ROUEN
DE l'imprimerie CAGNIARD
Le moyen âge est l'âge d'or de la légende : elle y fleurit sous toutes ses formes. La sèche et froide réalité ne dit rien à l'esprit des peuples enfants ; leur imagination se complaît dans les contes, dans les fables qui bercent la première jeunesse. Quand leur raison saura enfin discerner la vérité et la comprendre, ce n'est point dans sa sévère nudité qu'ils la contempleront ; ils la déguiseront encore sous la parure chatoyante de l'allégorie.
Les écrivains de ce temps sont sans cesse à la poursuite du merveilleux ; de leurs propres héros ils font des chevaliers d'aventures ; leurs savants ils les transforment en magiciens et en enchanteurs. S'ils traitent ainsi l'époque où ils vivent, quels changements ne feront-ils pas subir à l'antiquité que leurs yeux distinguent mal par le fait de son éloignement même, et quel aspect étrange ne présentera-t-elle pas au sortir de leurs mains ?
Ne nous en plaignons pas cependant. Si nous voulons connaître l'antiquité, ce n'est ni aux savants ni aux poètes du moyen âge que nous songerons à nous adresser ; nous remonterons aux sources mêmes. Mais nous devons à ces écrivains un autre enseignement ; grâce à la vue toute subjective qu'ils ont des temps anciens dans lesquels ils transportent leurs mœurs, leurs idées, leurs sentiments, leurs croyances même, c'est encore le moyen âge qu'ils peignent quand ils croient nous parler de la Grèce et de Rome ; et ils le font avec une intensité de relief que ne donnent pas les chroniques.
Dès cette première renaissance des lettres * qui commence avec Cliarlemagne, mais ne prend un réel essor qu'à partir du xii^ siècle, deux souvenirs antiques dominent tous les autres : ceux d'Alexandre et d'Aristote.
Alexandre est d'abord pour les trouvères le type du roi chevalier; ils le parent de toutes les vertus qui conviennent à l'idée qu'ils s'en forment. Ce n'est pas seulement un grand conquérant, c'est le modèle achevé du prince libéral répandant à pleines mains d'inépuisables largesses. Ne faut-il pas présenter un grand exemple à ces seigneurs, à ces rois tout disposés à prêter l'oreille aux « chansons » des poètes, mais trop souvent sourds au pressant appel fait à leur munificence ? De là cette réputation proverbiale de générosité qu'Alexandre conservera pendant tout le moyen âge. Plus tard (1)
(1) Sur ces conceptions diverses du caractère d'Alexandre selon les temps, voir M. Paul Meyer : Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge, t. II, 1886, p. 69-70 et 367-380.
c'est le conquérant qui frappera les imaginations; et Tamour du merveilleux trouvera, au xiii^ et surtout au XIV® siècle, quand les sentiments chevaleresques se seront affaiblis, une source féconde de développement dans les aventures étranges ou surnaturelles que les récits fabuleux du Pseudo-Callisthène et de son traducteur latin Valérius ont mêlées ou plutôt substituées à l'histoire réelle du conquérant macédonien.
C'est en effet de cette source que sortent les nombreux romans composés pendant le moyen âge à la gloire d'Alexandre : Le Roman d'Alberic de Besançon dont nous n'avons plus qu'un fragment ; le Roman d'Alexandre de Lambert le Tort, d'Alexandre de Bernai ou de Paris et de Pierre de Saint-Cloud ; deux poèmes écrits sous ce titre : La Vengeance d'Alexandre, l'un par Gui de Cambrai, l'autre par Jean le Nevelois ; Les Vœux du Paon de Jacques de Longuyon ; Le Restor du Paon, de Brisebare ; Le Parfait du Paon, de Jean de la Mote et Le Roman de toute Chevalerie y d'Eustache.ou Thomas de Kent (1).
Tout aussi grand, mais à un autre titre et dans un milieu différent, est le nom d'Aristote. L'ancien maître d'Alexandre règne sans partage dans les écoles : pour les élèves, il est le prince des philosophes. Mais sa renommée n'a point pour limites celles de la montagne
(1) Je ne parle ni des ouvrages latins en prose ou en vers composés au moyen âge à la gloire d'Alexandre, ni des rédactions en prose qui vinrent après les compositions poétiques. Voir d'ailleurs, sur la suite et les développements de la légende d'Alexandre, l'ouvrage précité de M. Paul Meyer.
