaine limitée par la route de Versailles et les bois de Meudon!

Aussitôt, mon matin de convalescent fut agité par les fantômes de la vie énergique au grand air, sous le ciel couvert ou serein.

Du geste habituel, je soulevai le bandeau de mon Vamignée xil blessé, afin d'observer la triste araignée noire fui a tendu là son cruel réseau. Elle en occupait toujours le centre, avec son ventre rond, et les ptites soies n'étaient ni moins rares ni plus pâles. ^SLis il me sembla que mon corps, vaincu par mes to-tionnaires affectueux, en treize semaines de soins, étiit tout d'un coup envahi par l'ancienne inquiétuce musculaire. Je sentis sur mon visage à demi aveigle, passer la brise piquante des matins d'entraî ement, alors que la vigueur animale se communiquit à mes jarrets et à mes reins. Je sentis ces mênss actes, ces mêmes efforts, exciter de nouveau mes nerfs affaiblis, comme si quelque vertu magiue opérait en moi une soudaine guérison et me tiinsportait sur l'herbe rase au milieu de mes chien, joyeux.

Les ^.ris lancés d'une extrémité de la prairie à l'autre xtrémité où le garçon détache le couple qui part ausignal, brûlant le sol comme une double

ilanime, pour se jeter enOn à mes pieds, se rouler dans le gazon ou hi^n y creuser un sillage avec la carène aiguë du poitrail. J^s poursuites et les essoufflements pour apaiser les rixes qui, à peine interrompues, recommencent plus loin. Les déchirures du liane, du cou, de Toreille. La plainte du blessé soulevé à deux hras et transporté à rintinnerie comme un petit enfant qui a du bobo. Le jugement anxieux du dernier galop, la veille de la course; l'examen minutieux des muscles, des tendons, des pieds, de la respiration; puis, le lévrier entre les jambes, les longs et savants m.assages qui descendent des durs faisceaux des reins aux masses formidables des cuisses, faits avec des mains souples mais vigoureuses, naturellement destinées à ce métier qu'on apprend mal; et la force magnétique communiquée graduellement, pareille à celle que le grand virtuose communique à la sensibilité de son instrument; e' l'orgueil de reconnaître dans le champion préféré L structure sublime d'un stradivarius, et. la joie de s sentir un peu le luthier de cette perfection vivant;. Les pAtées substantielles de, viande rouge haché, données par portions exactes, de ma propre man, assez habile pour ne pas se laisser prendre une pare de phalanges par la voracité qui d'abord engloitit avec les yeux, ensuite avec la gueule. La visite iOCturne, d'un banc à l'autre banc; Feffleurement Iger pour m'assurer que la truffe noire ou clair du nez est bien froide, signe de la santé tranquile; le retournement de la litière écrasée; les couveiures ajustées, rattachées; la surveillance attentiv des courants d'air et des lanternes suspendues; laendre caresse au favori; et dans notre cœur l'autre de la victoire.

Scrivi che quivi è perfecta letitia. « Écris que c'est là, parfaicte liesse. » Le réveil impatient, le jour du concours; l'inquiétude nerveuse sur les bancs de ceux qui savent déjà qu'ils vont courir pour avoir vu, accrochés aux grilles, les beaux manteaux de cérémonie reconnaissables à leurs trois anneaux d'or et à leurs trois flèches d'argent; les soins minutieux, les frictions toniques à l'aide de baume blanc; l'examen des pieds entre les doigts et l'ablution tiède; la pâtée excitante et légère; la courte promenade dans la cour pour la commodité du ventre; un coup d'œil, peut-être utile, en souvenir des antiques aruspices. La toilette des concurrents choisis, rendue difficile par leur frénésie, au milieu de la clameur, des élans désespérés des prisonniers; la précaution apportée à la distribution de nos chiens aux entraîneurs qui les installent dans les automobiles fermées et qui les surveillent ; la jalousie de tous les autres contre les favoris que je prends avec moi dans une voiture plus confortable. Ma peine et ma tendresse pour leur tremblement continu, pour leur angoisse, pour leurs regards de bêtes implacables ou de courtisanes amoureuses. Leur manie de se coucher sur moi, de s'insinuer derrière mon dos, de monter sur mes genoux, de me souffler au visage, à travers leur muselière. La communion profonde par le contact et par l'imagination, entre leur générosité et la mienne, entre ma confiance et la leur, entre nos deux attentes.

