I. homs son lignage refait, Et uns autres lou sien depiece
Voilà qui n'est pas trop mal pensé, sous le nom d'Aristote, par un homme du xiii^ siècle.
(4) Ed. Jubinal, t. IL p. 93-97 {Bihl elzév.).
Alexandre devra avant tout aimer « preudomie », ne point régner par « faucetei » et par « barat » , être équitable et désintéressé dans ses jugements :
Juge le droit sans l'autrui prandre.
Juges qui prent n'est pas jugerres, Ainz est jugiez a estre lerres.
Mais la principale vertu qu'Aristote recommande à Alexandre c'est la largesse avec l'art de donner :
Au doneir done en teil meniere Que miex vaille la bêle chiere Que feras au doneir le don Que li dons, car ce fait preudom.
La libéralité est d'ailleurs la meilleure sauvegarde des rois :
Rois n'at mestier de forterresce Qui a le cuer plain de largesce.
Que cette pièce renferme, comme le dit l'éditeur de Rutebeuf, A. Jubinal, une attaque à l'adresse des parvenus, et particulièrement de Pierre de la Brosse, le fait est possible et je n'entends pas y contredire. Qu'il suffise de remarquer qu'elle n'offre rien qui n'ait pu être conseillé par Aristote à Alexandre, sauf toutefois que le philosophe grec ne pouvait avoir l'idée de donner plus de force à ses préceptes en invoquant l'autorité de sainte Marie (1).
(i) Si te prie, por sainte Marie,
Se tu voiz home qui le vaille,
Garde qu'a ton bienfait ne faille.
OEuvres complètes de Rutebeuf, U II, p. 94.
Arrivons enfin à Tœuvre la plus importante sur cette question des rapports de maître à disciple qui ont pu exister entre Alexandre et Aristote : le Secré des secrez ,
Elle a pour première origine une compilation arabe dans laquelle on retrouve presque tout le traité d'Aristote sur la physiognomonie et peut-être encore des lambeaux de ses autres ouvrages, le tout mêlé d'inventions étranges, et pour employer l'expression même de Ginguené dans Y Histoire littéraire de la France (1) « à tout moment défiguré par les plus folles visions ».
Raison de plus pour que ce livre eût un plein succès, rien ne réussissant alors comme l'étrange et le merveilleux. Plusieurs traductions latines de cette compilation furent faites avant le xii^ siècle ; la plus connue est celle de Philippe, clerc de l'église de Tripoli, que saint Thomas, Roger Bacon et Albert le Grand ont quelquefois citée.
Le Secrétum secretorum ou de Regimine principum (c'est le titre donné à la traduction de Philippe de Tripoli) (2) fut en effet beaucoup lu pendant le cours du moyen âge, et ce livre de préceptes qu'on supposait donnés à Alexandre par Aristote était offert comme un manuel de conduite à l'usage des rois et des seigneurs.
On eut bientôt de cet ouvrage plusieurs traductions en prose et en vers.
(1) T. XIII, p. 115-119.
(2.) Cette traduction a été imprimée au début du xvi<^ siècle : AristoteUs Secrétum secretorum, interprète Philippo Tripolitano. Bononise, 1501, in-fo.
La version en prose la moins fidèle et en même temps la plus intéressante est celle que donna, au xiri® siècle, un dominicain d'Irlande, Jofroi de Waterford, très instruit pour son temps, car il savait le grec, le latin, l'arabe et le français, langue dont il se servit pour sa traduction faite, dit-il, « solonc les exemplaires de Paris. »
Ce qui rend cette version précieuse, c'est qu'elle est non pas une simple traduction, mais une compilation dans laquelle le translateur et son collaborateur Servais Copale ont fait entrer une foule de choses qui sont de leur temps et qui apportent leur contribution à la connaissance du^ moyen âge. « Saichiés derechief que sovent i metterai autres boues, paroles, les ques tôt ne soient mis en cel livre, al mains sont en autre livres d'autoritei, et ne sunt pas mains profitables ke celles ki en cel livre sunt escrites ; et quanque je i metterai a la matire accordant sera (1). »
C'est ainsi que Jofroi de Waterford a inséré dans sa compilation une partie d'un traité arabe d'Isaac : « Et fait a savoir que ce que y avons mis de la nature et la diversetez de viandes et de boires est translatez des livres Isaac qui sunt appeliez Diètes universeles et particulers (2). »
Ces déclarations faites, Joffroi de Waterford s'inquiète peu de mettre quelque anachronisme dans ses citations. Il fait alléguer à Aristote l'autorité de Végèce, de Sé-
(1) Histoire littéraire de la France, t. XXI, p. 218. (^) /M., p. 224-228.
nèque, de Valère-Maxime et même de saint Bernard, et dans le but, parfaitement louable du resté, de mieux instruire ses contemporains, il insère, dans sa compilation, les choses les plus étrangères à Aristote et à la Grèce. En voici un exemple bien concluant : dans le chapitre qui porte pour rubrique : De la diversitez du vin solonc les terrages ou les vignes C7'*oissent (1), le philosophe grec donne son jugement sur les vins de France.
Plus fidèle est la traduction dont il me reste à parler, et dont Fauteur a été désigné sous le nom de Pierre d'Abernon, qu'on ne devra probablement pas lui conserver. Ici se présente, en effet, une difficulté dont la solution n'est pas sans intérêt, surtout parce qu'elle fournira un argument nouveau en faveur de la circonspection dont il faut user dans la détermination des noms des trouvères.
Roquefort commença par faire subir au nom de l'auteur àvi Secré des secrez un changement tout à fait arbitraire (2). Ne connaissant sans doute point de localité appelée Abernon, il donna au trouvère le nom de Pierre de Vernon, en quoi il fut suivi par Ginguené, dans V Histoire littéraire de la France, avec hésitation toutefois, car il émit le doute que ce nom fût bien le véritable.
(1) J'ai reproduit ce chapitre dans rinlroduction aux œuvres de Henri d'Andeli, p. lv-lvii.I1 occupe, dans le ms. fr. 1822 de la Bibl. nat., les folios 113 Yo et 114 ro.
(2) Essai sur l'état de la poésie française au xu^ et au xm^ siècle,
L'abbé de la Rue, si téméraire dans ses attributions et ses déterminations, reprit vivement Roquefort sur ce point. «On ne réforme pas ainsi, dit-il, le texte des manuscrits sans de bonnes raisons, et lorsqu'on le fait, on doit les dire au public (1). » Il restitua le nom d'Abernon que donne le manuscrit et qui est d'ailleurs celai d'une paroisse d'Abernon, maintenant Abenon, dans le canton d'Orbec, arrondissement de Lisieux. Il ne pouvait faire mieux, et cependant il est permis aujourd'hui de douter que ce nom soit véritablement celui du trouvère.
Voici en effet comment Fauteur s'exprime dans les vers par lesquels il termine sa traduction du Secretwn secretorum :
Mais ore priez, pur Deu aniur,
En ceste fin pur le translatur
De cest livre, ke Piere ad nun,
K'estreit est de ces de Abernun,
Ke de bien fere li doint sa grâce
E a nus tuz issi le face,
Ke le règne pussum merir
Ke done a suens a sun plaisir. (V. 2376-2383).
