I.A 1 UA.N<:j
l'odeur fébrile du journal écrit, composé, imprimé par des hommes sans sommeil.
Dans le fond, entre les barreaux d'une grille, on apercevait les figures hâves et suantes des typographes penchés sur leurs casses, attentifs à leur geste répété sous la lumière crue des réflecteurs. Contre un mur, il y avait une sorte d'armoire énorme renforcée de clous à grosses têtes, comme une poterne. Des hommes montaient et descendaient un escalier de dimension patricienne, affairés comme s'ils devaient remettre leurs papiers à des estafettes qui attendaient.
Beflet de H y avait là comme un reflet de la guerre loin-
la guerre .
lointaine. tame.
« Le communiqué de Cadorna! Le communiqué de Joffre ! » Lequel fallait-il lire d'abord? Car il n'y avait pas seulement la guerre d'Italie, il n'y avait pas seulement la guerre de France. Il y avait la lutte suprême des Latins contre les Germains. Il y avait l'effort de Rome et de tous les siècles romains. Sur les autres fronts la bataille semblait suspendue, comme si le monde voulût assister en silence à la revanche prodigieuse.
Italie! France! Nous étions pâles, à force.de réprimer notre frémissement.
A Coni, à Zugna, au Passo di Buole, les Italiens avaient exterminé les colonnes ennemies en repoussant leur assaut. Les pentes septentrionales de Douaumont étaient hérissées de monceaux de cadavres allemands, massifs comme des contreforts et que les combattants escaladaient pour en venir au corps à corps, sur les crêtes des charniers.
Nous sortîmes dans le noir. Je vacillais sur le premier degré, comme si j'avais été aveugle des
ENVOI A LA FRANCE. i65
deux prunelles. Doucement, votre main de sœur me guida. Et je sentis tout ce qu'il y avait de fierté dans votre gentillesse.
îl me sembla que c'était pour vous, Chiaroviso, que le rimeur siennois avait chanté :
E gentilezza dovunque è vertude siccome è cielo dovunque è la stella.
Vertu ne va sans gentillesse Comme ne va sans ciel, étoile.
Nous passâmes sous une voûte basse et voisine de l'eau comme le toit goudronné d'un chaland. Nous montâmes et descendîmes l'arc d'un pont qui nous parut éclairé par un gros saphir. Nous entrâmes dans une calle profonde, pareille à cette longue galerie qui allait de la poupe à la proue dans les Le corridor vieux bâtiments de haut bord, passait sous les épontiiL batteries, appelée « de haute épontille » et où l'on pouvait se tenir debout. Les portes fermées des fondics lui faisaient des cloisons de bois radoubées; ma vue ondoyante lui communiquait un mouvement continu de roulis, d'un bord sur l'autre. Il y avait là une forte odeur de café, une odeur d'épices exhalée par la cargaison sur laquelle nous marchions. On marchait et on naviguait vers l'Orient.
Nous demeurions silencieux comme celui qui va toucher le môle et imagine le pays inconnu.
Un gros saphir éclairait le vide d'un arc profond et se reflétait sur les dalles polies. Nous vîmes la Grande Ourse briller à l'extrémité d'une haute pointe, comme au sommet du grand mât. Les sept étoiles fatidiques palpitaient au vent comme si elles eussent été brodées dans la soie bleue d'un drapeau, « Sub ipsa semper. »
466 1 N Vdi A LA FRANCE.
u Lion au \^^ Hasiliqiie était là, fermée comme le livro sous la griffe du Lion courroucé, emplie de ténèbres caverneuses, massive, large, comme si elle eût diminué sa hauteur et poussé plus avant ses fondations pour mieux s'enraciner dans sa ville. Des éclairs de chaleur se succédaient sans arrêt, au delà de ses coupoles, comme le battement ininterrompu d'une paupière de feu. Les colonnes des longs portiques s'allumaient et s'éteignaient sous ce regard fulgurant, paraissant tour à tour s'écrouler et se relever. Et, de là-bas, passant entre les deux Colonnes, nous arrivait la respiration du Mole.
Nous vîmes deux Victoires à la place des deux Saints stylites.
Alors, sur la Riva, claire comme si l'aube y eût déjà posé son pied d'argent, nous fûmes repris par la volupté de la vie qui était paroillo à îa sév/^ rite de la mort.