Sainte- Geneviève ; elle s'étend plus loin que la rue du Fouarre, et pour le vulgaire il est le type du sage. On n'a d'abord connu que ses ouvrages de logique, son Organon, et c'est comme dialecticien que le moyen âge l'a admiré et suivi jusqu'au xii^ siècle. Mais à cette époque, des Juifs espagnols apportent en France ses traités de métaphysique et autres ouvrages traduits du grec en arabe et d'arabe en latin. On les reçoit avec enthousiasme; on les lit, on les copie, on les commente, on les apprend sans relâche dans les écoles. Des hérésies, auxquelles l'influence des écrits du philosophe grec ne paraissaient pas étrangères, le rendent suspect à l'Église : elle condamne en 1215 les livres sur la métaphysique et l'histoire naturelle. Cependant une réconciliation s'opère entre l'autorité ecclésiastique et l'illustre philosophe, et ses ouvrages deviennent bientôt, dans toutes les écoles, la base de l'enseignement philosophique. De tous les sages anciens, c'est le seul dont la voix se fasse entendre jusque vers la fin du moyen âge; et, pendant des siècles, la scolastique associera l'étude de ses doctrines à celle des livres sacrés ; elle s'ingéniera à concilier la Bible et Aristote.
Bien que ses traités ouvrent vers lui un accès plus direct et qu'il soit, pour ainsi dire, d'une prise plus sûre, il n'échappe pourtant pas à la légende ; l'imagination du moyen âge s'attache à sa personne comme à celle d'Alexandre; elle lui fait subir de singulières transformations et lui prête d'étranges aventures.
Les deux légendes se rencontrent tout naturellement sur un point que l'histoire leur fournit : l'éducation
d'Alexandre par Aristote. C'est le sujet que je me propose de traiter ici. Je montrerai quelle idée le moyen âge s*est faite de l'enseignement d'Aristote, de quelles leçons et de quels conseils il compose Tinfluence que le philosophe put avoir sur le conquérant. Parmi les divers témoignages que me fourniront les trouvères, je m'attacherai surtout au Secréde secrez composé au XII® siècle par Pierre d'Abernon ou de Peckham, afin de mieux faire connaître un des plus anciens monuments de la littérature anglo-normande. Passant ensuite à la plaisante aventure d' Aristote chevauché par la maîtresse d'Alexandre, qu'un trouvère normand, Henri d'Andeli, a si gaiement rimée dans son Lai d' Aristote, j'ajouterai quelques renseignements à ceux qui ont été déjà fournis sur cette légende, et je ferai connaître enfin une représentation figurée qui n'a encore été signalée par personne et qui peut certainement être mise au rang des meilleures.
Je ne chercherai donc point quels ont été, dans l'antiquité, les rapports d'Alexandre et d'Aristote. Le sujet a d'ailleurs été traité par le savant Egger avec une sûreté de critique qui ne laisse rien à faire après lui : il a établi que « en ce qui concerne les rapports d'Alexandre et d'Aristote, la déclamation sophistique et lalégende avaient, dès l'antiquité, trop complaisamment
élargi le champ de l'histoire (1) ». M. Ch. Gidel a constaté de son côté que « la légende a commencé de bonne heure pour Aristote comme pour Alexandre son élève ; il y a des fables, dit-il, dans la biographie rédigée par Diogène de Laerte, il y en a dans celle des anonymes. Les ouvrages apocryphes mis sous le nom du Stagirite, n'étaient pas faits pour dissiper les obscurités qui entourent certaines circonstances de sa vie (2). »
L'œuvre connue sous le nom du Pseudo-Callisthène et VEpitome latin de Julius Valérius, sont les répertoires où les écrivains du moyen âge ont puisé les récits merveilleux qui composent la légende d'Alexandre. Mais s'ils rappellent qu' Aristote fut un des précepteurs du futur conquérant, ils ne nous font pas connaître, autrement que par un mot, la nature de son enseignement. Ils donnent cinq maîtres à Alexandre : Polynice pour la littérature, Leucippe pour la musique, Ménéclès pour la géométrie, Anaximènes pour la rhétorique, Aristote pour la philosophie (3). Aristote reste bientôt le seul précepteur d'Alexandre (4), qu'il instruit en même temps que plusieurs fils de rois. Le maître leur demande à tous ce qu'ils lui donneront quand ils seront en possession des royaumes de leurs pères. Les autres enfants lui
(1) Voir Egger, Mémoires de littérature ancienne^ XVIII, Aristote considéré comme précepteur d'Alexandre le Grand.