Retenons bien l'expression dont se sert l'auteur : il a nom Pierre et il est extrait de ceux d'Abernon, c'est-àdire de la famille d'Abernon, et passons à l'examen d'un passage qui précède celui que je viens de citer :
En un livre que fesai jad De ceste matire treitié i ad
(1) Essais historiques sur les bardes, les jongleurs et les trouvères normands et anglo-normands, t. II, p. 338.
Et mut des choses, saciez sanz fable,
K'al aime d'umme sunt profitable.
Le livre, en vérité saciez,
La Lumière as Lais si est nomez. (Y. 2362-2376).
Ainsi Fauteur du Secré des secrez a fait aussi un autre livre qui porte pour titre La Lumière as Lais, Or nous possédons plusieurs manuscrits de ce poème qui comprend environ quinze mille vers et qui a été composé d'après VElucidarius d'Honoré d'Autun et plusieurs autres traités. L'auteur s'j désigne sous le nom de Pierre ; quant à son surnom qui n'est point d'Abernon, mais de Peckliam, il se trouve en rubrique dans deux manuscrits : Oxford, Bodieïenne, Bodley 399 et Cambridge, Bibl. de l'Université, Gg. I. I. Dans ce dernier ms. la rubrique est ainsi conçue : Ceo est le oreisoun mestre Pères de Pecchame auctour de ceste livre, M. Paul Meyer, à qui nous empruntons ces détails et qui, le premier, a indiqué que Pierre d'Abernon et Pierre de Peckham pouvaient bien n'être qu'un seul et même personnage, fait remarquer que « il y a un Peckham dans Kent et un autre dans Surrey (1). »
L'assimilation est de la plus haute vraisemblance, et les textes, loin d'y contredire, l'autorisent pleinement : Pierre est extrait de la famille d'Abernon, mais il s'appelle Pierre de Peckham. Il me semble qu'on ne doit plus hésiter à substituer ce nom à celui de Pierre d'Abernon, sous lequel Ton désignait l'auteur àxx Secré des Secrez.
(1) M. P. lleyer, Les mss. français de Cambridge^ dans la Rornania, t. VIII, p. 327.
Ce n'est pas tout : Warton parle dans son Histoire delà poésie anglaise, t. II, p. 456, d un ouvrage en vers anglo-normands intitulé : La Lumière as Lais, d'après le ms. 399 de la Bodleïenne, dont il est question plus haut, et il dit que c'est un traité de théologie compose par maître Pierre de Fescamp ; il a mal lu ou mal interprété la rubrique, Pères dePecchame que M. P. Mejer nous fait exactement connaître. Un bibliographe a renchéri sur Warton ; d'après lui la Lumière as Lais est une sorte de traité de théologie, traduit en vers d'un ouvrage latin composé par maître Pierre. de Fécamp. Un autre ouvrage de bibliographie Ta suivi ; et voilà comme quoi les érudits du xx^ siècle chercheront, sans la trouver, bien entendu, cette œuvre latine, et déploreront l'action destructive du temps qui ne laisse flotter que de rares épaves sur la grande mer de l'oubli.
J'arrive enfin à l'examen du Secré des Secrez, poème de 2,383 vers, dont je ne connais qu'un seul manuscrit conservé à la Bibliothèque Nationale, fonds français, n" 25307 (anc. n" 5, ms. Notre-Dame). C'est, comme je l'ai dit, la traduction du Secretum secretorum de Philippe de Tripoli, qui avait lui-même traduit, de l'arabe en latin, un traité renfermant les conseils qu'on prétendait donnés par Aristote à Alexandre.
Il est écrit en anglo-normand, c'est-à-dire dans ce dialecte dont les formes bien connues proviennent du normaud altéré par l'influence du milieu anglo-saxon dans lequel vivaient depuis un siècle les descendants des compagnons du Conquérant. L'auteur a voulu l'écrire en vers octosyllabiques, mais peu familier avec
les lois de la métrique, il a violé bien souvent la mesure ; on n'a point affaire à ces erreurs de copiste, si fréquentes dans la transcription des poèmes ; dans ce cas, il est toujours assez facile de ramener le vers à sa juste mesure. Il n'en est pas ainsi dans l'œuvre dont il est ici question ; il y a trop de vers auxquels il est impossible de rendre la forme octosyllabique pour que ces irrégularités ne soient pas du fait de l'auteur. J'ajouterai que, sous le double rapport des formes dialectales et de l'irrégularité de la métrique, il y a une profonde ressemblance entre le Secré des Secrez et La Lumière as Lais ; et, bien que d'ordinaire les écrivains de ce temps ne se distinguent guère par le style, tout indique ici que ces deux ouvrages sont bien dus au même auteur. Voici le début du poème :
Primes saciez ke icest tretiez
Est le Secré de Secrez numez
Ke Aristotle, le philosophe ydoine,
Le fiz Nichomache de Macédoine,
A son deciple Alisandre en bone fei,
Le grant, le fiz Phelippe le rei,
Le fist en sa graunt vielesce,
Quant de cors esteit en fieblesce
Pus qu'il ne pout pas travailler,
Ne al rei Alisandre repeirer,
Pur reale bosoine atreiter
De son deciple k'aveit mult cher ;
Kar Alisandre en fin l'ameit,
Kar graunz biens de lui apreneit
Dunt suverein de sun conseil esteit,
Kar prince e mestre le feseit
Des reaumes de tute sa gent
Pur sun très noble entendement. (V. 1-18).
Aristote s'attachait à bien vivre, car il savait a^^^^ (beaucoup) de philosophie, de logique et de naturel clergie (sciences naturelles) ; et c'était grâce à lui qu'Alexandre gouvernait bien son royaume.
Il composait beaucoup d'épitres morales, car il désirait que chacun vécût bien à l'égard de soi-même et des autres. Il en écrivit une à Alexandre, en réponse à une lettre que son disciple lui avait adressée après avoir conquis la Perse.
Lettre d'Alexandre. Il a trouvé en Perse des gens de grand sens et de grande subtilité qui s'efforcent de régner sur les autres. C'est pourquoi il a dessein de les tuer tous et il consulte Aristote à ce sujet.
Réponse d'Aristote :
Si vus poez, fet il, changer la terre, L'eir e les eves et les citez, La disposition changez piirrez.
Fêtes (limques hardiement De eus trestot vostre talent.
Si ceo nun, saciez de veir, Si seignurie volez utre eus aveir, Enbone manere e bonement Oez les deboneirement E treltiez en amur la gent ; E jeo vus afi certeinement Ke, si si fêtes, en seur seez Ke de eus ferez vos volentez, . E suget vus serrunt en bon amur Par l'aide Deu nostre seignur (V. 54-68).
Alexandre suit ce conseil et obtient en effet l'obéissance des Perses. Jusqu'ici nous avons affaire à une sorte de
préambule qui s'étend jusqu'au vers 82. C'est à partir du vers 83 que l'auteur entre vraiment dans son sujet. Aristote, dit-il, envoya à Alexandre une autre épitre en réponse àunelettre qu'il en avait reçue ; mais, l'auteur n'a pas trouvé la lettre du roi ; il ne la connaît que d'une manière générale par la réponse que le philosophe y a faite :
De ceste epistle si est la teniir :
glorius fiz empereur,
Dell te ciinferme par sa puissance
En dreiture e en cimuissance,
Vus meine de vertus en veritez
E vus toille pur ses poestez
Tut vostre bestial talent,
E de tun règne doint aforcement
E de engin esluminement
A lui servir a sim talent. (V. 95-104).