Alors, je sentis me refluer au cœur, Tonde noire qui flotte dans ce AOCTURNE par moi tracé sur les listes sibyllines durant les nuits de ma cécité et de mon insomnie : une œuvre que je vous enverrai, comme à tous mes fidèles, avant que finisse notre été de gloire. ,
Et il me remonte du cœur, cette question qui est son prélude :
0 ma sœur, pourquoi deux fois rn as-tu déçu ?
Et je crois que je parlai de la mort comme on parle de l'amour, à la façon de ces énigmes qui égarent, par similitude, l'interprète.
Que pouvaient être pour moi, désormais, les plaisirs et les jeux, en comparaison de ces minutes d'essor, durant lesquelles je m'étais fait pur esprit, à \i\ rimr» d«» i'ifir'aliti' du monde?
Toute ma poésie s'était résolue en cette unique mélodie, par moi seul entendue, que n'avait même pas entendue mon compagnon héroïque.
Une ligne nécessaire qui, en se refermant, allait parachever ma véritable image, avait été interrompue par un ordre incompréhensible. Si, là, sur ce môle, mon compagnon m'était apparu, s'il m'avait emporté avec lui sur son aile « plus haut et plus outre », « plus haut sans espoir de retour, ma véritable image eût été ^^p^^ outre enfin accomplie.
Alors, Nontivolio qui prêtait une oreille à mes propos et l'autre à la symphonie de la marée montante, se prit à dire : « Pourtant, la vie est belle. »
Se prit à dire, Chiaroviso : « Pourtant l'Italie er>t belle, qui est à vous. »
Mais il faut mourir pour la confesser.
« Je te confesserai sur la cithare », chante un des anciens psaumes. Un des plus nouveaux chante : « Je te confesserai sur ton aile. »
A CHIAROVISO.
Le jour suivant, dans ce jardin ensoleillé de la Le jardin Giudecca, ne respirâmes-nous point toute la belle au soleil- Italie, sous l'espèce du parfum?
C'était comme un de ces dons qui figurent l'abondance d'une contrée. C'était comme un de ces dons qui accompagnent l'adieu, trop riches, faits pour combler et déchirer. Une richesse sauvage. Des fleurs par monceaux, des herbes par faisceaux. Les rosiers mêlés aux légumes. Le feuillage taillade de l'artichaut confondu avec le feuillage corinthien de l'acanthe. Un arc violet de clématites retombantes, plus légères qu'un essaim, le long d'un mur où s'engraissent des choux glauques qui semblent baignés d'une rosée de lune, avec toutes leurs feuilles autour d'un cœur pareil à une rose d'azur serrée et durcie par le gel.
De grands oléandres. non plus des arbustes mais des arbres, comme sur les plages tyrrhéniennes.
Des rangs d'iris, comme sur la crête d'un mur de ferme, à Fiesole; des tondes de coquelicots, comme au revers d'une route hitiale. La vigne et ses vrilles fraîches, aigrelettes au goût; le groseillier et ses petites grappes de verre translucide; le figuier et ses figues hAtives, claires comme les nervures de ses feuilles retournées par le vent; le prunier et, parmi ses prunes encore acerbes, quelques-unes déjà blondes de miel. Les cerisiers sauvages, chargés de merises et de griottes, dans un petit pré à l'écart; et les échelles appuyées contre leurs troncs pour cueillir les bouquets rouges qui font penser aux oreilles des enfants, ornées de ces coraux savoureux.
Les grenadiers, pareils à des candélabres illuminés de petites flammes qui tiennent de la fleur et du fruit, de la lampe et de la cire. Les têtes des pavots, aussi hautes que la jeune Proserpine, couronnées de la couronne aux neuf pointes et distillant le sommeil. Ces petits œillets en ombelle que les pieux Vénitiens appellent « les yeux du Christ », que vous appelez « œillets du poète » et qui sont comme une broderie sur une robe de soie vert tendre. Les pençées par nappes jaunes, blanches, violettes; les roses de Damas en corymbes, en grappes, en berceaux, en cascades; les roses des quatre saisons devenues des haies, des massifs, des champs.
Le romarin, la sauge, la menthe, la lavande, le thym, le serpolet, toutes les herbes odoriférantes, comme dans un potager. Le lupin, le trèfle, la luzerne, tous les foins, comme dans l'enceinte d'un pacage.