Scrivi che quivi è perfecta letitia. L'arrivée sur le champ de course, la prudence pour modérer le bond de la descente, le regard lancé aux rivaux, le pas onduleux des couples, dédaigneux sous l'élé-

« Scrivi che quivi è perfecta letitia *.

t54 ENVOI A LA FHAN(^K.

gance princière des manteaux de la meilleure fa< (ni. La cruauté qui tout à coup s'allume dans les prunelles dardées, quand apparaissent l('s hautes nattes de paille qui entourent le parc (1< > lièvres de Hongrie. L'entrée dans l'abri en l)»»is i (h nx compartiments dont l'im est rempli d'oMits, de baumes, de drogues, de boissons, de linges et de laines. Le premier tintement de la cloche qui aimojK •■ la première course; le battement unanime des cœurs chez les animaux à deux pieds et à quatre pattes, devenus presque frères, le nom de mon chien crié sur la ligne de départ où brille le gilet rouge du sliper. Le passage solennel du champion devant la file des connaisseurs adossés au parapet du champ de course; mes elTorts pour conserver un visage tranquille, à la cime d'une ardeur et d^une anxiété de jeu qui me travaillent ainsi qu'une passion iiul(iiii[)tal)ie; la remise du favori à l'homme qui lui enlève délicatement la couverture dans le sens du poil, le pousse pour le mettre à l'alignement du rival déjà prêt, l'entoure avec la laisse résistante pour nfiieux le retenir, nù premier départ incertain du lièvre sur le pré. Puis, la précipitation, les bonds du couple qui n'est plus que des yeux et des dents, mal contenu par l'homme qui en courant le retient encore; le déclic du ressort qui ouvre les colliers et donne le champ aux coureurs; le décochement de la rapidité, de l'agilité, de la férocité, de la beauté, de la mort, de tout ce qui place l'esprit de la lutte au sommet du monde. Le spasme de mon cœur, la contraction de tous mes nerfs, sous la domination de mon visage impassible; le souffle de la rt '^IsliiiK c et du courage, communiqué à travers Tespace par mon immobilité silencieuse; le regard fixe qui ivaban-

donne jamais ni les chiens, ni le juge, ni les hasards. Enfin, la proie saisie en l'air tandis qu'elle fait son dernier crochet; la queue du tueur, tendue et rigide, agissant, dans un prodige d'élasticité, comme le gouvernail d'une barque virant de bord; le gémissement du lièvre, semblable au son d'un hautbois fendu, dans le silence de l'air gris; notre course vers le vainqueur, avec le collier, avec la laisse, avec le manteau; les premiers soins à la bouohe et à la gorge pleine de sang et de poil; les paroles en argot de chenil, murmurées dans l'oreille dressée, vibrante; la rentrée superbe dans l'abri; l'examen, fait à genoux, de tous les membres; le cordial versé à la cuiller; le réconfort magnétique qui se donne avec la paume de la main et la douceur de la voix, en attendant la seconde épreuve. Scrivi che quivi è perfecta letitia.

Toutes ces choses, ô Chiaroviso, ô Nontivolio, s'en revinrent vivre dans ma vie, avec les efforts, avec les élans, avec les rythmes, avec les mouvements brusques ou légers qu'elles comportent.

La vigueur de l'homme sain surgit de la langueur du blessé.

Ariachant le vil bandeau, j'allais presque crier : « Donnez-moi mes bottes bien graissées! Donnezmoi mon grand fouet! Donnez-moi ma pelisse grise ! »

Etait-ce un matin de courses? un matin âpre de février? Les hommes, la guerre finie, reprenaient-ils leurs jeux sévères? Avions-nous acheté, en maîtres, dans la Hongrie, les grands lièvres rougeâtres à la longue haleine? L'approvisionnement de notre parc faisait-il partie du butin? M'était-il arrivé un couple

i56 ENVOI A LA FRANCE.

de lévriers illustres pour les prochaines épreuves? Chiaroviso et Nontivoiio n'étaient-ils point leurs noms?