Il s'excuse sur sa vieillesse de ne pouvoir se rendre auprès du roi ; il va, sur les questions que celui-ci lui a posées, lui écrire des choses de la plus grande importance. Alexandre les comprendra bien, grâce à son intelligence et à l'instruction qu'il a reçue.
Après ces premiers mots, qu'il appelle la réponse spéciale, Aristote aborde la réponse générale, et le premier précepte qu'il donne est celui de la largesse, si cher d'ailleurs aux auteurs du moyen âge. A cet égard, il distingue quatre sortes de rois :
Quatre reis sunt : li premer rei Larges est a suens e a sei ; Li autre est avers endreit li E endreit de ces sugez ausi ;
Le tierz est aver endreit sei
E larges as suens en bone fei ;
Le quart vers sei ad la largesce
E vers ses siigez ad la destresce. (V. 157-164).
Les Lombards disent que ce n'est pas un vice pour un roi d'être avare pour soi et large pour les autres ; les Indiens approuvent celui qui est avare pour lui-même et pour les siens. Les Perses, au contraire, préfèrent le roi qui est large pour lui aussi bien que pour ses sujets. Aristote trouve que le pire de tous les rois est celui qui est large pour lui-même et avare pour ceux qui lui sont soumis.
Il montre ensuite comment on doit pratiquer la largesse : il faut tenir compte de son pouvoir, des besoins des autres et enfin de leur mérite. Il est dangereux d'agir contrairement à ces trois règles.
L'avarice ne convient pas à la majesté royale. Un roi affecté de ce vice doit confier la direction de son royaume à un homme loyal et discret qui saura dépenser et gouverner au mieux des intérêts de tous.
Mauvais efi'ets de l'avarice; il faut s'abstenir des biens de ses sujets. Aristote s'appuie ici sur l'opinion d'Hormogènes. Le royaume desChaldéens a péri, parce que les rois ont prodigué follement leurs richesses, puis ravi les biens de leurs sujets qui en ont appelé à Dieu. Celui-ci envoya pour les châtier vent et tempête, souleva contre eux un grand peuple et ôta leur nom de la terre.
Toutefois, il faut user de mesure {tempérance aver) dans l'exercice de la largesse.
Remarquons ici que Tauteur donne à cette vertu un champ bien plus vaste que ne le ferait supposer le sens attachéd ordinaire au mot largesse. C'est la bienfaisance, la générosité (prise au sens étymologique, noblesse de sentiments), la charité sous toutes les formes. Ecoutonsle plutôt :
E si est de largece la siistenance :
Volentiers parduner sans dotance,
Ne ne fet des privetez d'aiitrui
Ne des secrez enquerre, saciez de fi,
Ne ne fet pas à remenbrer
Chose donée ne a rehercer,
E si est de bunté e vertu
Renumbrer ceo k'est avenu,
E tort volentiers relesser,
E honurables honurer ;
E si deit ausi a simple gent
Aidier debonerement.
As innocens li deit suvenir
A lur defautes paremplir ;
Respundre deit benigneraent
A salutation de la gent,
E sa lange deit refréner,
E tort a tens dissimuler,
E feindre de fol la folie
Ausi c'um ne la sache mie. (V. 323-342).
Ce sont d'ailleurs les enseignements qu'Aristote donnait autrefois à Alexandre :
Enseigné vus ai en bone fei
Ceo ke avant enseigner solei
Tuz jurs e en vostre quor selgner;
Bien sai nel volez oblier. (V. 343-346).
De tous les biens, l'entendement est le plus précieux ;
il nous apprend à mépriser ce qui est mauvais et à choisir ce qui est bon. C'est lui qui nous fait désirer la bonne renommée, sinon notre mobile est l'envie qui fait naître tous les vices. Généalogie des vices engendrés par l'envie. Généalogie des vertus engendrées par le désir de bonne renommée.
Il faut comprimer les désirs charnels; généalogie des vices qu'ils engendrent. Un roi doit chercher surtout la bonne renommée et soumettre son royaume à la loi de Dieu. C'est l'opinion des gens sages, des philosophes, qu'un roi doit craindre Dieu ; s'il craint et respecte Dieu, ses sujetsle respecteront.
Un roi doit honorer les juges {les sires des leis), révérer les religieux, élever les sages, s'instruire avec eux. Il doit avoir de la pitié, éviter la colère, reconnaître ses erreurs, agir à propos en évitant ou la lenteur ou la hâte.
Il faut que le roi soit noblement vêtu, de façon que la beauté des vêtements relève sa dignité. Le roi doit avoir une voix haute et claire, être doué d'éloquence, mais, ne pas en être prodigue ; il faut que ses sujets désirent l'entendre et non qu'il les fatigue de ses paroles.
Il ne convient pas au roi de se mêler trop souvent à ses sujets :
Kar trop familierté a gent
Despit engendre de hiimme sovent. (V. 600-601).
Il vaut mieux suivre la coutume des peuples indiens.
Là, le roi ne se montre qu'une fois Tan en somptueux
équipage ; le peuple est maintenu au loin ; les barons
délibèrent avec le roi sur les intérêts du royaume. Le roi distribue alors ses dons, et met en liberté les prisonniers les moins coupables. Un prince doué d'éloquence se lève alors, fait Téloge de Dieu et du roi, puis des bonnes mœurs de la nation, en excitant les hommes par des exemples et par des raisons à aimer le roi, à le respecter et à lui obéir. De là, le peuple lui-même loue le roi ; les sujets enseignent à leurs enfants à lui obéir^ à le craindre et à l'honorer. Sa renommée en augmente. En ces temps aussi, le ,roi punit les mal fesanz et les félons, leur ôte la vie selon la loi, pour les punir et amender les autres par leur exemple ; il allège les charges qui pèsent sur son peuple, protège les marchands ; ceux-ci accourent dès lors dans le pays, et les revenus du roi s'en trouvent augmentés. 11 faut bien en effet se garder de porter préjudice aux marchands ; ils répandent par le monde la bonne renommée du peuple et du roi qui les reçoivent.
Ce ne sont pas les biens d'ici-bas qu'il convient de rechercher :
G Alisandre, ne desirez mie
Ciioses corruptibles en ceste vie
E ke passent legierement,
Ke lesser covient subitement ;
Mes desirez richesce estable
E la vie ke n'est pas changable
E le règne k'est pardurable
Ou joie ad e gloire durable. (V. 706-713).
Qu'il se rende glorieux en Dieu, qu'il évite de mener la vie des bêtes, qu'il pense aux choses à venir, qu'il
contienne ses désirs en boire, manger, dormir, et ^6cherie.
Pur ceo, emperiir, reisiin vus prie
Ke femmes ne purgisez mie,
Kar teu chose est en vérité
A porc dreit Une propriété.
Queu chose dune ou gloire aurez
Quant teu vice avérez haunté
Ke de beste est propriété,
Ke reisun n'unt en vérité? (V. 732-739).
