‹ La légende athénienne: étude de mythologie comparéeChapitre 2 sur 15 · DESCRIPTION PHYSIQUE · texte numérisé non relu

DESCRIPTION PHYSIQUE

La plaine d'Athènes figure un quadrilatère allongé, compris entre l'Hy mette au S. E., la chaîne de l'Egalée et du Parnès au N. 0., le Pentélique au N. E.; elle est ouverte au S. 0. du côté de la mer. Dans sa longueur, elle est divisée en deux par une chaîne de monticules se rattachant au Pentélique et dont les plus hauts sommets, appelés Tourco-vouno et Lycabette, s'élèvent à275 mètres environ au-dessus de la mer. Entre cette petite chsdne et les montagnes du N. 0. s'étend la véritable plaine, couverte d'une alluvion profonde, arrosée d'un bout à l'autre par le Céphise et plantée en grande partie d'oliviers. Ce ruisseau va se jeter dans la baie de Phalère; mais ses eaux peuvent aussi bien se rendre au Pirée, car l'Halipédon ou prairie salée s'étend à plat depuis ce port jusqu'à la baie et n'est divisée par aucune ondulation de terrain. Quant à l'espace compris entre la chaîne de collines et le mont Hymette, il forme moins une plaine qu'une vallée. En effet, des hauteurs étagées s'étendent le long de THymette et s'avancent jusqu'à la petite chaîne; une multitude de ravins descendent des deux côtés et S9

réunissent dans un lit principal, qui est Tllissus. La plupart de ces ravins n'ont d'eau courante que durant la saison des pluies : cependant il 7 a des sources perpétuelles à la tète de quelques-uns d'entre eux et des filets d'eau coulent sous les couches de gravier dont leurs lits sont obstrués. Mais ces eaux ne sont pas abondantes et rilissus n'arrive pas jusqu'à la mer : son lit de gravier disparût dans la plaine au S. 0. des collines.

Une de ces dernières devint l'Acropole d'Athènes. Comprise dans la chune, elle n'est pas située à son extrémité : car entre elle et la mer s'élève la colline appelée Musée, qui forme un groupe avec celles du Pnyx et des Nymphes. Au sud du Musée passe dans une embrasure le lit de rnissus, et au-delà de celui-ci une colline située immédiatement sur sa rive gauche se rattache par des gradins au mont Hymette. Enfin une dernière éminence plus basse que les autres se trouve à mi-chemin sur la route de Phalère, et peu après on arrive aux marais salés qui forment le fond de la baie.

Il est évident, d'après la configuration du sol, que les collines de l'ancienne Athènes, en 7 comprenant l'acropole, forment, ainsi que la petite chsdne toute entidire, une dépendance de l'Hymette. Par conséquent on peut s'attendre à trouver ici un ensemble de mythes locaux auxquels ceux de l'Hymette se rattacheront, tandis qu'il sera probablement distinct de ceux qui se seront fixés de l'autre côté de la plaine. Cependant, comme les plus importants mythes de l'antiquité se rapportent aux phénomènes célestes et que ceux-ci s'étendent le plus souvent sur de grands espaces, il est nécessaire de se placer au môme point de vue d'observation que les anciens et de regarder autour de soi comme ils le firent.

On conçoit iaoilement ce qui les décida à choisir pour eentre de leur défense et par conséquent de leur culte la

hauteur qui fut appelée tour à tour tcoXiç et œcpciTroXic. A la vérité elle est moins prés de la mer que le mont Musée, mais celui-ci est en pente douce et accessible de presque tous les côtés. Il en est de même du Pnyx et de la colline des Nymphes et même du Lycabette, qui a d'ailleurs l'inconvénient d'être beaucoup plus élevé. La hauteur qui fut Athènes semblait préparée par la nature pour devenir une acropole. C'est un roc escarpé de tous les côtés, à l'exception du côté occidental, dont l'accès même n'est pas devenu praticable sans de grands travaux et n'a été facile en aucun temps. Ce côté, occupé plus tard par les Propylées et par un grand escalier, se terminait par des saillies de rocher fort inégales et comme étagées les unes au-dessus des autres ; on ne pouvait les gravir que par des détours et en passant sur le bord de leurs escarpements. De plus on se ferait une idée inexacte de ce côté, si Ton se figurait que les pentes de terre par où l'on y arrive aujourd'hui existaient dans les temps primitifs : ces talus sont formés de terres de rapport, de morceaux de pierre, de terres cuites et de mortier provenant de l'acropole et de ses constructions tant de fois ruinées. La face antérieure du bastion, dans lequel M. Beulé trouva deux bâtisses helléniques au pied de l'escalier, plongeait plus bas qu'elle ne fait à présent ; et avant que ces constructions fussent établies, le rocher n'était pas accessible par cet endroit. En effet la moitié de droite du grand escalier reposait dans sa partie inférieure sur des terres de rapport adossées au roc escarpé. Toute la moitié de gauche, jusqu'à l'alignement de la Pinacothèque, reposait sur un remblai. Il n'était donc possible de gravir les rochers qu'à l'endroit où l'on passe encore aujourd'hui. Encore, ce passage était-il à un niveau plus bas^ puisque toute cette entrée est remblayée et que les traces attribuées au pied des animaux sous le temple de la Victoire Aptère, sont sur un rocher plongeant qui passe au-dessous du