Les citronniers et les orangers dans des vases de terre cuite et dans dos caisses carrées de bois peint.
autour du bassin d'eau verte où glissent les insectes à longues pattes, où pourrit une gerbe d'osiers jaunes et où la rainette essaye de temps en temps son rauque flageolet.
Où sommes-nous? Voici un bouquet de lauriers aussi nobles que ceux du Bosco Parrasio. Où sommes-nous? Voici une file de petits cyprès qui font pendant à ceux de Vincigliata. Où sommesnous? Voici un pin rival de ceux «qui hospitalisent les cigales de la Gampanie et les corneilles de la campagne romaine.
Nous suivons une berge de gazon, doucement, sans parler, craignant que ne s'éveillent les grands oiseaux de paradis roulés en boule, qui ne sont qu'une file de thuyas dorés et dont le vent du sud ébouriffe les plumes, tout comme il ride la lagune, couleur de feuilles d'aloès.
Ra^^s, tout à coup, nous apercevons la lueur de l'Annonciation. Mille et mille Anges ne sont-ils pas inclinés devant mille et mille Maries? et chacun d'eux ne hausse-t-il pas son signe de pureté?
C'est la voie lactée des lis, c'est le chemin sans tache.
Toutes les tiges sont précocement fleuries, dès avant la fête du Saint. Plus grands que Chiaroviso, ils atteignent la tempe de Nontivolio à la haute ceinture. Tant d'argent prévaut sur l'or du soleil et crée en plein jour un enchantement lunaire.
Où sommes-nous? Là-bas, le printemps d'Italie et l'été d'Italie lèvent chacun leur bras nu, et joignent leurs mains le plus haut possible, comme dans les rondes, lorsque toute la chaîne doit passer sous le joug des deux premières danseuses.
Mais les hôtes du lieu s'éloignent par une
i'-l r.WOl A LA FRANCE.
autre allée, pris cK j.- n. sais quelle humilité enivrée.
Ft ]);is nno fleur no fut rueillie.
Le lendemain, vers le soir, nous visitâmes cet autre jardin, exposé au nord, entre la Madonna deirOrto et la Sacca de la Miséricorde, planté par le procurateur de Saint-Marc, Thomas Contarini, frère de ce cardinal Gaspard qui fut l'ami candide de Vittoria Colonna et recommanda à Paul III Ignace de Loyola.
Ce nVst pas un jardin copieux et désordonné comme celui de la Giudecca, mélange ardent de parfums et de saveurs. Il est recomposé avec art sur les vestiges du xvi° siècle et semblable, par son architecture secrète, aux salles et aux chambres basses d'un palais de verdure où habita une Saison — élevée comme une patricienne, mais qui ne serait pas loin de troubler, par quelque négligence, sa grîlce docile.
A travers ses grilles de fer, il regarde la lagune de Murano et de Saint-Michel où le Grand Fossoyeur puise l'eau triste avec un seau de verre percé.
Il a conservé ses vieux murs, sa très vieille enceinte où chaque brique a vécu sa propre vie, a supporté ses maux, a vu passer les fantômes du temps, a cédé ou résisté à la corrosion des siècles comme au sel des eaux, a éteint ou allumé sa couleur.
Une d'elles a tant saigné qu'elle est comme un amas de caillots; uno autre est si décrépite qu'elle se cacho derri»»re une toilo d'nrairrn»'p: iino autre.
devenue insensible, s'est durcie comme la cornaline rosée. D'autres ont d'autres aspects, d'autres infirmités, d'autres souvenirs. Et ce mur touche l'âme comme un récit qui passerait par les yeux, écrit à l'aide des signes que font^ les crevasses et les cicatrices.
Quand on le voit, çà et là, reparaître à travers le feuillage, on a pitié, comme devant la vieillesse dénudée. Mais les oiseaux se posent toujours sur la crête ou sur les rameaux, pour chanter le même chant.
Ce soir-là, le siroco nous fut favorable. Il mouilla la brique et la pierre, les ravivant, comme l'antiquaire passe une éponge humide sur une plaque ternie de brèche ou de cipolin, pour en découvrir les veines et les bigarrures.
Nontivolio s'avança de son pas « à la levriere » sur un pavement à carreaux blancs et rouges, ourlé de buis, comme d'un mince feston; et, sous le haut talon, le marbre de Vérone reluisait comme un porphyre somptueux.