Il convient à un empereur de converser avec gens honorables (bêle gent), et de chercher sa distraction au son des instruments ; les sens et l'esprit se reposent alors et le corps reprend de la vigueur. Mais il ne faut se livrer à pareille vie que pendant trois ou quatre jours, et deux ou trois fois seulement pendant une année.
Ayez auprès de vous les gens les plus habiles de votre maison qui vous rapporteront tout ce qui se dit et se fait dans votre royaume.
Honorez les sages, invitez auprès de vous tantôt l'uû, tantôt l'autre ; que votre largesse et votre bonté se répandent successivement sur tous.
Mettez de la réserve dans votre maintien ; gardez-vous de trop rire, car cela ôte le respect; le roi, dans sa cour et dans son conseil, doit garder le rang qui le distingue de ses sujets. Il est écrit dans le livre nommé Esculape qu'on estime le roi ressemblant à l'aigle qui a seigneurie sur les autres oiseaux, et non à l'oiselet qui lui est sujet.
Que le roi s'applique à remarquer ceux qui se conduisent mal en sa présence, qu'il pardonne facilement à ceux qui ont agi ainsi par jeu, mais qu'il punisse sévèrement ceux qui l'ont fait par félonie.
L'obéissance au souverain consiste en ces quatre choses : religion, amour, courtoisie et révérence. Tournez à vous les cœurs ; ne donnez pas au peuple matière à mal parler de vous, car il se tournerait facilement contre votre autorité. 11 faut qu'il y ait au cœur des sujets plus de respect encore que d'amour :
Kar escrit est e leu en autur
Ke le rei en règne par sun afere
Est corne la pluie ke chiet en terre,
La qiiele est, la Deu grâce en sun,
Del ciel e de terre beneiçun.
Vie as vivanz sanz do ii tance,
E si est a toz aidaunce,
Kar par pluie vient esperaunce
As marchanz e lur aidance.
En pluie sovent toneirs vienent
E fudres sovent ausi encheient ;
En riveres fet crétines sovent;
Les russeaux s'en enflent enseraent
E mut avienent les mers frémissent
Par quel mut vivanz périssent. (V. 869-883).
Cependant les hommes oublient les maux qui leur viennent et louent Dieu pour les plus grands biens qu'ils en reçoivent en le priant d'ôter les inconvénients qui en résultent. Toutes choses ont été d'ailleurs bien établies dans le monde ; on en peut prendre pour exemple l'hiver, l'été, si utiles pour produire et déve-
lopper les biens de la nature ; beaucoup de maux pourtant viennent du froid de l'hiver et de la chaleur de Tété. La conclusion est qu'un roi doit regarder si les biens qu'il répand sont proiStables à tous.
Songez aux nécessités des genspàuvreset malheureux, chargez un prudhomme de veiller spécialement sur eux.
Alisandre, prenez en cure
K'asez eiez de warnesture
De blé e d'autre chose profitable
Ke bone seit e a gent mengable,
Ke suffire pussent en Yostre terre,
En tens de feim kant aurez afere. (V. 968-973).
Vous pourrez alors ouvrir vos greniers à vos peuples. Vous sachant si prévoyant, ils auront désormais confiance en vous. ^
Espandre sanc d'umme eschivez,
Kar Hermogenes, le noble dôctur,
Kscrit e dit tut errur
Ke quant créature a sei semblable
Créature occist, saciez sanz fable,
Ke les Vertuz del Ciel a Deu crient ;
« Sire Deu, sire Deu ! » en criant dient. (V. 1015-1021.)
Celui qui tue sera tué à son tour; les vertus du ciel présenteront à Dieu la mort de la victime jusqu'à ce que juste vengeance en soit donnée et le meurtrier demeurera toujours dans les peines de l'enfer. Alexandre connaît assez d'exemples de l'antiquité qui peuvent lui être un enseignemejit pour l'avenir^
Ne méprisez point les petites gens, car ils peuvent s'élever à la richesse et aux honneurs.
Evitez surtout de manquer à votre foi. De la foi dépend l'union des peuples et des cités ; sans la foi, les hommes retourneraient à leur état premier et ressembleraient aux bêtes. Gardez donc votre foi et votre serment, quoi qu'il puisse en résulter pour vous. Rappelez-vous ce que dit Hermogènes : nous avons à nos côtés deux esprits, l'un à droite, l'autre à gauche, qui nous observent et rapportent au Créateur toutes nos actions.
Il ne convient d'ailleurs pas à un roi de souvent jurer et faire des serments ; cela est bon pour les sujets et les serfs. Les rois des Eubaiens et des Socroiens avaient coutume de jurer pour tromper leurs peuples et leurs voisins ; l'équité du roi juge ne le voulut pas souffrir.
Pour bien gouverner un royaume, il faut des leçons toutes spéciales. Alexandre ne doit pas répugner à les apprendre, car elles sont très profitables. En voici quelques-unes : Ne point se repentir des choses passées, car c'est le propre des faibles femmes, et garder toujours courtoisie ; augmenter chaque jour ses bonnes actions, car c'est le salut du royaume et la destruction des ennemis. Développez l'instruction : '
Universitez apparaillez E studie en citez establiez, E en tun règne le sufFreez E a tes homes le comandez Ke lur fiz apreignent de letrure E ke de studie preignent cure
En les arz e en moraiitez,
Si ke seient clers esprovez
E a Yostre purveance apent
De trover lur susteinement. (V. 1158-1167).
Cette sollicitude encouragera d'autres gens à étudier. Les lettres célébreront les actions d'Alexandre ; son règne en sera illustré. C'est ce qui est arrivé à la Grèce ; les sages étudiants en clergie ontfait sa gloire.
Alexandre, ne vous fiez pas aux femmes, ne vous abandonnez pas à elles, fuyez ce venin mortel.
Ne vous fiez pas à un seul médecin qui pourrait vous nuire par félonie ; ayez-en dix que vous consulterez au besoin.
Alisandre, le fet remenbrez La reine de Inde dunt bien savez, Kant par amisté a vus manda Presens e beaus dims envea, Entre quels choses fu envée Celé bêle pucele tant malurée Ke d'enfance veraiement De venim nurri fu de serpent, Dunt si a celé hure n'usse esté Ke Tusse cointement esgardé E par art ne Fusse coneu E par esgarz aperceu, De ceo ke hardicment esgarda E sanz vergoine les oilz ficha En face d'umme contuelement En perçant e horiblement Dunt jeo aparceu bien par tant K'ele tuereit home sul en mordant, Ke puis après par esperement Le provastes tut certeinement,
Dunt ta mort, si jeo n'usse esté (1),
En ardur de lecherie vus eiist procuré. (V. 1242-1263).
Gardez donc que votre âme, qui est de nature angélique, ne soit souillée.
Alexandre, il ne faut ni vous lever, ni vous asseoir, ni manger, ni boire, en un mot ne rien faire sans le conseil d'un sage astronome. Dieu n'a rien fait en vain ; il a tout fait par raison ; c'est pour cela que Platon, notre maître, a pu chercher l'être des choses et trouver la science des idées. Ne croyez donc pas les non sages qui prétendent que nul astronome ne peut connaître l'avenir.