seuil actuel. C'est du reste ce qui s'éclaircira de soi-même un jour quand l'acropole aura été convenablement déblayée et nettoyée.

A l'exception de cette montée difficile, tout le reste du rocher est inaccessible. Quand on le gravit et qu'on est parvenu à son point culminant, on a autour de soi un panorama d'une étendue resserrée d]} côté des montagnes et ouvert du côté de Phalére. Au-delà de cette mer, à la distance de quelques lieues, s'élève l'île d'Egine et, derrière cette île, les terres montueuses de l'Argolide. La mer n'atteint l'horizon que du côté du midi dans le secteur compris entre l'Argolide et les côtes fuyantes de l'Attique. A l'orient, l'Hymette forme une sorte d'écran sur une largeur au moins égale à un angle droit. Entre lui et le Pentélique s'ouvre une échancrure dans la direction du levant d'été ; le point le plus bas de cette ouverture n'est pas beaucoup plus élevé que l'acropole. En continuant de se tourner vers la gauche, la vue est arrêtée par le Pentélique et par les chaînes du Parnés et de l'Egalée sur une longueur de 150 degrés. Mais quand on parvient aux pentes méridionales de ce dernier, on a devant soi une dépression située précisément à l'ouest; là sont les terres basses qui unissent les deux massifs dont l'île double de Salamine est composée. Par cette embrasure le regard franchit le golfe Saronique, atteint le dôme del'Acrocorinthe et, à 120 kilomètres, les hauteurs neigeuses du Cyllène en Arcadie. Celui-ci forme un très beau massif bleuâtre souvent perdu dans les nuages ; par un temps clair, avec un bon instrument, on apercevrait le site où fut autrefois la ville de Pellène. Cette échappée profonde est remarquable pour deux raisons : elle est la seule dont on jouisse du haut de l'acropole et elle est située précisément à l'ouest; la ligne de l'acropole à Pellène forme avec la ligne E. 0. un angle d'environ un degré vers le nord.

Eleusis est aussi vers Touest, mais plus au nord et vers le couchant d'été. Elle n'est pas visible d'Athènes : de ce côté on aperçoit seulement au-dessus de l'Egalée et de Salamine les hauts sommets du Cithéron et des montagnes de Mégares, dont les roches Scironides sont un escarpement sur la mer.

La distribution des points de vue autour de l'acropole est d'une assez grande importance : car les montagnes sont le théâtre de phénomènes météorologiques sur lesquels elles exercent une influence visible ; et de plus, leur présence dans certains secteurs horizontaux a joué un rôle incontestable dans la distribution de l'année et des fêtes religieuses d'Athènes.

Le mont Hy mette, occupant, comme je l'ai dit, une étendue de 90 degrés environ, cache toute la partie orientale du ciel. Il a une hauteur de plus de 1000 mètres audessus de la mer, tandis que l'acropole n'a que 154 mètres d'altitude; sa crête n'est qu'à 8500 mètres d'Athènes et par conséquent s'élève au-dessus de l'horizon d'un angle de plus de 5 degrés. On ne voit donc le soleil que longtemps après son lever, surtout dans la saison d'hiver, en automne et au printemps. Mais vers le solstice d'été, le soleil se lève dans l'intervalle compris entre l'Hymette et le Pentélique; ses premiers rayons lancés horizontalement rasent la vaUée de l'Uissus et atteignent le sommet de l'acropole, lorsque toute la plaine est encore sous l'ombre des montagnes. C'est là un des phénomènes les plus frappants de ce pays : mais pour en saisir toute l'importance, il faut se mettre dans la situation où furent les premiers habitants de l'Attique, considérer qu'ils se levaient et se couchaient avec le soleil et que les mouvements visibles du ciel étaient la règle de leur vie religieuse et politique .