Nous passâmes de chambre en chambre par les couloirs de treillages. Les pergolas étaient soutenues > par de vieilles colonnes, par de vieux chapiteaux, par de vieilles poutres, et les rameaux ne paraissaient pas encore se consoler d'avoir porté et d'avoir laissé tomber leurs fleurs. Il y avait là un souvenir de chose joyeuse, comme il arrive quand la branche continue de se balancer après que l'oiseau s'est envolé.
Nous entrâmes dans une salle de musique. Les tapisseries étaient vertes, les tapis étaient verts. Les musiciens de Giorgione déjà s'en étaient allés, avec leurs instruments et leurs tablatures. Un d'eux avait
oublié par tem i[ue dans l'ombre
iiuus primes pour uu arciicL — non pas fait de crins mais peut-être de beaux cheveux teadus.
(domine noire mélancolie prêtait Toreille, sur le seuil, le silence lui répéta les dernières notes d'une cascarde, dite la (^ontarine.
Nous traversâmes une enlilade de chambres contiguës aux parois de buis, de charmes, de myrthes, de lauriers, de chèvrefeuilles. Quelqu'un fuyait devant nous, sans se montrer, de chambre en chambre.
Nous avions Tair de le poursuivre, bien que nous marchions lentement. Tout en le poursuivant, nous nous trouvâmes à Tentrée d'un corridor si bas et dont les feuilles étaient si épaisses, qu'il y faisait presque aussi noir que dans un hypogée.
Alors, j'étendis la main et je dis : « Ne passons pas par là. » Vous crûtes, je punse, que c'était une précaution d'infirme craintif.
Le ciel de siroco était tout enfumé avec, çà et là, quelques gerbes de flamme, comme sur un bûcher de bois vert où le feu ne prend que par places.
Nous regagnâmes la pergola centrale, pareille à un portique de monastère; nous gravîmes trois degrés humides et nous fûmes devant la grille de fer qui donne sur le débarcadère, du côté de la lagune. Nous regardâmes à travers les barreaux. Et la rouille fauve qui tachait les gants de vos mains appuyées, faisait paraître plus clairs vos cheveux blonds.
L'extrême ardeur du couchant s'était ouvert un passage à travers les fumées paresseuses et allumait devant nous, sur l'eau immobile, la muraille claustrale qui entoure l'Ile des Morts. Toutes les lagunes et toutes les autres îles n'étaient que fumée et que
LA I- H A > </K. 1 i.)
cendres. L'île funèbreet et la cyprière et les ailes des mouettes dispersées, seules, resplendissaient dans ce silence qui semblait être leur substance et leur esprit.
La splendeur rapprochait le cimetière, abrégeait le passage. La terre sépulcrale envahissait le jardin de délice. Mon compagnon enseveli était tout près d& moi, comme à l'heure où je m'inclinai vers ses mains violettes et décharnées, avant que le couvercle de plomb fut scellé par la flamme déjà rugissante et dardée, près du cercueil long comme sa dépouille.
Alors le cœur me fit si mal que, pour avoir un soulagement, je dis son nom, je parlai de son âme, je parlai de ses ailes et de ma promesse.
Lorsque nous descendions des nuages périlleux, j'avais coutume de le conduire dans le verger des Contarini. Le jardin lui paraissait plus beau dans un air gris ou bien sous un ciel lavé par les pluies d'automne. Il aimait surtout, un lieu secret où règne je ne sais quelle paix de l'Extrême-Orient — une cadence, pour ainsi dire, de la relation de Marco Polo.
Là, dans une vasque basse, vivait un lotus à large feuille qui était pour lui la plus douce et la plus riche soie du monde.
Une grande et très belle femme s'étant approchée. Le lotus avec nous, de la vasque, nous remarquâmes qu'elle était de la même taille que la tige; en sorte que la peau de son visage et de son cou semblait rivaliser, non sans complaisance, avec la feuille solitaire. Mais celle-ci, bien qu'immobile, recevait la lumière plus mystérieusement, comme une créature divine reçoit une chose divine.
et la belle.
Nous étions suspendus dans un instant de félicité sans désir. Peut-être mon compagnon cherchait-il en lui, les mots d'une de ces sentences ou pensées — gnomas breviculas — par lesquelles Jacques Boni, un jour, lui avait révélé la grâce des poètes d'Asie les plus lointains.