D'autres disent à tort que Dieu a réglé le monde avant qu'il fût, de façon que tout arrive par nécessité et qu'il ne sert à rien de savoir ce que l'avenir réserve. Mais, si l'on connaît d'avance les choses futures, on pourra mieux les supporter ou les éviter. Si l'on sait que les grands froids, les grandes chaleurs ou les années de famine doivent advenir, on pourra se prémunir plus facilementcontre ces maux. Il est donc bon de connaître les choses par avance ; on s'en garantira plus aisément et Ton priera Dieu de les détourner.
Mais Aristote ne veut pas pour le moment traiter d'astronomie ; il viendra plus tard à ce sujet. Actuelle-
(1) J'appelle tout spécialement l'attention sur ce passage du Secré des Secrez. Je ne sais à qui Pierre d'Abernon ou de Peckham a emprunté ce fait, mais il a peut-être suggéré l'idée d'appliquer au sage Aristote et au grand Alexandre b légende du roi Nauda et de son ministre Vararutschi qu'on trouvera plus loin et qui est devenue le thème du Lai d' Aristote.
ment il donnera des préceptes de médecine et enseignera comment on peut maintenir le corps en état de santé. C'est une doctrine précieuse, car en ce monde on ne peut parvenir à rien si Ton n'en a le pouvoir , et ce pouvoir c'est la santé, c'est-à-dire l'égalité de complexion due à la tempérance. Dieu a révélé cette science aux prophètes et à ceux qu'il avait élus ; mais ce sont surtout les Grecs qu'il illumina et auxquels il donna la connaissance de la nature.
Les sages et les philosophes naturalistes disent que l'homme est composé de quatre éléments contraires qui ont besoin, pour se maintenir, du boire et du manger ; mais prendre trop ou trop peu et en toutes choses dépasser la mesure engendre des maladies ; la tempérance est la condition d'une longue vie. On rapporte qu'Hippocrate se soumettait à des diètesqui le rendaient faible; à un de ses disciples qui lui représentait que sa faiblesse de corps provenait de ses diètes, il répondait qu'il faut manger pour vivre et non pas vivre pour manger. Ne point trop manger rend plus propre à l'action ; on le voit par l'exemple des Arabes qui traversent le désert et font de longues routes ; s'abstenir de trop manger est une médecine souveraine pour avoir une. excellente santé.
L'auteur traite ensuite du choix des aliments, qui doivent varier suivant l'âge, la complexion et le temps. Il serait trop long de le suivre dans les détails qu'il donne sur les gros aliments, les aliments légers ou moites, chauds ou froids, aussi bien que sur les signes qui distinguent un bon estomac d'un mauvais.
Aristote va maintenant faire connaître des secrets qu'il a trouvés dans Tart de la médecine, afin qu'Alexandre puisse, dans la plupart des cas, se passer de médecin.
Ces secrets consistent dans des conseils relatifs à l'hygiène de la toilette, aux conditions dans lesquelles il faut être pour prendre ses repas, à la position que doit occuper le corps pendant le sommeil.
Détachons de cet endroit la recommandation suivante :
Si aucune grevance dune sentez
Ou k'en l'estomac ou ventre avez,
Fêtes une chemise eschaufer
E ferm sur vostre ventre poser. (V. 1778-1881).
Ainsi que le traducteur en prose, Jofroi de Waterford, notre poète a gardé une sage réserve et supprimé l'indication fort singulière du second remède recommandé par l'auteur arabe et maintenu par Philippe de Tripoli, dans son texte latin (1).
Aristote entre ensuite dans de grands détails relativement au boire et au manger. Nous ne l'y suivrons point; nous nous bornerons à dire que cette hygiène du moyen âge est fort curieuse à connaître, et qu'à côté de quelques recommandations qui peuvent faire sourire, on rencontre une foule de préceptes que la médecine de nos jours ne désavouerait point.
(1) Voici ce texte de Philippe de Tripoli : « Si sentis gravediinem in stomacho et in ventre tortiones, tune medieina est ponere super ventrem camisiam calidam ponderosam, autamplecti puellam calidam speeiosam. »
Je signalerai cependant -une singulière tolérance de l'auteur ; il condamne en général Tivresse, mais il la permet par exception et comme une mesure hygiénique :
Ne si n'est a mile maiiere a user \
A home, si vient sei enyverer,
Kar mutes maladies suvent
Engendre yveresce veraiement ;
Mes ke uiie feiz ou dous le meins beit
Tant k'enyvré après en seit;
Valer li peut veraiement,
Issi ke nel face trop suvent. (V. 2220-2227).
Après avoir achevé de traiter de la médecine dans cette partie de sa traduction, qui comprend 886 vers sur le chiiBfre total de 2,383, le translateur se livre à quelques considérations qui lui sont toutes personnelles et qui forment, du vers 2,237 au vers 2,383, comme l'épilogue de son poème . En voici le résumé :
« Je n'ai rien rencontré de plus en ce livre bien que l'auteur ait promis de traiter un plus grand nombre de choses. Ce qui s'j^ trouve cependant suffit, et qui connaîtra et pratiquera ces préceptes pourra être tenu pour prudhomme. Mais la diversité des lieux amène la. diversité des complexions ; il en résulte que cette médecine générale est rendue spéciale parles coutumes des divers pays. Ainsi, différents régimes conviennent aux hommes d'après la différence des pays : il leur faut une médecine spéciale. On ne doit donc pas se fier entièrement aux préceptes qui viennent d'être donnés ; ils ne conviennent bien qu'au pays où ils ont été trouvés ;
maïs il faut les modifier sagement d'après la coutume du pays oà l'on est. »
Voilà certes des réflexions pleines de bon sens et qui font honneur au poète anglo-normand. II continue en ces termes :
« Quant à ce qui concerne l'âme, un chrétien peut se sauver, s'il agit suivant les vertus qu'enseigne ce livre; mais ces leçons ne peuvent servir ni aux juifs ni aux païens, elles peuvent être utiles à éviter la peine, mais non à conduire à la joie du ciel, parce que la foi, l'espérance et la charité font défaut. C'est Jésus-Christ qui est notre foi, notre charité et notre espérance; les quatre vertus dont il a été question plus haut ne peuvent servir que si elles sont unies à la foi, à l'espérance et à la charité : ces trois vertus sont si bien unies que, qui a l'une a les deux autres et que à qui l'une fait défaut, les autres manquent en même temps. Mais si l'homme est en état de péché mortel, la foi, l'espérance, la charité et les autres- vertus seront impuissantes à le sauver.
« L'auteur a traité cette matière si profitable à l'âme dans un livre intitulé La lumière as lais ; c'est pourquoi il n'en parlera point ici.