Les gloires du chenil de course, elles-mêmes s'italianisaient!

Heureux présage!

alliées.

0 mon amie! je mets encore ceci parmi mes rêves de blessé que j'avais coutume de transcrire, dans l'obscurité, sur des listes de papier étroites et sibyllines, non sans quelque sourire dans le supplice.

Vous et votre svelte compagne Nontivolio, vous Les pèlerines ne m'apportiez pas seulement les souvenirs de Dame- Rose, mais le souffle de Rome toute palpitante dans l'anniversaire de pourpre; mais l'odeur antique et neuve de la villa Médicis, de la villa d'Esté, de la villa Mondragone; mais, sur fond de jardins et de ruines latiales, vos images de chasseresses dessinées par Benvenuto pour sa Fontaine-Belleau.

Voyage d'alliées, pèlerinage de reconnaissance et de foi, vœu d'amour et promesse de fidélité, fraîche recherche d'harmonies.

Voici Chiaroviso qui, en robe blanche et courte, appuie le bras contre la margelle d'une fontaine, en la villa Torlonia, laquelle pour la grâce de ce geste lui appartient.

Voici Nontivolio qui, dans la villa Adriana, le long de la sublime nudité d'un mur, laisse courir son élégance alerte, rivale de l'élégance même des danseuses peintes sur les stucs des Thermes.

Voici Chiaroviso qui, là, vêtue de sa tunique lisse, bordée d'une grecque, écarte les bras dans un entrecolonnement et touche avec la pointe de ses mains étendues, les deux colonnes striées, sachant combien sa robe, sans un pli, met en valeur les cannelures.

Voici Nontivolio qui sait, avec la volute de ses cheveux, contourner ses yeux glauques, en souvenir d'Athéna quand elle se posait sur la tête le casque nommé aulopis par les Grecs ; la voici dans la villa du Belvédère, contre la balustrade de travertin,

attentive à contempler la ciiinpa-^ne romaine jusqu'à la mer Tyrrhénienne et les collines de Tivoli et la Sabine et le Soractès d'Horace.

Voici Chiaroviso qui, posant son pied cambré sur le neuvième gradin du théâtre de Tusculum, murmure le plus mélodieux de tous les vers de la divine Bérénice.

0 mes sœurs de France, en chacun de ces lieux inoubliables, vous vous accordâtes facilement avec leur génie et vous sûtes composer une harmonie latine, tout comme moi qui ne me sentis pas étranger — durant les jours de fer et de feu — à Soissons, à Reims, à Senlis, à Chantilly, parmi les forêts et les rivières du Valois. La grâce de Sylvie, l'ombre de Marie Félicie des Ursins, vous accompagnait entre les statues et les vasques des villas ron:\aines.

Et certes, avec vous, elle repassa les Alpes et s'en revint dans sa maison reflétée par l'étang; peutêtre aujourd'hui, se reprend-elle à jeter l'hameçon dans les eaux tranquilles du vivier, entourée de ses femmes et son cerf blanc étendu à ses pieds. Legato sonpercKio stesso mi strinsi. « Lié suis pour ce que me liai. »

Survenues dans la ténébreuse Venise de guerre, dans la Venise des belvédères fortifiés et qui n'était plus tenue éveillée par les chansons voguantes mais par le cri des sentinelles aux aguets, sur les toits, — tout de suite, vous semblâtes vivre dans son ombre indicible, comme dans l'élément même de votre élégance; vous en fîtes votre manteau et votre baùta avec une invention improviste qui stupéfia et peutêtre dépita les plus studieuses habituées du Liston.

Chose étrange pour moi, borgne entre vos yeux

E N V O I A L A !• il A N C E . 1 U 9

invaincus, que de retrouver tout à coup dans mes jambes affaiblies, sur les ponts incommodes et le long des fondamente étroites, le rythme flexible de nos longues promenades d'entraînement.

Le pas bien accordé est un des plaisirs les plus Le pas

• j |, •, • r bien accordé.

exquis de 1 amitie.