Souvent, par jeu, il se plaisait à en inventer de
semblables, avec ce mélange de Gnesse et d'ironie
qui était le ton de son esprit, au milieu des étrangers.
La feaiiu Alors, la très belle femme se tourna vers nous,
ajoae, ^^^^ silencieux, et demanda, la joue contre le bord
de la feuille parfaite :
— Qui est la plus belle?
— Celle qui ne parle point, répondit le misogyne, tranquillement.
J'ignore si ce fut le même jour, ou un autre jour, assis là, sur un des degrés latéraux qui descendent vers la grille du débarcadère, qu'il me cita encore quelques pensées et quelques sourires de l'Extrême- Orient, tout en regardant à travers les fers forgés, rile de la paix dernière.
Un fil de fumée bleuâtre s'échappait d'un angle de ses lèvres et, poussé par le vent, s'enroulait autour des barreaux, vacillait et puis s'évanouissait.
Deux papillons blancs — de ceux-là qui pour se^ faire des ailes ont dérobé quatre pétales à une rose de neige, — hésitaient sur l'eau couleur de perle et puis voltigeaient au-dessus de la grille, comme s'ils avaient voulu pénétrer dans le jardin; mais on eût dit qu'ils n'osaient passer entre les barreaux, par U papillon crainte de se salir. Enfin, l'un d'eux se posa sur le *"" •^*'"* fer rouillé comme sur une corolle inflexible.
Alors mon ami se rappela une de ces images asiatiqups do papillons que lui avait montrées l'ermite
ENVOI A LA FRANCE. i77
du Palatin. Et il cita dans un voile de fumée, regardant avec ses yeux d'ambre vert cette fleur blanche à quatre pétales, éciose 5ur la rouille brune :
« Ses ailes sont encore frémissantes, et déjà il s'est posé. »
Nous aurions pu graver cette allusion à son âme sur le cippe en pierre d'Istrie, s'il n'avait pas été un guerrier, s'il n'avait renfermé dans son petit corps, la rigueur d'une volonté héroïque, si la sévérité de son destin n'eût assombri en nous le souvenir de son sourire léger.
178 1 Wt'I \ I.A ! HANCK.
Quand bien même cette immense guerre n'aurait fait que ramener l'homme vers la familiarité de la mort, abolissant cette fausse limite qui semblait la séparer de la vie et de la lumière, déjà nous devrions la louer et la bénir.
Un jeune grenadier de la brigade de Sardaigne, revenu avec une courte barbe fauve de rabbin, qui lui était poussée, dans la tranchée, autour d'un visage ferme et net — redessiné à la sanguine, semblait-il, par le graveur du Triomphe de César — me parlant d'un de ses compagnons qui n'avait pas su bien mourir, me disait : « Il était allé à la guerre, comme tant d'autres, sans avoir fait d'abord la paix en lui-même. » Il disait cela avec douceur et simplicité. Et plus encore que par ces mots, je fus frappé par son air tranquille qui ne correspondait Le héros pas à une certaine tranquillité habituelle, mais à la tranquille. figure d'un sentiment extraordinaire, à l'expression d'un acquis et de biens plus précieux que tant de territoire ennemi conquis et occupé.
Il était resté seul, un jour entier, au milieu des fils de fer autrichiens, dissimulé au fond d'un de ces entonnoirs que creusent dans la terre les obus en éclatant; et tandis que notre feu abattait les buissons^ barbelés, bouleversant le sol, le jeune grenadier observait la précision de notre tir et prenait des relevés, imperturbable.
Un autre jour, comme sa compagnie déjà éprouvée par l'artillerie ennemie, servait de cible par erreur à la nôtre, tout seul, empoignant un drapeau, sur une éminence de terrain découverte, entre les deux feux, debout, il avait persisté à faire des signaux
jusqu'à ce que nos batteries eussent rectifié leur tir.
Une autre fois, la nuit, sur la montagne, au cours d'une de ces glorieuses camisades où excellent la hardiesse et la ruse de nos fantassins, il s'était battu contre une patrouille autrichienne, armé d'une baïonnette comme d'une dague. Puis, écrasé par le nombre, il s'était défendu à coups de poing, à coups de pied, à coups de dents, laissant sur le terrain sa pelisse en lambeaux, mais parvenant à se dégager et à rejoindre les siens, pour les rejeter dans la mêlée avec un tronçon de lame et le large rire de ses dents de loup, toutes saignantes. Il avait perdu le poil, mais gardait la férocité.
