PRÉAMBULE
Les recherches contenues dans ce volume renferment un élément presque nouveau qui donne une base à leurs conclusions : je dois quelques explications sur ce point.
Depuis que nous possédons les hymnes du Vèda, et quoique un petit nombre seulement en ait été jusqu'à ce jour traduit avec exactitude, la notion que nous nous faisons des mjthes a pris un caractère scientifique, d'imaginaire ou d'hypothétique qu'elle était auparavant. Les exégétes de l'antiquité avaient vu dans les personnages divins des figures symboliques créées par la religion des ancêtres, et dans les légendes héroïques, des hommes divinisés. Ce point de vue fut rendu plus étroit par les classiques modernes; ils oublièrent que l'on avait cru jadis à la réalité de ces prétendues allégories^ qu'elles avaient eu un culte et des autels; la doctrine classique eut pour formule le célèbre vers de Boileau, parlant
De tous ces dieux éclos du cerveau des poètes.
Quand une étude plus sérieuse fut donnée à la mythologie, on en revint à l'opinion des anciens : les légendes héroïques furent en partie classées dans l'histoire, dont elles formèrent le premier chapitre, en partie traitées
comme des allégories et rangées dans la classe des mythes. Le mot même d'allégorie disparut et les mythes furent regardés comme des Symboles, c'est-à-dire comme des représentations idéales des forces physiques ou morales de la nature. Dés lors toute la question se réduisit à savoir ce que chacun des personnages divins représentait. Un immense travail de classement et de comparaison fut entrepris, dans lequel on prit pour bases les textes des auteurs, les monuments figurés et l'analyse grammaticale des noms anciens. Le grand résumé de Creuzer, si largement accru par M. Guigniaut, témoigne assez des efforts qui furent faits en ce sens.
L'école symboliste atteignit à des résultats importants, souvent faux, souvent aussi très justes, mais toujours hypothétiques. Cette insuffisance provenait de ce que les textes des auteurs grecs manquent le plus souvent d'ancienneté, et sont presque toujours l'expression d'un système d'exégèse préconçu ; les monuments figurés les plus anciens sont de beaucoup postérieurs à l'idée mère d'où le mythe était né ; enfin les étymologiesne pouvaient être cherchées que dans la langue grecque, tandis que, en réalité, la plupart des noms sacrés ou légendaires sont étrangers à cette langue. Les trois bases sur lesquelles on s'appuyait manquaient donc de solidité.
Quand où eut entre les mains les grands textes sanscrits , l'étude de la langue indienne commença de fournir à la philologie comparée beaucoup de racines, qui donnèrent le sens de noms grecs jusque-là mal interprétés. De plus, on vit que l'Inde avait eu un développement mythologique égal à celui de la Grèce, et l'on entrevit une sorte de parallélisme entre les mythes de ces deux contrées. Les interprétations de l'école symboliste furent battues en brèche, et l'on alla Jtisqu'à les dédaigner, le plus injustement du monde. En effet,la mythologie classique de l'Inde
est une forme seconde de mythes beaucoup plus anciens dont elle ne donne presque jamais l'explication, de sorte qu'elle même ne demande pas moins de recherches que la mythologie grecque, pour être comprise : les dieux et les héros du Râmâyana ne sont pas plus primitif que ceux de l'Iliade.
Le jour commence à se faire depuis que nous possédons les hymnes du Rig-Yêda, avec des commentaires qui en facilitent l'intelligence. Là chaque personnage divin est accompagné de sa signification, parce que, si un verset le nomme par son nom, presque toujours un autre verset décrit le phénomène que le dieu représente. De plus, les noms divins sont tous sanscrits et ont par eux-mêmes une signification d'adjectif ou de nom commun. Enfin, ces êtres divins ne sont pas seulement nommés et expliqués : ils sont dépeints dans leurs actes, leurs mœurs, leurs costumes et leurs attributs. Ainsi le Yêda fournit précisément les trois bases que la Symbolique croyait avoir trouvées et qu'elle avait seulement entrevues.
Nous avons maintenant la certitude que les mythes sont communs à toute la race aryenne et qu'ils sont nés dans un centre asiatique d'où ses diverses migrations les ont emportés avec elles. M. Otfried Mûller, de l'école symboliste, croyait que les légendes étaient de l'histoire; suivi par M. Grote, qui rejette même tout système interprétatif, il croyait que les mythes étaient nés sur le sol de la Grèce et répondaient historiquement aux diverses races pélasges ou hellènes qui s'y étaient fixées. Ce point de vue est reconnu aujourd'hui entièrement faux; dans quelques années il ne restera rien des idées de M. MiUler.
Le phénomène qui s'est produit réellement et sur lequel il faut insister, est celui de la localisation. Les peuplades aryennes venues de l'Asie, de quelque nom particulier
qu'on les nomme, ont apporté avec elles les mythes dans leur signification générale; comme ceux-ci représentaient la nature , elles ont vu certains d'entre eux s'appliquer k certains lieux, tandis que d'autres s'appliquaient mieux à des lieux dififérents ; il s'est fait une sélection spontanée, et les mythes se sont localisés par leur propre force. Une fois fixé dans un lieu, le mythe s'y est adapté dans ses plus petits détails et dans toute sa diversité. De là sont nés ces légendes infiniment variées et ces innombrables sanctuaires dont les chapelles chrétiennes, elles-mêmes déjà en ruine, attestent encore l'existence : on en compterait plus de mille dans la seule Attique, et plusieurs centaines dans la plaine d'Athènes, qui a deux lieues de large sur quatre de long.
Si le mythe s'est à ce point approprié à l'aspect des lieux, il s'ensuit que l'étude du lieu est encore aujourd'hui l'un des moyens de remonter à la signification du mythe. En efiet, les lieux ne changent pas ou ne changent guère, et nous tenons ainsi le mythe dans sa cause locale, dans le motif essentiel pour lequel il a été fixé là plutôt qu'ailleurs. D'un autre côté, la philologie nous fournit dans le Yêda et dans sa langue les formes premières du mythe et la signification générale du nom divin. La science consiste à rapprocher ces deux choses.
Sans l'étude locale, les seules forces actuelles de la philologie peuvent conduire à des résultats généraux et démontrer, par exemple, que Zevs est le ciel et Athénâ l'aurore. Mais les religions anciennes n'avaient pas seulement ce caractère général et un peu vague ; elles étaient propres à chaque ville, k chaque citadelle, et même à chaque point notable d'une ville, d'une citadelle, d'une montagne, d'ane plaine, d'une rivière ou d'un bois. Donc l'étude des lieux complète la recherche purement philologique et la vérifie. Elle peut en outre lui fournir un
point d'appui nouveau et solide et servir de contrôle k ses déductions.
Si j'ai réussi dans la présente recherche, où des faits locaux et jusqu'ici totalement inconnus sont mis en lumière, elle pourra servir à son tour de point de départ à des recherches de même nature faites dans d'autres parties de la Grèce. Et les liens qui rattachent entre elles les légendes de ce pays sont si nombreux, qu'elles s'attireront les unes les autres et devront arriver à la lumière successivement, et jusqu'à la dernière. Mon but n'était pas si éloigné : je voulais donner un simple spécimen de cet immense travail, dont on peut toujours n'aborder qu'une seule partie. Je ne suis donc sorti de l'acropole d'Athènes et de la légende d'Athénâ, de Posidôn et des rois, qu'autant qu'il l'a faUu pour l'éclaircir elle-même ; j'ai laissé à d'autres le soin de pousser plus avant.
Athènes, 15 mars 1871.