Le soir, en hiver, le soleil se couche sur le Péloponnèse, dont les montagnes élevées ne sont pas fort loin et

âiminuent d^autant la longueur du jour. En été, il se couche derrière l'Egalée, du côté d'Eleusis. Vers les équinoxes, il disparaît derrière le Gylléne, dans l'embrasure de Salamine. Quoique le Gjllène soit beaucoup plus élevé que l'Hy mette, puisqu'il atteint 2374 mètres au-dessus de la mer, cependant il ne s'élève guère au-dessus de l'horizon mathématique de l'acropole à cause de son grand éloignement. Mais aux deux saisons où le soleil se couche dans son voisinage, les montagnes sont le plus souvent nuageuses et le soleil cesse d'être visible longtemps avant d'être réellement sous l'horizon.

De ces observations faciles à faire il résulte que la seule époque de l'année où le soleil soit vu se levant à l'horizon, est le temps du solstice d'été, qui est aussi l'époque où le ciel est dégagé de ses nuages et où l'astre radieux commence pour trois mois son régne exclusif et incontesté.

Les phénomènes de l'air, les nuages, la pluie, les vents, la rosée, n'étaient pas moins intéressants à observer pour les premiers habitants de l'Attique, parce qu'ils étaient liés pour eux, plus encore que pour ceux d'aujourd'hui, à la vie de chaque jour, aux moissons, aux fruits età toutes les productions de la terre. Quand l'acropole devint leur centre religieux, militaire, politique et civil, elle fut par la force des choses le lieu où se faisaient les observations, où l'on étudiait les rapports naturels qui lient les phénomènes de l'air aux époques de l'année et à la marche des astres. De sorte que l'acropole, étant elle-même soumise à ces vicissitudes des saisons, put être regardée comme un abrégé du grand monde et en exprimer les phénomènes par des figures symboliques qui y demeurèrent localisées. Il est donc nécessaire que nous donnions d'abord de l'acropole une description topographique exacte, sans laquelle il serait impossible d'en comprendre ni les phénomènes naturels ni les religions.

n y eut un temps où la hauteur qu'on nomme aujour* d'hui acropole n'était point garnie de remparts et ne portait point ce (TTefflevo)(xa irupYoiv dont parle Sophocle. Ceux que Ton nomme Pélasges n'étaient point encore venus. Cette terre était déserte et indivise. Là s'élevait un rocher garni d'une végétation sauvage et qui se couvrait chaque printemps de mille petites fleurs, l'anémone, le muscari, le parthénion, le silène rose ou blanc; le thym et la passérine y croissaient en abondance ; l'olivier sauvage garnissait ses anfractuosités ; au temps des Perses il y avait encore des oliviers sauvages assez forts pour servir de fortifications (1) ; xorivoiç totc m»xvo7ç xaTairef pay* (jL^wiv (2). Il ressemblait à tous ces âpres rochers dont la Grèce offre encore tant d'exemples. Cet état de choses a changé : la végétation de l'acropole n'est plus celle des collines sauvages, parce que la terre qui s'y trouve est artificielle et composée de décombres de tous les âges.

Lorsque les Pélasges construisirent, selon la tradition hellénique, les murs qui portèrent leur nom, je ne crois pas, quoi qu'en disent Strabon, Hérodote et Suidas, qu'ils aplanirent l'acropole : car des hommes qui, en construisant des murailles^ ne savaient pas même abattre les angles des pierres pour les mieux assembler, n'étaient certainement pas en état d'enlever toutes les parties saillantes d'un rocher pour lui donner une belle surface plane et horizontale. Ce travail suppose des connaissances que les premiers Pélasges, si c'en était, n'avaient pas ; il leur fallait des niveaux pour dresser ces surfaces, et d'excellents marteaux d'acier pour attaquer une roche aussi dure. Le rocher dut donc rester longtemps tel que la nature l'avait fait.

Plus tard, lorsque les Grecs furent en possession de

(1) E. Breton, Ath. p. 11.

(2) Sopat. ad Hermog.

bons instruments et que de tels travaux purent être réalisés, on adoucit en effet certaines pentes du rocher, en enlevant les aspérités. Mais jamais il ne devint un plateau. On n'a donc pas raison de représenter toujours l'acropole comme une plate-forme. M. Beulé dit à tort (1) c c'est un plateau de forme ovale » , et plus loin (2) il traduit inexactement Platon par ces mots c sur le plateau même > ; car l'auteur dit seulement xaTa tov vGv ttÎ; ôxpoiro^coç Toirov. Déjà M. Leake (3) avait dit c its platform » et M. Breton répétait (4) c le plateau qui la surmonte », ajoutant néanmoins c d'une surface cependant encore fort inégale >. Mais en 1869 M. Roques (5) reproduisait simplement les idées de M. Leake et disait c le plateau naturel le plus élevé de la montagne » dans son chapitre intitulé < Plateforme de Tacropolis ». En 1863, M. Boetticher, dont ses compatriotes vantent l'exactitude, n'avait pas mieux regardé que ses devanciers et écrivait (6) c diesen Felsplateau ».