Au temps où il était la proie du typhus et d'une pneumonie contractés dans la boue infecte de la tranchée, les médecins avaient divisé en zones son corps patient, le soignant par des oppositions de froid et de chaud. Une vessie de glace sur la tête, une autre sur le ventre ; un emplâtre bouillant sur la poitrine; la mort dans ses pieds exsangues. II ne lui souvenait que d'une grande paix déserte, soleil et neige, où il demeurait immobile, sans fin, comme une de ces sentinelles perdues qui se tiennent déjà pour ensevelies.
Il n'était venu que pour passer une heure avec moi, sans nulle anxiété. De sa compagnie, vingt-trois hommes survivaient. Il devait se trouver, à l'aube, sur le terrible Haut-Plateau.
Il disait : « Je commande, depuis une dizaine de jours, une compagnie spéciale de la brigade des Grenadiers : la compagnie des Éclaireurs. Il s'agit de ce que nous appelons « une formation organique » à instruire singulièrement, selon de nouvelles méthodes, selon une discipline neuve. Il
480 ENVOI A LA FUANGE.
8*agit de créer une âme et un corps, et de les préparer à se sacrifier. Il y avait, en d'autres temps, i*éleveur do victimes, celui qui fournissait les taureaux blancs et les brebis noires. Imaginez quelque chose d'approchant. Je ne sais où j'ai lu que trois choses constituent le sacrifice : la victime, l'oblation de la victime et l'immolation de la victime. Imaginez une compagnie instruite dans ce sens.
» C'est toujours dehors et dans l'ombre qu'on va faire l'exercice, de minuit à cinq heures du matin, sur les hauteurs. Je me suis familiarisé avec les constellations que je connaissais mal; et je suis parvenu à inspirer à mes grenadiers l'amour de la nuit. Les soldats italiens, en général, n'aiment pas la nuit. Les Autrichiens en ont une certaine pratique; mais sur ce point encore, nous allons les surpasser. Mes éclaireurs, en manière de signaux, imitent déjà merveilleusement les cris des oiseaux nocturnes. Ils sont quatre cent quatre-vingts du meilleur choix. Les rares survivants de la dernière hécatombe sont tous là. Des gens qui, à première vue, sont plus grands que leur taille véritable. Au^ dessus de leurs épaules, il y a l'air de la tête ; il y a surtout le courage qui, pas plus que la passion, ne se laisse mesurer.
» En un peu plus de dix jours j'avais formé, autour de cette compagnie, quelque chose comme une auréole. L'auréole aide à se voir la nuit. Pendant les pauses, j'avais même l'habitude de raconter les histoires des Grenadiers d'autrefois qu'on appelait « enfants perdus ». Les nouveaux rajeunissent ce nom à leur manière. Bien perdus, en effet. Je crois que je pourrais, sans effort, les précipiter tous, d'un bond, au delà même de la mort. Je crois
que je ferai quelque chose de bien avec ces hommeslà, surtout si la guerre de tranchée reprend sur le Carso, comme c'est à prévoir.
» Quelqu'un, au contraire, s'est aperçu qu'une telle section franche n'est pas régulière, « n'a pas sa place dans les cadres ». Et la compagnie risque d'être dissoute, avant l'immolation. Je serai renvoyé pour me faire réincorporer, pour redevenir une silhouette de tir dans la masse. Je ne me plains pas. Je connais la tranchée. Pour un mal de tranchée je fus divisé en zones froides et chaudes : expérience de culture. Mais je confesse qu'il m'est venu tout à coup le désir de voler. Après tant de terre, un peu de ciel. Aidez-moi, si vous le pouvez.
» Je connais bien la zone-frontière, pour avoir chassé dans le val de Gorizia et sur le Carso. J'ai été à Lubiana, à Gratz, de tous ces côtés-là. Je sais la langue, les dialectes, les coutumes. Très bonne vue. Poids, dans l'entraînement, environ soixantecinq kilos. J'ai une grande habitude des moteurs à explosion... »
Il parlait simplement, avec des gestes sobres.
Le réel et l'idéal avaient chez lui le même accent. Je le regardais fixement, sans répondre, de cette prunelle où se concentre à présent toute la voracité de mon regard. Je sentais en lui l'amour de l'holocauste « où la victime est brûlée, totalement, à la gloire des dieux ».