« Il termine en demandant de prier pour le translateur dé ce livre qui a nom Pierre et qui est extrait de ceux d'Abernon, afin que Dieu lui donne sa grâce et lui fasse mériter le royaume des cieux. Amen. »
Relevons sur cette conclusion de l'auteur, une erreur commise par Ginguené dans l'article qu'il lui a consacré au XIIP volume de Y Histoire littéraire de la France, « Tout cet enseignement, dit-il, finit par de belles
séntenees sur la religion chrétienne, sur Jésus-Chrîst, sur les vertus théologales \ S'il y a quelque invraisemblance à rapprocher ici dés noms si divers, c'est au moins une morale édifiante et une orthodoxie au-dessus de tout reproche (1). »
C'est sans doute Ginguené qui a entraîné l'abbé de la Rue dans^ la même erreur. « Mais ce- qu'il y a de plus bizarre, nous dit-il, c'est que le philosophe Aristote finit par enseigner à l'empereur Alexandre la nécessité de la foi en Jésus-Christ pour obtenir le bonheur éternel (2). »
M. Ch. Gidel pour qui, en 1874, quarante ans après la publication de l'abbé de la Rue, Pierre d'Abernon, ou mieux Pierre de Peckham, n'est encore que Pierre de Yernon, transcrit le passage de Ginguené et en prend texte pour s'écrier : « On ferait un volume des erreurs du moyen âge sur l'antiquité. Les hommes les plus érudits de ce temps brouillent et confondent les temps et les lieux. Auteurs imaginaires, - traités qui n'ont jamais existé, fables grossières sur les noms les plus illustres du moyen âge, tout se rencontre dans leurs compositions (3). » Ces reproches trouvent très souvent leur justification, mais ils ne sauraient être adressés à notre trouvère. Ginguené a lu d'un œil distrait la conclusion du Secré des secrez. Ce n'est plus Aristote qui parle en l'endroit visé, mais bien le traducteur en
(2) J^ssai, etc., t. II, p. 362.
(3) La Légende d' Aristote au moyen âge.
son nom propre. Après avoir terminé sa version, il dit qu'il n'a rien trouvé de plus au traité d' Aristote et il le complète par quelques considérations qui lui appartiennent. Au regard du corps, il recommande de faire varier les pratiques de médecine suivant les milieux. Quant à ce qui concerne l'âme, il dit qu'un chrétien peut se sauver en pratiquant les vertus qu'enseigne ce livre, mais que ces leçons ne sauraient suffire ni aux juifs ni aux païens, parce qu'ils ne connaissent pas Jésus-Christ :
Mes ceo ne vus dei pas celer K'a Gin ne paen ne puet valer . Fors siilement a eschivre peine, Mes en joie del ciel pas ne les mené Pur ceo ke créance lur faut, Espérance e charité ke tut vaut ; Kar ki ke faut del fundement, ' L'overe périt tut pleinement.
Le fundement de nostre créance E de tuz vertuz l'enseverance Est Jhesu Crist le sauveur, LefizDeu nostre creatur; Il est charité e nostre créance, Il est del tut nostre espérance. (V. 2306-2319).
Je me suis étendu un peu plus qu'il ne convenait peut-être sur cette œuvre dont on fait remonter la composition à la fin du xii® siècle ; mais il m'a semblé qu'elle occupait une place honorable dans la littérature normande, tant par le sujet qui s'y trouve traité que par l'état de la langue qu'elle révèle ; et que, pour ces deux raisons, il était bon de lafairearaplement connaître, en attendant que quelque éditeur prît soin de la publier.
Jusqu'ici les rapports que TimagiDation du moyen âge établit entre Alexandre et Aristote sont, à tout prendre, malgré le caractère parfois singulier des conseils donnés par le maître au disciple, ceux qui doivent exister de grand roi à sage philosophe. Mais poussons un peu plus loin nos recherches et nous allons trouver une galante aventure dans laquelle le grave précepteur n'eut pas l'avantage : la leçon de morale qu'il prétendait donner à Alexandre tourna en effet à sa confusion personnelle.
L'aventure est racontée dans un des plus charmants fabliaux que nous ayons reçus du moyen âge. On en connaît l'auteur : c'est un Normand, Henri d'Andeli, probablement clerc attaché à la personne de l'archevêque de Rouen, Eudes Rigaud, et non pas chanoine de Rouen, ainsi que Hyacinthe La,ngIois l'avait supposé (1), et comme on le répète encore parfois, bien que j'aie établi, dans mon introduction (2) aux œuvres de ce
(1) J'ai dit à tort (OJEuvres de Henri d'A7ideli, p. viii), que l'abbé de La Rue avait le premier, en 1834, identifié l'auteur du Lai d' Aristote avec un chanoine du chapitre de Rouen ; c'est à Hyacinthe Langlois qu'il faut rapporter cette identification. V. sa Notice sur les has-reliefs des stalles de la cathédrale de Rouen, sur l'ancien 'poème intitulé : Le Lay d' Aristote, et sur son auteur, Henry d'Andeli, trouvère normand, dans les Mémoires de la Société d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38.
(2) P. xix-xxi.
trouvère, que le chanoine était mort, alors que son homonyme écrivait le Dit du Chancelier Philippe.
Voici l'analyse de cet ingénieux récit qui porte pour titre Li Lais cVAristote :
Alexandre vient de soumettre Tlnde, mais il s'arrête dans cette province et ne songe plus à d'autres conquêtes, vaincu à son tour par les charmes d'une belle Indienne :
Amors qui tout prent et embrace
Et tout aert et tout enlace
L'avoit ja si es braies mis
Qu'il ert devenu z fins amis,
Dont il ne se repentoit mie,
Quar il avoit trovée amie
Si bêle comme a souhaidier.
N'avoit cure d'aillors plaidier
Fors qu'avoec li manoir et estre. (V. 93-lOi).
Et en effet, il ne s'éloigne plus d'elle et oublie tout ce qui n'est pas celle qu'il aime, si bien que « sa gent » murmure de se voir abandonnée par lui. Aristote, qui l'a suivi dans ses expéditions lointaines, a entendu les plaintes de ses « barons », et, fidèle à son rôle de précepteur, il vient lui adresser de sévères remontrances. En vain Alexandre lui oppose que ceux-là seulement peuvent le blâmer qui n'aimèrent jamais ; Aristote est inflexible et ne lui épargne pas les dures paroles :
Je cuit que vous ne veez goûte, Rois, dist Aristotes ses mestre ; Or vous puet on bien mener pestre Tout issi comme beste en pré.
Trop avez le sens destempré
Ouant por une meschine estrange
Voz cuërs si durement se change
C'on n'i puet mesure trover.
Je vous vueil proier et rouver
A déporter de tel usage,
Quar trop i paiez le musage. (V. 164-174).
Alexandre n'a point oublié sa docilité d'autrefois : il cède à son maître et ne va plus voir la belle Indienne ; mais son amour n a point diminué. Il demeure éloigné d'elle,
Mes miex l'aime ore et miex li veut ~ Que il ne fist a nul jor mais. (V. 188-189) .
Il est facile de prévoir la suite. A force de penser à son amie et de se rappeler son front plus poli que le cristal, sa belle bouche, sa blonde tête, Alexandre faiblit ; la résolution l'abandonne : « C'est folie, penset-il, de tant souffrir pour satisfaire autrui. Amour a pour règle non pas la raison, mais son propre caprice». Et le voilà qui part pour revoir celle
Qui molt li plot et abeli. (V. 216).