M. Leake (7) avait pourtant observé que la surface du rocher avait été divisée en plusieurs plateformes communiquant entre elles. Mais il était bon de dire que ces plateformes sont à des étages différents et taillées sur une pente générale assez rapide. C'est ce dont on se rendra aisément compte au moyen de notre plan coté et des coupes verticales qui l'accompagnent.

On est étonné quand on lit dans M. Forchhammer (8)

(1) Acrop. I, 9.

(2) Acrop. 1,21.

(3) Top. of Athen, p. 308.

(4) Ath. p. 10.

(5) Top. d'Athènes.

(6) Untersuch. p. 27.

(7) Top. of Ath. p. 331, éd. de 1841.

(8) HeUenica, Berl. 1837, p. 58.

— Iodes phrases comme celle-ci : c quiconque a vu l'acropole d'Athènes ne peut hésiter à la trouver semblable à une énorme cassette de pierre i ; et pour qu'il ne reste aucun doute sur la portée du mot allemand, il place à côté le mot grec XfltpvaÇ. Voilà à quelle extrémité peut conduire l'esprit de système dont l'érudition allemande est souvent infectée. Car c'est poyr expliquer la boîte où les filles de Cécrops trouvèrent le jeune Erichthonios, que M. Forchhammer transfigure une crête de rocher en une cassette.

Le plus grand travail d'aplanissement qui y ait été fait semble remonter à l'époque où furent construits les temples détruits par les Perses, c'est-à-dire, selon toute vraisemblance, à l'époque de Pisistrate. Or jamais la surface de l'acropole ne fut transformée en une plateforme ; il eût fallu pour cela enlever un cube de roche dont on se fera une idée par les mesures suivantes. Sur sa plus grande longueur, c'est-à-dire de l'angle E. du mur actuel à l'angle N. des tours helléniques dégagées par M. Beulé, il y a en ligne droite et en projection horizontale 353 mètres. Ce dernier point est à 32 mètres au-dessous du point culminant du rocher; le premier est à 18 mètres audessous de ce même point. Dans l'autre sens, la plus grande largeur de l'acropole est de 142 mètres d'un mur à l'autre; le côté S. est à 14 mètres et le côté N. à 13 mètres audessous du point culminant. Des mesures prises par M. Penrose, vérifiées et complétées par moi, il résulte que les parties de l'acropole aplanies et rendues horizontales ne forment pas en tout un quinzième de sa surface, si l'on omet les places occupées par le Parthénon et par une portion des Propylées. Cette omission du reste est légitime : car ces deux édifices furent construits sur les parties les plus déclives du rocher; on n'eut doncà abattre que les saillies les plus proéminentes, afin d'y établir so-

lidement les pierres des substructions, les soubassements et les payés.

Le plus grand nivellement fut fait à l'ouest du Parthénon, lorsque on enleva deux prismes de rocher pour former les esplanades d'Athénâ Ergané et d'Artémis. Dans cette opération on tailla les gradins qui sont devant Topisthodome et qui servirent à dresser des stèles et d'autres ex-voto. La hauteur de cette entaille est de plus de deux mètres. Devant le Parthénon, angle nord, le point culminant du roc brut est d'un mètre seulement audessus de l'esplanade et ses pentes étaient assez rapides de tous côtés.

En résumé le rocher de l'acropole, avant que ces travaux en eussent aplani quelques parties, formait une crête orientée de l'O., ITsud, à l'E., 11° nord, environ. Le Parthénon fut orienté dans le même sens, sauf une différence dont il sera question ci-dessous. Cette crête était plus rapprochée du côté sud que du côté nord : de sorte que toute la partie septentrionale de sa surface formait une longue pente accidentée, tandis que la partie sud ne formait qu'une bande étroite, à inclinaison rapide, et dont la moitié orientale constituait une véritable dépression de plus de 15 mètres de profondeur. Tel est ce prétendu plateau.