Nous sourîmes, tous trois, du même sourire, lorsque nous reconnûmes l'accord. Et pour quelques instants, les dalles de la ruelle furent comme la mousse dans le sentier de la forêt.

Nontivolio, ce soir-là, portait une robe en toile rude, couleur de lagune quand, autour des grèves, le bleu se meurt dans le gris ; mais elle était toute ornée d'argent, comme une robe de Cendrillon brodée en cachette par une fée lunatique qui l'eût retirée du clou où elle était suspendue, et puis l'y eût raccrochée, ainsi mêlée de lune en fils tors.

Chiaroviso, au contraire, portait une robe sombre, lisérée de blanc autour du col, autour des manches, à chaque endroit où elle touchait la peau, ourlée de blanc aussi, au bas : une robe de deuil; mais le blanc y était mis avec cet art précieux qu'apportent nos vieux maîtres verriers à border un verre fumé.

Favorable à Nontivolio était le tremblement des étoiles dans les canaux que remplissait la marée haute ; favorable à Chiaroviso, le reflet des rares lanternes d'un violet presque bleu.

Les murs, de loin, semblaient des parements de velours déployés jusque dans l'eau, comme ces draperies que les patriciennes laissaient traîner derrière leurs gondoles. Ils n'étaient pas unis mais à ramages, lourds d'une richesse profonde et diverse qui se révélait peu à peu. Le drap qui jadis recouvrait le catafalque du doge défunt, ne pouvait être plus somp-

de Venise en armes.

IGO , ENVOI A I. A l'UANC i;.

tueux que cette bande d'ombre noire. Il me venait Tenvie de la soulever avec la main comme une portière, pour permettre à mes deux amies de passer sans courber la tête. Et voilà que de près, elle n'était pas brune, mais rouge comme la grand'robe d'un procurateur de Saint-Marc.

Lanfiit La nuit transparente n'éteignait pas la couleur de

la brique salée, mais la veloutait, mais la rendait presque maniable. Nous avions envie de la toucher, d'en éprouver la morbidesse et le poids, comme on fait une étoffe étalée dans la boutique d'un marchand de soie.

Mais si le noir était à ce point admirable, le blanc était plus qu'admirable. La pierre des architraves, des piliers, des degrés, des socles, semblait imprégnée de lumière stellaire. La phosphorescence provoquée par la rame, sur le rio, paraissait s'y propager et y durer.

Des valeurs et des rapports qui n'avaient jamais été trouvés par aucun des plus puissants ou des plus exquis coloristes, se succédaient avec une sensualité qui nous ravissait jusqu'à la plus haute ivresse musicale comme si, dans une barque invisible, nous eussent suivis les musiciens de Giorgione.

Mon infirmité même, multipliait pour moi les enchantements et les erreurs, brouillait la mesure des distances, agrandissait ou diminuait les vides, rapprochait ou superposait les fantômes des choses; à tel point que je me croyais le jouet d'une nocturne Morgane, Venue de l'extrême limite des lagunes désertes pour se jouer de la ville éteinte et du poète à demi éteint.

Je mettais les mains en avant pour ne pas donner de la tête contre les pilastres d'une église, presque

t A \ U 1 A L A i- il A .N L, L . loi

blanche et presque brune, et l'église s'écartait en palpitant, comme une voile de Chioggia teinte d'emblèmes noirs.

Un mur me barrait le passage sur le quai sonore ; et voici qu'il s'ouvrait devant moi comme une compagnie de pierres mobiles, réveillant le souvenir du temps où il m'arrivait de traverser, songeur, un de ces troupeaux qui, dès avant Taube, parcourent les rues de Rome, précisément à l'époque du solstice.

Ainsi, de ruelle en ruelle, de place en place, de canal en canal, j'improvisais déjà cet art qui me servira pour atténuer le coup du destin.

Ma tempe douloureuse, sous un pansement, mon œil éteint, sous un bandeau, déjà je m'exerçais à ces mouvements adroits de la tète qui doivent suppléer au défaut de l'organe.

Et il me semblait que commençât d'affluer dans mes membres, un sens délicat, peu différent, sans doute, de celui qui dirige les tentacules.