A sa vue, la jeune fille s'est levée toute émue; ses lèvres laissent échapper cette douce plainte : « Sire, je me suis bien aperçue de votre grand trouble. Comment un véritable amant peut-il renoncer à voir ce qui tant lui plaît? » Puis elle pleure et se tait. Alexandre s'excuse : il a cédé au blâme de ses « chevaliers » et de ses « barons » ; il a écouté les remontrances de son maître qui « laidement » l'a repris de son amour. Il sait bien
maintenant qu'il a eu tort, mais il a craint le mépris et la honte. A peine a-t-il achevé que la jeune fille a déjà trouvé le moyen de tirer vengeance du maître « châna et pale ». Elle fera bien voir que ses charmes sont plus puissants que « dialetique ne gramaire ». ; il lui sera facile de tourner la tête au vieux philosophe et de le « despointer de son sens et de sa clergie ». Qu'Alexandre se place le lendemain aux fenêtres de la tour et il verra comme elle sait se venger.
Au matin, quant tens fu et eure,
Sans esveillier autrui se lieve,
Quar li levers pas ne li grieve.
Si s'est en pure sa chemise
Enz el vergier souz la tor.mise .
En .j. bliaut ynde goûté,
Quar la matinée ert d'esté
Et li vergiers plains de verdure.
Si ne doutoit pas la froidure,
Qu'il faisoit chalt et dolz oré.
Bien li ot nature enfloré
Son cler vis de lis et de rose. (V. 278-289).
La coquette compte sur ses seuls attraits : nul orne-ment dans ses cheveux ; elle laisse simplement flotter sur ses épaules ses belles tresses blondes. Elle erre çà et là dans le verger, pieds nus, sans ceinture, relevant légèrement son « bliaut » et chantant à mi-voix :
Or la voi, la voi, la voi.
La fontaine i sort série.
Or la voi, la voi, m'amie El glaiolai desouz l'aunoi.
Or la voi, la voi, la voi, La bêle blonde ; a li m'otroi. (V. 303-308).
Le roi est aux fenêtres de la tour; il Taperçoit et Tentend, et se réjouit « de son dit et de son chanter ».
Il n'est pas seul à l'entendre ; le philosophe s'est, lui aussi, levé de bonne heure; le voilà assis à ses livres, tout contre la fenêtre ouvrant sur le verger où s'ébat la jeune Indienne. Il la voit aller et venir, et ses gracieux mouvements lui mettent au cœur une pensée qui lui fait fermer son livre. Il voudrait qu'elle vînt plus près afin qu'il pût se mettre en sa « merci ». Et cependant, comment pourrait-il le faire ? Un seul coup d'oeil renverserait-il tout rédiâce de sa sagesse ? Non : ce serait trop de honte. Hélas! qu'est devenu son cœur? Oubliera-t-il donc qu'il est vieux et chenu, et le plus âpre philosophe que le monde connaisse? Qu'importe ! Amour est tout-puissant ; qu'il vienne donc habiter en lui, puisque toute résistance est vaine. Pendant que le maître s'égare en de telles pensées, la jeune fille entrelace diverses fleurs autour d'une branche de menthe pour en parer ses cheveux ; elle chante ainsi en cueillant les « floretes » :
Ci me tienent amoretes.
Dras i gaoit meschinete.
Douce, trop vous aim !
Si me tienent amoretes,
Ou je tieng ma main. (V. 359-364).
Pendant qu'Aristote s'afflige de ne pas la voir approcher de la fenêtre où il se tient, la folâtre, qui feint de ne pas l'avoir aperçu, s'étudie à l'enflammer davantage. Elle pose tout à coup son « chapel » de fleurs sur sa
jolie tête et se dirige vers la fenêtre du philosophe en chantant ce couplet d'une « chanson de toile » :
En. j. vergier, lez une fontenele Dont clere est l'onde et blanche est la gravele, Siet fille a roi, sa main a sa maisselle ; En souspirant son douz ami apele :
« Hé ! biaus quens Guis, La vostre amors me tôt solas et ris ». (V. 384-389).
Au moment où elle passe près de la large fenêtre, Aristote étend le bras et l'arrête par son « bliaut ». Elle pousse un cri. Le philosophe lui fait l'aveu de son amour :
Ma douce dame,
Por vous métrai et cors et ame,
Vie et honor en aventure,
Tant m'a fet amors et nature
Que de vous partir ne me puis. (V. 406-410).
La belle fille n'est point farouche et ne pense pas à le blâmer de ce qu'il l'aime tant. Elle craint toutefois. N'a-t-on pas (elle ne sait qui l'a fait) blâmé le roi de ce qu'il se plaisait tant avec elle ? Aristote la rassure ; aimé et craint du roi, comme il Test, il saura bien faire taire le blâme et les cris ; et il la prie d'amour. Mais la « dame » exige avant tout qu'il lui satisfasse un caprice :
Vous covient faire
Por moi .j. moult divers afere,
Se tant estes d'amor soiispris ;
Quar moult très granz talenz m'est pris
De vous .j. petit chevauchier
Desus ceste herbe en cest vergier.
Et si vueil, dist la damoisele,
Que desor vos ait une sele ;
S'irai plus honorablement. (V. 428-436).
Un coeur vraiment épris ne refuse rien à ce qu'il aime. Aristote consent à tout; il va chercher lui-même la selle d'un palefroi; la jeune fille la lui met sur le dos et le fait ainsi « enseler comme roncin » ,
Et puis a .iiij. piezaler
A chatonant par desus l'herbe. (V. 451-452).
Elle monte sur son dos, et il la promène ça et là par le verger pendant qu'elle chante à voix pleine :
Ainsi va qui amors maine.
Bêle Doé i ghée laine (1).
Mestre musars me soustient.
Ainsi va qui amors maine
Et ainsi qui les maintient. (V. 465-469).
A cette vue Alexandre pousse un éclat de rire ; il interpelle son maître et lui demande s'il a perdu la raison, qu'il se laisse mener ainsi, lui qui prêchait si bien contre Tamour. Aristote lève la tête, et, quoique confus de s'être laissé surprendre en pareille posture, il se tire adroitement du mauvais pas où il s'est engagé. « Vous avez bien raison, sire, lui dit-il ; mais je n'eus pas tort de craindre pour vous et de vous prémunir contré les dangers de l'amour, puisque moi-même je n'ai pas su y résister et que nature m'a fait oublier en
(1) Je profite ici d'une correction indiquée par M. Gaston Paris. V. Romania, t. XI, p. 140.^
une heure tout ce que j*ai appris et lu. » Alexandre rit encore et lui pardonne, et l'auteur conclut par cette sentence morale qu'il emprunte àDionysiusCato: Turpe est doctori, cum culpa redarguit ipsum.
Tel est ce fabliau, un des meilleurs, nous l'avons déjà dit, que le moyen âgô nous ait transmis, que l'on considère l'habileté de la composition, Te^xpression naturelle et vive des sentiments, la mesure et la discrétion du style. Mérite vraiment exceptionnel en ce temps : dans un sujet qui pouvait facilement donner lieu à ces licences dont les fabliaux abondent au delà de ce qu'on pourrait supposer, l'auteur a su conserver une réserve bien rare et se garder de tout mot inconvenant. - Il est à peine besoin de dire que ni l'histoire réelle d'Alexandre, ni celle d'Aristote ne renferment rien qui, de près ou de loin, ressemble à cette anecdote. Est-ce à dire pour cela que notre trouvère normand l'ait tirée de sa fertile imagination ? Nous le voudrions pour lui, mais il faut reconnaître qu'il n'a fait que la mettre habilement en œuvre.