Gomme une grande partie du rocher n'a jamais été touchée par le marteau , il est aisé aujourd'hui même de restituer idéalement les portions qui furent enlevées quand on ât des esplanades, et de se figurer toute cette surface telle qu'elle était auparavant. Je ferai observer que le système d'aires employé à l'acropole est absolument le même qui se retrouve aux collines occidentales de la ville antique. J'en ai donné le plan détaillé (1) en 1849, et l'on

(1) Arch. des Missions scient, et littér. '

voit par la notice et par les figures qui l'accompagnent que les aires des maisons, les esealiers, les stries, les rigoles ont été exécutés sur les rochers d'Athènes et pour l'usage privé ou public des habitants, de la môme manière et dans les mêmes conditions que sur l'acropole. On faisait une aire en enlevant un prisme de roche d'une certaine épaisseur; un gros mur bâti plus bas, élevé à la hauteur de l'aire, servait à soutenir les débris et les terres au moyen desquels on complétait l'esplanade. C'est du reste le système le plus simple et le plus économique pour faire les nivellements ; les plate-formes de nos chemins de fer ne se font pas autrement, à moins de force majeure. Lorsque Cimon construisit le mur méridional de l'acropole, il ne songeait pas seulement à la fortifier : on peut voir au plan l'épaisseur qu'il lui donna. Militairement, cette force de résistance n'était pas nécessaire, car les autres murs étaient beaucoup plus minces ; mais ici l'on se proposa de soutenir un remblai de 16 mètres de hauteur, de combler la grande dépression du rocher et d'exhausser toute *cette partie de l'acropole jusqu'au niveau de l'aire du Parthénon ou un peu au-dessous. Le vide fut comblé au moyen des débris provenant de l'incendie des Perses, débris qui existent encore aujourd'hui.

Mais ces remblais ne modifièrent pas la configuration primitive du rocher. Celui-ci offrait autrefois une grande pente inclinée vers le nord et vers le couchant. Là où fut construit l'Erechthéum il y avait une dépression dont les bords se relevaient tout autour et formaient un bassin. Ce creux est dans le temple lui-même et s'étend sous son portique septentrional. En descendant de là vers le couchant, on suivait une sorte de ravin ayant son issue entre les deux dents de rocher A et B. Au point A, où se voit aujourd'hui un escalier qui descend dans le remblai puis dans le roc, était un trou naturel débouchant au-

dessous dans une grande caverne extérieure. Ce trou n'était point praticable dans son état primitif et ne pouvait le devenir que par des travaux ultérieurs : ces travaux ne semblent pas avoir jamais été complètement exécutés, car Tescalier actuel ne descend pas jusqu'à la grotte et le trou primitif lui sert de complément.

Quant à la partie de Tacropole comprise entre le point B et le temple de la Victoire, elle paraît avoir été fort irréguliére et avoir présenté des saillies en retraite les unes au-dessus des autres. La plus avancée d'entre elles était celle du sud-ouest ; elle porta plus tard le nom de irupYoç et servit de support au temple de la Victoire qui prit d'elle le nom imiciipyt^ia.

Les flancs de l'acropole ne sont pas moins irréguliers que ne Tétait sa surface. Le côté sud est moins inégal que les autres : composé de deux pans presque droits, presque égaux en étendue et formant entre eux un angle très obtus, il s'étend sur toute la longueur de l'acropole depuis l'angle oriental jusqu'au voisinage des Propylées. Audessous de la grande dépression cimonienne, se trouve une caverne ouverte au midi et qui n'a aucune communication avec le dessus du rocher. Elle est située précisément derrière les derniers gradins du théâtre de Bacchus.

Le côté oriental de l'acropole se distingue par deux énormes saillies de rocher entre lesquelles est une caverne plus grande que la précédente, ouverte au levant, mais peu habitable à cause des suintements qui en mouillent les parois. Elle ne semble pas avoir été jamais consacrée au culte. Le roc qui la couvre comme d'une toiture est d'une faible épaisseur, mais elle ne communique avec le dessus du rocher par aucun conduit.

Le côté nord est très accidenté. Sa partie supérieure suit une ligne brisée de mille manières ; elle a des diffé-

rences de niveau considérables et plusieurs creux ou cayemes dont deux ou trois appellent l'attention. De plus, au-dessus de ce pan supérieur du rocher, il 7 a de nombreuses saillies étagées les unes au-dessus des autres, et des blocs tombés d'en haut qui se sont arrêtés en chemin. La saillie A couvre une caverne spacieuse, connue sous le nom d'Âgraulion. Quand on monte jusque là, on s'aperçoit que le rocher, quoique une action métamorphique semble en avoir fait disparaître la stratification, est comme formé de lames obliques superposées qui, par de petits conduits, doivent communiquer avec l'enceinte supérieure de l'acropole. Les espaces laissés entre elles donnent passage aux eaux et sont tout garnis d'incrustations que chaque année continue d'accroître. Le plus grand d'entre eux n'est autre que ce conduit qui débouche dans la caverne d'Agraule et qu'un escalier continue jusqu'à l'intérieur de la fortification.