Mais sur le Grand Canal, la fée Morgane, porteuse d'ombres, donnait à ses jeux plus de mollesse, dissolvant la pierre, la mêlant à l'eau pour en colorer la marée. Tel palais était converti en une vaste tache d'une huile flottante, riche en couleur et en essence, comme les huiles aromatiques conservées dans les outres d'Arabie. Tel autre ondoyait, immergé jusqu'au faîte, jusqu'à l'altana, comme un édifice de la cité engloutie qui transparaît dans la légende océanique.

Les gondoles, les péotes, les sandals rassemblés en une zone d'ombre, exhalaient une respiration de sommeil animal, respiraient comme le noir du plumage ou de la fourrure vivante, comme le noir des chiens démoniaques de Donatella qui est le plus

beau et le plus intense du monde. Parfois, Nontivolio tendait vers fii\ >.i longue main, comme ]iar drsir df 1rs liss(M*.

\iit((>. II. -Il-, écoutions si Fuii de ces grands oiseaux ne retirerai l pas la tète de dessous sou aile en s'ébrouant, ou si Tun de ces castors démesurés ne ferait pas, tout à coup, un plongeon.

Nous entendions le frais clapotis de la marée contre les rives polies, mystérieux et joyeux comme la crépitation du dégel [)rintanier dans la montagne, comme la symphonie lointaine et voisine qu'entendent les navigateurs polaires, quand les glaces du Nord se désagrègent. C'était une joie de nos veines, une jubilation de nos poignets, avant que de notre âme.

Le montant apportait et roulait les étuiU's, changeait les constellations eu infusoires, la Voie lactée en phosphorescence. Nous levions le front pour reconnaître le vrai ciel. Etait-ce le soir? Était-ce l'aube? Venait-elle de l'occident, venait-elle de l'orient, cette clarté?

Amoureuse du pâle crépuscule, la nuit l'avait pris dans ses bras pour ne pas le laisser mourir et, vivant, le transportait de l'occident à l'orient, à travers le frissonnement émerveillé des étoiles. De temps en temps, elle s'arrêtait pour le conlem|)ler ou pour le baiser; et, dans son abandon, laissait tomber un de ses voiles constellés sur le flux qui les ravissait pour ne plus les lui rendre.

Avions-nous donc oublié le sang? la source bouillante qui ne s'arrête jamais? cette autre marée qui toujours monte et ne roule pas des étoiles, mais des héros?

Une fois de plus, sur la ville anadyomène, j'en-

tendais l'alerte de la sirène sinistre, le coup de canon annonçant l'incarsion céleste, la rumeur des alla ne projetant des éclairs, comme les tourelles des navires en bataille.

Et elle me revenait de loin, l'angoisse qui me prit sur le talus de la route encombrée d'ambulances, là-bas, dans le domaine de Glovis, quand je vis mutiler la flècbe de Saint-Jean-des- Vignes.

« Où allons-nous? » Il nous venait la même pensée.

Les Alpes éclatées de Trente, les collines défigurées de Verdun se dressaient au-dessus de toute beauté, au delà de toute liarmonie. L'idée de l'éloignement nous oppressait comme une anxiété implacable. Nous n'avions dans la poitrine que la plaie fumante de la Patrie. Vos regards fraternels me rendaient mon pansement et mon bandeau plus cbers que n'importe quel laurier.

« Où allons-nous? »

Notre pas n'était plus celui de noctambules oisifs ; il devenait rapide et dirigé vers un but. Nous suivions, presque à tâtons, les ruelles étroites, les passages voûtés trop bas, les petits ponts trop raides. Nous ne voyions plus les étoiles, mais les lanternes bleues, rares et encapuchonnées. L'ombre n'était plus de velours, mais de je ne sais quoi d'incertain et d'inconnu. La nuit ne portait plus dans ses bras le doux crépuscule mais le destin de fer.

Nous nous arrêtâmes devant une grande porte noire qui laissait passer un peu de lumière entre ses . battants à demi clos. Nous gravîmes les degrés, nous pénétrâmes dans le vestibule. Nous reconnûmes l'odeur du papier humide, des caractères de j plomb, des machines en activité : l'odeur électrique,

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