WIELAND
IL y eut trois fils de Finland :
Slafide et Égile et Wieland.
Ils vinrent de l'Est dans un vent de neige, Jusqu'au Val-du-Loup, s'y bâtir des demeures, Près d'une eau propice à la trempe du fer, A l'orée des bois noirs qui roulent vers la mer.
L'un, Slafide,
Tendait des lacets aux bêtes,
Bon chasseur et vaillant et agile,
A la marche muette ;
L'autre, archer aux flèches mortelles,
Égile,
Tournait en risées toutes choses ignorées
Et son rire se mêlait à ses flèches, l'une d'elles, Quand son arc détendu vibrait sous la forêt.
Toute vie a sa peine autour d'elle.
Comme un manteau de laine Que la pluie alourdit, Que le soleil allège ; Toute vie a sa peine, Comme un manteau ourdi.
Or l'âme de Wieland était belle,
Et son manteau de peine est léger autour d'elle,
Un beau manteau de rêve ;
Et s'il forgeait des glaives
C'est que sa jeune ardeur était vive,
Comme le feu de sa forge sous le soufflet de cuir,
Et c'est que la force captive
En son blanc bras de fille
Balançait le marteau comme un fuseau de lin ;
S'il forgeait le fer et s'il le Irempait,
C'est que la jeune ardeur de son âme était franche
Et l'orgueil de sa force et de sa beauté blanche Et sa volonté droite étaient comme une épée :
« Épée î
0 rayon brusque perçant la nue,
Voie droite et claire,
Éclair nu !
Rigidité surgie des pins en troupe ;
Ligne couchée de l'horizon des mers
Barré du sillage incliné vers lui des barques ;
Stature dressée de l'homme de poupe;
Geste martial des proues de fer I
Ligne,
Ligne lumineuse
Que trace le vol des cygnes,
Ou qui prolonge le geste qui devance
Et montre le chemin qu'il fraie !
Signe de lucide volonté.
D'action insigne.
Impatience !
Épée ! . . . »
Ainsi, obscure ou vive, L'idée l'étreint Et fait sa jeunesse ivre Du rêve de son lendemain.
Ivre du travail de ses mains ; Car elles arment le geste Façonneur du destin.
Wieland est grave de son rêve étrange ;
Son âme s'en grisa dès le berceau d'enfance :
Telles ces fièvres sans nom allumées dans le sang,
Nées d'un crépuscule d'automne,
Quand le ciel était rouge au-dessus de l'enfant
Et que porte vers la mort le sang de l'homme ;
Fièvre qui s'attise et s'éteint dans les veines,
Au gré d'une loi mystérieuse de gloire.
Qui domine les sorts et les mène
A la défaite,
A la victoire !
Et qui dans l'enfant grave façonne le poète.
m LA FORGE
lELAND peine donc à sa forge, Peine et rêve tout ensemble.
Le bra sier grésille et flambe ;
Le fer sanglant en lèpre d'or s'écaille
Sous la dent des tenailles
Qui le happent;
L'enclume tremble ;
Le lourd marteau, brandi à la volée,
Frappe et jappe !
Et s'élève et retombe,
Et fait jaillir dans l'ombre
Gomme un sang de bataille
En rosée d'étincelles ;
Le fer ductile
S'aplatit et s'allonge à chaque coup porté ;
S'étale et se replie, comme roulé ;
S'affaisse encor, se masse martelé ;
S'amenuise et s'effile :
C'est une épée !
Au grand rire juvénile et mâle
Le cri de l'eau, qui siffle et bout
Autour du fil qu'on trempe,
Se mêle et monte en vapeur à sa joue.
Ainsi un râle
Se fond, crachant l'insulte, au cri de la victoire;
Wieland essuie la sueur de sa tempe :
Voici fait avant l'aube le travail matinal.
Et maintenant, debout sur le seuil de sa forge, Il boit l'haleine du monde à pleine gorge, Bras étendus, mains jointes, appuyé au marteau; Il s'étonne d'être ivre Et s'adosse au linteau :
Car Taurore se lève empourprée
Plus matinale que la veille,
Il est ivre de vivre !
Tout croît : le jour clair et les vertes feuilles
Et sa force en lui et l'herbe drue des prés
Et la mer qui bondit au-dessus des écueils,
Tout là-bas, diaprée.
Son sang bat encor le galop du marteau :
Il est ivre !
Au long de son bras, s'il l'étend,
Les beaux muscles palpitent,
Roulent et s'enflent, s'il le reploie;
Et l'air en sa narine est de la joie.
Enveloppe son torse,
Savoureux comme une eau à sa soif enfiévrée ;
Il est ivre de force et défaille enivré !
« Ne suis-je digne de mon idée ?
Et de brandir l'épée que je forge ?
Voici ma jeunesse et ma force En mes mains inactives
Comme un fuseau vidé...
Ne puis-je lever la léle et vous suivre,
Nuées grises !
Sans qu'un sanglot m'étreigne à la gorge ?
Et me faut-il choisir
Entre cette rumeur en les feuilles de la brise
Et le chant de ma forge ?
J'écoute mon âme vagir,
Comme un enfant né d'hier
Ne puis-je vouloir, jusqu'à agir!
De quoi scrais-je fier?
Ne puis-je créer mon destin ?
Ai-je perdu l'œuvre de mes mains?... »
Il est ivre, il le sait, tout l'horizon tourne;
11 a fermé les yeux et, les rouvrant, regarde;
Mi triste, mi joyeux, il regarde
L'Aurore et le Printemps qui montent, côte à côte,
Le long du val fleuri vers la forêt bavarde :
L*eau bouillonne et saute
En tourbillons, à ses pieds mêmes,
Cerclant une île frêle ;
La brise capricieuse vire ;
Les herbes s'entremêlent,
Se délacent et se redressent, comme allégées d'un pas ;
Un vol de cygnes, là-bas.
Tourne et se perd au loin ;
Et, s'il lève la tête,
La cime du mont bleuté baigne en la brume inquiète
Qui s'effile au ciel clair
Et se noue en couronne,
Et ses yeux s'en étonnent
Gomme s'ils redoutaient de s'y plaire;
Et, plus près,
La fumée de sa forge
S'allonge et plane en boucles pâles au-dessus d'elle!
Cette foi en son rêve se dissipe en angoisse;
Toute son âme est nouvelle !
L'Épée qui gît dans l'herbe qu'elle froisse
Lui parait droite et décidée
Naïve et courte, vaine et brutale.
Étroite,
Comme une jeune idée...
Wieland s'est assis inactif sur son seuil,
Et son âme nouvelle renie son jeune orgueil ;
Son idée est obscure et sa pensée est lasse
Et ses yeux mi-fermés vont suivant l'eau qui passe
En remous tournoyants dont le jeu l'émerveille;
Il serre contre lui le manteau de sa peine,
Moins légère que la veille,
Moins lourde que demain ;
Il est las et s'étonne que son œuvre soit vaine
Et se croise les mains.