Derrière la saillie A se trouve un angle rentrant où débouchait le petit ravin dont j'ai parlé plus haut. Derrière la saillie B est une caverne élevée, double et peu profonde qui fut jadis consacrée à Apollon et à Pan. Son ouverture regarde le N. 0.

Pour se faire une idée de la configuration de l'acropole dans sa partie occidentale, il faut faire abstraction des bâtisses que les siècles y ont accumulées. Depuis le temps des Pélasges jusqu'au héros de l'indépendance, Odyssée, on n'a pas cessé d'entasser là des ouvrages de fortification. La plupart d'entre eux sont barbares et n'offrent point d'intérêt : ils ont le défaut de cacher encore une partie des constructions antiques et de rendre insolubles plusieurs questions que M. Beulé a laissées à ses successeurs. Nous ignorons encore ce que c'était que l'Ennéapylon; on ne peut pas se figurer avec certitude les fortifications qui ont existé là avant les Propylées. La forme même du

rocher nous échappe et ne peut se rétablir que par conjecture. Espérons qu'un temps viendra où toute cette partie de Tacropole sera dégagée de ces masures hideuses.

On peut cependant apercevoir qu'entre le rocher où est la caverne de Pan et celui de la Victoire, il y a un enfoncement inégal et rempli de saillies étagées, et que c'était là le seul point par où l'on pût gravir l'acropole. D'ailleurs celle-ci a devant elle le rocher de TAréopage, qui avec elle ne forme qu'une seule éininence; le col qui sépare ce rocher de celui des Propjlées est déjà fort prés de ce damier; quand on l'a atteint, on est presque à l'entrée de la citadelle. L'enfoncement entre le rocher de Pan et celui de la Victoire fut en effet rempli par le vestibule de la forteresse à toutes les époques de l'histoire. Mais les rochers n'y subirent de changement sérieux et n'y furent notablement entaillés qu'à deux époques : au temps de Pisistrate et au temps de Périclés, quand on y construisit des Portes monumentales.

La configuration de l'acropole une fois comprise, il faut suivre à sa surface et sur ses côtés le mouvement des eaux, et, la prenant pour point de vue, observer de là les phénomènes aériens auxquels ce mouvement se relie.

La rosée, que les anciens appelaient ^poaoç et l'humidité apportée par les vents du sud et appelée votîç, se montrent surtout en hiver et dans les mois d'automne et de printemps. Elles sont quelquefois très abondantes : jai vu cette votiç atteindre sur le pavé du Parthénon une épaisseur des près d'un millimètre et couler sur les pentes des rochers. Quant une nuit d'hiver a été sereine et froide et qu'à l'approche du jour une faible haleine du midi s'élève, l'eau qu'elle renferme se précipite abondamment sur les surfaces refroidies , dont la chaleur a

rayonné vers le ciel. Car le vent qui sort du désert d'Afrique est brûlant et en traversant la mer il se charge d'une énorme quantité de vapeur. Dans le Dauphiné et l'Italie du nord, dés que ce vent arrive, les montagnes se couvrent de grands nuages blancs, qui grossissent à vue d'oeil et le plus souvent se résolvent en pluie d'orage ; alors aussi les pierres et les rochers, les pavés des rues, les vestibules des maisons se mouillent et parfois deviennent ruisselants d'humidité. Il en est de même ici : quand cette sorte de rosée se dépose sur l'acropole, toute la contrée se mouille, la Grèce est comme un vaste appareil de distillation ; le ciel se charge de vapeurs blanchâtres, les grandes montagnes rassemblent les nuages et à la fin de violents orages se produisent.

Dans la première période de ces phénomènes, l'eau déposée sur le sol n'est point bue par le soleil; elle est presque toute absorbée par la terre ; les plantes se dressent pleines de fraîcEeur, les collines brillent de mille fleurs variées, les champs d'orge rendent l'Attique verdoyante, la vie est dans toute la nature. Mais quand le soleil perce à travers les vapeurs et relève la rosée vers le ciel, les nuages grossis et séparés les uns des autres commencent, même sans vent, une sorte de danse agitée et incohérente. Les grandes montagnes ne sont plus seules à les retenir : tous les monts de l'Attique voilent leurs sommets ; une longue nuée blanche se couche sur la crête de l'Hy mette et sur ses flancs; elle grandit, elle s'étale. Après quelques jours, les nuées arrivent du couchant, descendant du Gyllène et des montagnes d'Eleusis, comme des troupes de combattants. Le ciel de l'Attique est envahi par elles; la foudre éclate, la pluie se précipita et l'Attique est inondée.

c Si le petit Hymette, appelé anhydre^ dit Théophraste, a un petit nuage dans son creux, c'est un signe de pluie.