— Je sais que vous pensez toujours à votre compagnon disparu, me dit-il avec une bonté voilée.
Je lui répondis : « Je vous en souhaite un qui lui ressemble. »
Il y avait là, près de moi, sur l'escabeau, pêlemêle, les listes de papier sur lesquelles j'écrivais,
ailé
dans l'obscurité, lorsque j'avais les yeux bandés, que je gardais le lit, couché sur le dos, le torse immobile, la tête renversée, un peu plus basse que les pieds, soulevant légèrement les genoux pour donner une inclinaison à la tablette qui s'y trouvait posée.
Je cherchai parmi les rubriques. Je trouvai et je lus :
Le eoapie [Le couple viril, le couple de bataille, ressuscité
dans la création de l'aile humaine, conducteur et combattant, arme de hauteur, arme céleste maniée par une seule volonté, comme la double lance du jeune grec.
Le compagnon c^est le compagnon.
Il n'est pas aujourd'hui au monde plus noble lien que ce pacte tacite qui fait de deux vies et de deux ailes une seule rapidité, une seule prouesse, une seule mort.
Le plus secret frisson de l'amour inexprimé est nul en comparaison de certains regards qui, dans les heures légères, raffermissent entre les deux compagnons la fidélité à l'idée, la gravité de la résolution, le sacrifice taciturne du lendemain.
Or la mort qui devait prendre les deux, n'en prit qu*un, un seul, contre le pacte, contre l'offrande, contre la justice, contre la gloire.
A la cime de la gloire, pour le couple ailé, il y a l'holocauste : le sacrifice dans lequel est brûlée toute la victime.
Le destin du feu est leur vrai destin.
Leur aile grondante devient leur bûcher flamboyant.
Comme dans la huitième bouge, ils sont deux
l'holocauste.
« au milieu d'un seul feu », mais le feu n'est pas divisé. Ils ne parlèrent point, là-haut; ils n'eurent pas besoin de « l'oraison brève » pour être hardis; et ils ne parlèrent point dans les croulements de la ilamme. De même que le vol était un silence bleu mesuré par le chant rythmique de la combustion, ainsi l'holocauste se résolut en un noir silence.
La nécessité héroïque pour le couple ailé, quand Nécessité d^ il est vaincu, c'est la destruction totale par le feu.
De celui qui se rend prisonnier et livre son aile, on peut dire, en vérité, qu'il pèche contre la patrie, contre l'âme et contre le ciel. Infortuné ou honni, il perd tous ses droits à la gloire.
Porté par le feu, le combattant aérien est un incendiaire, dans la vie et dans la mort.
Heureux les deux compagnons héroïques de qui les os impossibles à reconnaître sont mêlés sur la civière comme des tisons fumants!]
De temps en temps, le jeune grenadier regardait ma tempe enveloppée, mon œil bandé, avec un sentiment de douceur, mais sans proférer aucune de ces paroles de commisération ou de réconfort qui me sont odieuses et me semblent si lâches.
Je remarquai que ses yeux bruns étaient extraordinairement agrandis et que sa barbe fauve, autour de son visage osseux, lui donnait cet air énergique et tranquille que dut avoir le Purificateur, quand il eut chassé du Temple « ceux qui venaient là pour vendre et pour acheter ».
Il n'y avait plus rien de superflu dans sa chair comme il n'y avait plus rien de vain dans son esprit. Pas une once de vanité, pas une once de graisse. Le véritable ascète dans les deux sens,
184 I > \ <)i \ i.A 1 i; A Nt I .
comme celui qui avait excrctj, pr«j)ar('' à la perfection et son corps et sou esprit.
Certains ascètes chrétiens semblent véritablement respirer en Dieu, c'est-à-dire ailleurs que dans l'air commun, ailleurs que dans les souflles du monde; on croirait qu'ils ont des poumons et une âme adaptés à une nouvelle condition d'existence.
Comme eux, il paraissait respire** autre part, en je ne sais quelle nouveauté intérieure, conscient de lui-même et toutefois n'appartenant plus à lui-même, présent et toutefois trépassé. Ce n'était pas un homme, c'était une offrande. Rien ne l'attachait plus, sinon ce qui unit l'offrande au sacrifice. Il Le volontaire, était dans la plus haute et la plus idéale acception du terme, le volontaire.