(2) Voir Ch. Gidel, La légende d' Aristote au moyen âge, dans V Annuaire de l'Association pour V encouragement des études grecques en France, 8^ année, 1874, p. 286.
(3) Pseudo-Callisthène et J. Valérius, 1. I, ch. XIII, édition C. Muller, dans la Collection des Écribains grecs de F. Didot,
(4.) Ihid., ch. \Yl.
promettent la gloire, la puissance ; mais Alexandre lui répond que, n'étant pas le maître de l'avenir , il lui donnera ce que les circonstances et Fheure présente permettront de lui accorder. Ravi de trouver dans son disciple une sagesse aussi précoce, Aristote lui prédit qu'il sera un grand roi.
Dans ce passage du Pseudo-Callisthène aussi bien que dans les anecdotes ajoutées à ce récit par J. Valérius, c'est Alexandre qui est en action, et non pas Aristote. Il en est à peu près ainsi dans les endroits des deux mêmes ouvrages où il est question des rapports du précepteur et du disciple. Les lettres qu'Alexandre adresse au philosophe sont, sinon pour nous, du moins pour les auteurs qui les ont composées, une preuve irréfutable qu'Aristote a donné d'excellentes leçons au conquérant, mais elles ne nous disent absolument rien de la nature de son enseignement.
Dans son Roman d'Alexandre, Alberic de Besançon donne des détails sur la manière dont Alexandre fut instruit et fait connaître l'enseignement qu'il reçut de cinq maîtres ; malheureusement le fragment que nous avons conservé s'arrête au 105^ vers, juste à l'endroit où l'auteur allait nous parler d' Aristote, puisque le curé deLamprecht qui, dans sa rédaction allemande du Roman d' Alexandre, suit fidèlement notre Alberic, cite expressément le philosophe grec comme le maître d'astronomie du jeune héros macédonien.
Toutefois si, dans ce poème français, nous ne trouvons rien qui concerne Aristote, l'enseignement que reçoit le futur conquérant offre des particularités assezétranges
pour qu'on nous sache gré de reproduire les quatre dernières strophes du fragment dans la traduction qu'en donne M. Paul Meyer :
XXL 11 eut des maîtres bien dressés, — versés dans tous les arts, — qui l'instruisirent bien de sentiments élevés, — de bon conseil, de bonté, — de sagesse, d'honnêteté, — de faire bataille et prouesse.
XIII. L'un lui enseigna encore petit enfant — le grec et le latin — et à tracer des lettres sur parchemin — et en hébreu et en arménien, — et à faire au soir et au matin — le guet contre son voisin.
XIV. L'autre lui apprit à se couvrir de son écu, — et à frapper de grands coups de son épée, — et à viser au loin avec sa lance, — et à frapper haut sans manquer [le but] ; — le troisième à lire la loi et à tenir un plaid, — et à discerner le droit du tort.
XV. Le quatrième lui apprit à toucher les cordes, — à faire résonner clairement la rote et la lyre, — à monter la corde à tous les tons, — et à chanter seul ; le cinquième [lui apprit] à mesurer de la terre — combien il y a du ciel à la mer (1) .
C'est l'idéal de l'éducation tel que le conçoit un lettré du moyen âge pour former le parfait chevalier ; mais nous voilà jetés en pleine légende. Toute notion précise de l'antiquité est étrangère à Tesprit du trouvère naïf qui n'imagine rien de mieux que de faire apprendre à Alexandre le grec et le latin.
(i) M. Paul Meyer, Alexandre le Grand dans la littérature française du moyen âge^ t. I, textes, p. 7-9.
On peut en dire autant de l'auteur de la rédaction en vers décasyllabiques, due au clerc Simon, que M. P. Meyer a publiée d'après un ms. de la Bibliothèque de l'Arsenal :
Li reis Felips qiiist a son fil doctors :
De tote Grèce eslist les .vu. mellors.