Si le grand Hymette a en été des nuages blanos sur son sommet et sur son flanc, c'est un signe de pluie. Et si THymette anhydre a des nuages blancs en haut et sur son flanc, c'est un signe de pluie... La nuit, quand un nuage blanc et long ceint l'Hymette plus bas que son sommet, la pluie arrive, le plus souvent pour quelques jours. . . Et si dans le mauvais temps, un long nuage est sur l'Hymette, c'est un signe que le temps deviendra plus mauvais. »

Quand ce déluge s'abat sur le pays, le rocher de l'acropole a perdu sa rosée ; devenue vapeur et nuage orageux sous le regard du soleil, elle retombe en pluie et glisse sur toutes les pentes. La cavité de l'Erechtheum se remplit, c'est une mare et, comme disaient les anciens, c'est une mer. Mille ruisseaux coulent sur les inégalités du rocher, descendent en grande partie vers le nord-ouest, se rassemblent au fond du petit ravin et se précipitent du haut de l'acropole à l'endroit où estlacaverne d'Agraule. Au temps où il n'y avait là ni escalier, ni fortification, ni terre rapportée, une partie de ces eaux s'écoulait certainement par la cheminée de la caverne et par les autres fissures que j'ai signalées en cet endroit. C'est ce que prouvent les stalactites de la grotte et les couches d'incrustations que l'on voit à l'extérieur le long des rochers.

Quand ^l'orage était passé, les terres de l'acropole, maintenues par une végétation sauvage, demeuraient trempées et laissaient les eaux se filtrer et suinter dans les parties basses pendant un temps que nous ne pouvons plus apprécier aujourd'hui. De là naissaient de petites sources que la constitution géologique du terrain pouvait réunir en certains endroits. En efiet le rocher de l'acropole , ainsi que les hauteurs qui l'environnent , est un massif calcaire , rougeâtre, cristallin, fendillé de mille manières et qui ressemble à une brèche . Les intervalles

des firagments qui le constituent sont remplis de cristaux de même nature qui paraissent dus à Taction simultanée de la chaleur et des eaux. Ce massif, presque dépourvu de stratiflcation^s'est élevé du milieu de schistes dont les lames étaient encore molles, et qui, comprimées latéralement entre les calcaires émergeant de tous côtés^ ont formé les plis les plus extraordinaires. Ainsi les eaux qui coulent à travers les fissures obliques des calcaires ou qui ruissellent à leur surface, peuvent être reçues dans les replis des schistes et menées par eux vers les points où converge leur déclivité.

En temps ordinaire, 11 n'y a pas une goutte d'eau dans le bas-fond du temple d'Erechthée ; mais il y en a quand il a plu, et l'on peut admettre qu'aux temps anciens, quand l'acropole avait encore ses terres naturelles que la civilisation a fait disparaître, la mare était entretenue par les suintements de l'espace supérieur et contenait de l'eau en tout temps.

Une autre partie des eaux de la pluie s'écoulait vers les rochers étages du côté occidental : mais elle n'était pas très grande. En effet, quand on construisit les Propylées, on creusa,pour éviter que l'édifice fût endommagé, une rigole de dérivation qui, partant de l'escalier d*Artémis, descend en biais vers le nord de la Pinacothèque. Or cette rigole ne débiterait pas un dixième de l'eau qui tombe sur l'acropole dans les pluies d'orage, pluies dévastatrices dont on voulait surtout préserver le bâtiment.

Une troisième partie des eaux tombait sur le versant sud et se précipitait immédiatement en bas par tous les points du rocher. Ce qu'il pouvait en rester du côté de la grandedépressioncimonienne filtrait àtraversles calcaires et suintait dans la caverne orientale.

En résumé, soit par suite de la configuration superS-

cielle du rocher, soit à cause de la direction générale des couches calcaires, si mal stratifiées qu'elles soient, la masse des eaux tombées sur l'acropole ou déposées par l'humidité de l'air, prenait son cours vers le nord-ouest; et c'est à l'endroit même où est la caverne d'Agraule qu'elle se précipitait en torrent.

Plus tard, ces phénomènes durent se modifier, c La caste guerrière, dit Platon (1), habitait sur l'acropole autour du sanctuaire d'Athénâ et d'Héphsestos, entouré d'une enceinte. Car c'est dans la partie nord qu'ils habitaient des demeures communes et mangeaient en commun. Il y avait, à l'endroit qui est aujourd'hui l'acropole, une fontaine, )cpYf>no, que les tremblements de terre ont détruite, dont il ne reste plus que de petits suintements tout autour, mais qui alors fournissait à eux tous un cours d'eau, ^eO[jia, abondant, étant fraîche elle-même hiver et été . » Si ce que dit Platon n'est pas un conte inventé à plaisir, on ne peut voir dans ses paroles qu'une allusion à une source coulant soit dans l'Agraulion, soit dans le petit ravin situé au-dessus. Et cela ferait supposer que la surface de l'acropole était primitivement recouverte d'une grande épaisseur de terre disparue de son temps. Car la roche nue n'aurait pu alimenter une source perpétuelle.