Il parlait simplement, avec des gestes sobres. Il était assis, là, et n'occupait que peu de place. Mais une telle sérénité avait quelque chose d'immense et de profond. Je me sentais au bord de cette sérénité comme sur le rivage d'une mer rayonnante. En face d'un homme, voilà que j'avais un sens surhumain de l'homme. C'est que celui-ci était un homme pour qui la vie et la mort s'étaient confondues, comme le jour et la nuit se confondent dans la zone de l'aube.
Toutefois, ses mains étaient robustes et, dans la lutte corps à corps, elles avaient saisi l'ennemi à fa gorge; ses dents blanches étaient fortes et elles avaient mordu désespérément l'ennemi; ses pieds étaient solides dans ses gros souliers à clous et ils avaient décoché contre l'ennemi la bonne ruade dans l'aine.
Je pensais : « Voilà un soldat d'Italie. » Je me rappelais certains soirs d'octobre, là-bas, le long do
risonzo, quand je parlais aux régiments sur le point de marcher vers la bataille.
Tout d'abord, ces régiments n'avaient pour moi qu'un seuh visage et une seule âme, car je ne voyais que leur front aligné, à travers l'altération de ma voix. Mais plus tard, lorsque les rangs étaient rompus, en m'approchant, je découvrais, dans un plan d'ombre, dans un reflet de lumière vespérale, quelques aspects de souveraine jeunesse, quelques têtes construites comme celles des statues athlétiques de Delphes, quelques visages illuminés comme ceux des martyrs inébranlables — je ne sais quoi de farouche, de spirituel et adamantin, comme sur le La paix du visage de mon visiteur. A coup sûr, les plus beaux combattant. étaient venus à la guerre après avoir fait la paix en eux-mêmes.
L'ai-je faite en moi?
Il y a, certes, pour l'obtenir sans effort, un don de grâce, une élection gratuite. Alors, elle descend et nous débarrasse de toutes les infections et de toutes les fermentations, comme il advenait des maux incurables au toucher du guérisseur. Alors l'identité de la vie et de la mort devient un sentiment lumineux. Le péril — comme je l'écrivis dans un livre d'épreuve tïscétique — le péril devient l'axe de la vie sublime.
Je regarde en moi; et, je le confesse, cette qualité de paix, cette trempe intérieure, si pure, qui me fut révélée par la présence de ce jeune ami, ne m'a pas été concédée, encore que je m'efforce d'observer la discipline utile pour l'obtenir.
On pèche par excès d'ardeur, même contre la mort. Là où règne la paix ne peut être l'ivresse. On ne peut pas dire que le vrai silence soit dans l'esprit que le levain lyrique excite et soulève continuellement.
186 I.NVOI A LA r RANGE.
Une certaine nudité intérieure est nécessaire, tout comme Tabsence des images et des mélodies, pour que Tâme prenne cette transparence de Taube « où le jour et la nuit se confondent ».
Mais puisque la divination d'une transparence si parfaite me ravit, je cherche le moyen de me rapprocher de cet état, aujourd'hui le plus haut, semble-t-il, pour celui qui veut se donner tout entier, pour le volontaire de sa propre liberté.
Depuis que ce jeune homme* s'est levé et a pris congé de moi, pour s'en aller vivre comme on va mourir, pour s'en aller mourir comme on va vivre, toutes mes aspirations le suivent.
Quand j'entendis la porte se refermer derrière lui, je me tins aux écoutes. Son pas tranquille, en s'éloignant, résonnait dans l'étroite calle. Néanmoins, il m'apparaissait de façon mystérieuse, et j'étais tout frémissant, tout haletant.
u pensée On pèche par excès d'ardeur même contre la
dominante, mort. Je Considère les transformations de cette « pensée dominante » depuis qu'elle me possède, depuis le début d'un exil qui fut pour moi comme une sorte de trépas.
Ce n'est pas une paix, mais une anxiété; ce n'est pas une fermeté, mais une ivresse; ce n'est pas un silence, mais une clameur.
Le sang qui coule de mon Sébastien nu avait^ pour lui-même, la force d'un vin généreux. Le rythme de son chant était comme la pulsation de ma fièvre. Pour être à lui-même son propre ciel, il voulait ses blessures innombrables comme les astres. Il était à la fois le martyr et le témoin. Ses