Cil li aprenent des esteles les cors, Del firmament les soverains trestors, Les .vn. planètes e les signes auçors, E les .vn. arz e toz les granz autors, D'eschas, de tables, d'espervers e d'ostors, Parler ot dames corteisament d'amors, De jugement surmonter jugeors, Bastir agait por prendre robeors (1).
. Quand les maîtres ont achevé leur œuvre, Philippe en donne à son ûls un autre « de plus grand escient » : Neptanebus (Nectanebo) qu'on disait faussement être le vrai père d'Alexandre^ lui enseigne l'art des enchantements (2).
Il n'est pas encore dans ce poème question d'Aristote, mais nous allons trouver son nom dans le Roman
(1) Ihid. t. I, textes, p. 27-28.
(2) Dans une fort remarquable étude qui a pour titre Aristoteles in den Alexanderdichtungen des Miltelallers, publiée dans les Ahhandlungen des Philosophisch-Philologischen Classe des Kôniglich Bayerischen Akademie des Wissenschaften, t. XIX, l^r fasc. p. 1-103. M. Wilhelm Hertz a, sous cette rubrique Aristote comme précepteur d'Alexandre, pris la légende à son origine dans le Pseudo-Callisthène et dans VEpitome de J. Valerius, et en a suivi tous les développements et toutes les modifications non seulement dans l'Europe occidentale, mais encore dans les pays de FOrient, chez les Arabes et les Persans. Je ne puis que renvoyer à ce travail qui n'est plus à faire après lui.
d'Alexandre composé au xii® siècle par Lambert le Tort, Alexandre de Bernai ou de Paris et Pierre de Saint- Cloud, Du moins le manuscrit de ce poème, que MM. F. le Court de la Villethassetz et Eugène Talbot ont suivi dans leur édition de l'A ?e^an6i?W6ifcfe, attribue à Aristote l'enseignement que le ms. fr. 789 de la Bibliothèque nationale lui fait donner par des maîtres venus « de je ne sais quelles terres (1) ». Voici ce passage :
Aristote d'Ataines l'aprit onesteraent,
n li monstre escriture, et li yallés Tentent,
Grill, Ebriii et Caldiu et Latin ensement,
Et tote la nature de la mer et del vent
Et le cours des estoiles et le compasement ;
isi com li planette maine le firmament,
Et le vie del mont et quant k'il i apeut,
Et connoistre raison, et savoir ingrement,
Si comme retorikes en fait devisement.
Apres çou lui a dit .i. bon castiement :
Que ja sers deputaire n'ait entor li sovent,
Quar maint home en sunt mort et livré a torment
Par losenge, par mordre, par empuisonement,
Le mestre li ensegne, li damoisiaus l'entent (2).
Jusqu'ici Tinfluence exclusive du Pseudo-Callisthène et de YEpitome de J. Valérius s'est fait sentir chez les trouvères qui ont parlé de l'enfance d'Alexandre. Il n'en est plus de même avec les auteurs dont il me reste àparler. Rutebeuf s'est borné à présenter, sous le couvert d' Aristote, ses propres idées sur les vertus qui doivent être dans le cœur d'un roi.
(1) Ihid., t. I, textes, p. 128.
(2) A lexandriade, p . -1 0-11.
On trouve dans ses œuvres (1) une pièce assez courte sous cette rubrique : C'est le dit d'Aristotle.
Aristotles à Alixandre Enseigne et si li fait entendre En sim livre versié Enz el premier quaier lié.
Coument il doit el siècle vivre Et RuTEBUES l'a trait dou livre.
C'est une suite de préceptes moraux par lesquels le philosophe engage Alexandre à suivre le conseil de ses « barons », à ne point aimer l'homme qui est « serf de deux langues », car il porte le miel et l'amer. Un sage roi doit élever les gens de mérite sans prendre garde à la naissance, car on voit des hommes « de bone gent estrait » dont on ne reçoit que du mal ; il faut d'un autre côté se méfier des parvenus qui sont quelquefois plus cruels et plus «vilains », que ceux qui sont extraits « d'anceserie ». D'ailleurs ce qu'on doit considérer, c'est ce que l'homme vaut par lui-même :
Puis que nature en l'orne a mis Sens et valeur et cortoisie, n est quites de vilenie.' Tex est li homs corn il se fait :