Mais quand le rocher d'Athènes fut devenu une forteresse et un sanctuaire, des murs furent construits tout autour. Les terres et les fragments de pierre durent être nivelés et accumulés contre ces ioaurs, tandis que le milieu, c'est-à-dire la crête, fut dénudé. Les grands blocs entassés par les Pélasges fermèrent la partie inférieure du ravin entre les deux massifs A et B, nommés à ' Athènes les Longs-rochers. Derrière ce mur, des détritus

(1) Critias.

de toute sorte s'accumulèrent et le régime des eaux fut changé. L'eau ne resta plus sur l'acropole, parce qu'il n'y avait plus de terre que le long des remparts, et que la végétation s'était nécessairement réfugiée auprès de cette couronne. Pour conserver de l'eau dans la mare de l'Erechthéum, il fallut la couvrir comme une citerne et la préserver du gaspillage en lui donnant un caractère sacré.

Au nord-ouest, là où est encore aujourd'hui le bastion d'Odyssée, il y avait une source nommée Clepsydre. Cette eau existe encore; c'est un puits profond dans une petite chapelle byzantine au fond de la terre de ce bastion. On y descend par un long escalier dans une obscurité profonde. Quand on aura démoli cette inutile bâtisse, la Clepsydre reparaîtra à la lumière et pourra de nouveau être utilisée. Elle n'est pas dans les calcaires, mais au pied des calcaires, dans les schistes qui s'appuient contre eux. On donnait ordinairement le nom de clepsydre à tout appareil destiné à régler l'écoulement des eaux, soit pour mesurer le temps, soit pour la distribution des eaux des aqueducs (1). Il a pu y avoir ici un petit appareil de ce genre. J'avoue cependant ne pas comprendre ce que dit Hésychios, que, descendant de l'acropole, cette eau avait sous terre un cours de vingt stades de longueur. En effet, au fond du puits, à la surface même de l'eau, il existe un canal où cette eau se déverse, et par conséquent elle forme un ruisseau. Mais alors il n'est pas possible d'admettre qu'elle descende de l'acropole : car tout ce qu'il reste sur celle-ci des eaux de la pluie et de la rosée ne saurait engendrer un courant.

Il y donc là un mystère qui n'est pas encore édairci. Du reste Athènes en offre plusieurs du même genre : il y a dans la viUe, sur la pente nord de l'acropole, un puits

(1) PoUux, 8, 9, 3.

d*où Ton tire de Teau continuellement, eau dont Torigine est inconnue. Il 7 a auprès de Téglise d'Hagia-Trias, un magnifique cours d'eau où les Athéniennes vont laver le linge et où Ton abreuve les ânes et les chevaux : on ne connaît point Torigine de cet aqueduc. Enfin, il y ^vait, au dire de Pausanias, au sud de l'acropole et au pied des rochers, une source qui a disparu, mais qu'il ne serait peut-être pas impossible de retrouver. Si elle existe et qu'elle ait une certaine abondance, elle paraît être dans les mêmes conditions que la Clepsydre et ne peut être regardée comme tirant ses eaux du rocher.

En résumé, les seuls faits importants relatifs au mouvement des eaux sur l'acropole, sont leur écoulement à la surface du rocher et la formation d'une mare sous le temple d'Erechthée. Or, ces phénomènes sont liés d'une part à la formation de la rosée et au dépôt de l'humidité, voTiç, de l'autre à la direction des vents, au mouvement des nuages, aux époques de l'année et à la marche du soleil. U donc naturel de penser que du jour où ce rocher fut choisi pour être le centre religieux des habitants du pays, il devint en même un point d'observation où se concentrèrent, enquelque sorte, sous les yeux des hommes chargés de les étudier, les phénomènes du monde extérieur. Ce rocher fut comme un microcosme dans lequel ils voyaient en abrégé toute la nature. Les choses qu'ils y observaient, si petites qu'elles fussent en elles-mêmes, prenaient pour eux une importance majeure. C'est ainsi que de nos jours un chimiste, après avoir analysé quelques parcelles d'une substance, considère son analyse comme ayant une portée universelle. Seulement il aboutit à une formule, tandis que l'observateur antique aboutissait toujours à un dieu.

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