Il en est du Lai d'Aristote comme de beaucoup d'autres vieux contes : le fond du récit nous est venu de l'Inde par l'intermédiaire des Arabes. Voici en effet ce que dit à ce sujet l'éminent romaniste, M. Gaston Paris, dans le compte rendu qu'il a bien voulu faire dans la Romania de mon édition des œuvres de Henri d'Andeli : « Le Lai d' A^Hstote . . . a pour sujet une aventure originairement contée du sage indien Yarâruchi (Voy. Benfey, Pantschatantra, t. I, p. 461), transportée ensuite, comme il arriva si souvent, chez
les Arabes, et recueillie chez eux par les Occidentaux, qui l'attribuèrent à Aristote, ce qui entraîna certains remaniements. A quelle époque ce conte passa-t-il en Europe ? On n'en trouve aucune trace avant le xiii^ siècle; mais il apparaît alors sous trois formes différentes, lunp latine (dans les Eœempla de Jacques de Vitri,voy. Wright, Latin Stories, n° Lxxxij), Tautre française (Henri d'Andeli), la troisième allemande (Hagen, Qesammi-abenteuer , t. I, n°2 ; cf. t. III, p. cxlvj). On serait porté à croire, étant donné le succès incomparable des j&^^mpte de Jacques de Vitri, et leur provenance en grande partie arabe, que c'est le récit de révêque de Ptolémaïs qui est la source des deux autres ; mais quand on l'examine de près, on voit quç c'est fort peu probable. Je serais obligé d'employer pour cet examen comparatif une plus grande étendue ; je dirai seulement que chacune des trois œuvres a des traits particuliers qui ne permettent guère de les grouper. Dès lors, comme l'attribution à Aristote de cette plaisante aventure n'a pu se faire plus d'une fois, il faut supposer que les trois récits remontent, peut-être par la tradition orale (dans le monde des clercs bien entendu) à une source aujourd'hui perdue ; cette source elle-même avait dû sortir, en Orient, du conte arabe adapté aux idées du moyen âge franc (1). »
Si, comme M. Gaston Paris le fait remarquer, on ne trouve avant le xrii® siècle aucune trace de la légende que Henri d'Andeli a riméesousle titre de Lai cV Aristote ,
{i) Romania,W,^.im-i^^.
il est peut-être cependant permis de croire que la tradition consignée dans le Secré des Secrez a donné l'idée d'appliquer au sage philosophe et à son royal disciple l'aventure plaisante dont la première origine paraît être le conte indien qui sera transcrit plus loin. L'auteur du Secré des Secrez nous dit en effet que la « reine de Inde » envoya au roi Alexandre une « bêle pucele » nourrie « de venim de serpent » dont l'influence eut été funeste au prince sans Tintervention d'Aristote (Voir plus haut, page 41). La transformation de cette légende était facile avec le récit oriental. C'était du poison de l'amour qu'Aristote aurait à garder Alexandre, et la jeune fille se vengerait par l'humiliation du sévère pédagogue.
Voici le récit indien dont j'emprunte la traduction à M. A. Gasté (1) : « Il y avait un prince nommé Nauda, souverain d'une grande île, renommé pour sa
puissance et pour sa bravoure Ce prince avait un
ministre, nommé Vararutsçhi, qui avait lu dans tous les livres et possédait la raison de toutes choses. La femme de ce ministre était jalouse et pleine d'irritation contre lui. En vain clierchait-il par tous les moyens à apaiser cette créature qu'il aimait ; elle n'en devenait pas pour cela plus traitable. « Voyons, m'amour, disaitil, parle ; quête faut-il pour être contente ! Je te l'accorde sur le champ. » Elle répondit, après s'être fait beaucoup prier : « Si tu te fais raser, et te jettes à mes pieds, je
(1) Un chapiteau de l'église Saint-Pierre de Caen, étude archéologique et littéraire, par Armand Gasté. Caen, Henri Delesques, 18^7, p. 42-43.
veux bien te sourire encore. » Il le-fit, et elle reprit sa gaîté. De son côté, la femme de .Nauda, également irritée, ne voulait, en dépit de toutes les prières, consentir à se calmer. « M'amour, disait le roi, sans toi je ne puis vivre un instant ; je tombe à tes pieds et t'en supplie : sois bonne !» — Et elle : « Laisse-moi te mettre un mors à la bouche ; que j.e monte sur ton dos, et te fasse trotter à mon gré ; cours en hennissant comme un cheval ; alors je consentirai à redevenir bonne ! » — Ce qui advint en effet.
« Le lendemain, le roi tenait conseil, quand arriva Vararutschi. A peine l'eût -il aperçu, qu'il l'interpella. « Hé ! Vararutschi ! que veut dire cette tête rasée ? » Et le ministre de repartir : « On ne devrait rien faire, rien accorder aux désirs d'une femme. Voilà que celuilà hennit, qui n'est point cheval, et que mal à propos les gens se voient forcés de se raser la tête. »
Telle est la première source d'où vient, par intermédiaire, le fabliau français.
Le Lai (V Aristote ne tarda pas à jouir en France, et même en Europe, d'une grande popularité. Il est peu de fabliaux auxquels les poètes du moyen âge aient fait de plus fréquentes allusions, et dont le ciseau du sculpteur et la gouge du huchier se soient appliqués plus souvent à reproduire le piquant récit sur la pierre ou sur le bois. La littérature moderne, l'art contemporain, s'en sont parfois inspirés, et l'on en trouve même, comme un lointain écho, dans certaines œuvres dont les auteurs ne prévoj'^aient guère qu'on pourrait établir
un curieux rapprochement entre tel endroit de leur livre et le conte du moyen âge.
Dans mon introduction aux œuvres de Henri d'Andeli et dans les Additions qui terminent le volume, j'ai cité le récit arabe qui servit d'intermédiaire entre la première donnée fournie par lePantschatantra et les développements du thème modifié par les Occidentaux ; puis j'ai reproduit ensuite, ou simplement rappelé, les citations, les allusions et les imitations que j'avais trouvées jusque-là chez les écrivains du moyen âge et des temps modernes : Jean de Meung {Codicile, st. 441), Jean Le Fèvre {Le livre de Mathéohis, I, v. 1101- 1114), La grand malice des femmes {Bibl. elz,, Recueil despoésies françaises des XV^etX VP siècles , t. V, p. 301-318), La vraye disant advocate des Dames {Ibid,, t. X, p. 243), Le Monologue fort joyeux sur les femmes {Ibid., t. X, p. 184), enfin un passage du ms. 189 de la Bibliothèque d'Épinal, analysé par M. Bonnardot (Bulletin de la Société des anciens textes français, 1876, p. 64-132). J'ai reproduit une note de M. Ed. Du Méril (Mélanges archéologiques et littéraires, 1850, p. 474) indiquant les allusions faites à cette légende dans les pays étrangers, et rappelé que le savant ^neas Silvius Piccolomini, plus tard pape sous le nom de Pie 11, parla, dans son Histoire des amours d'Euryaleet de Lucrèce (1), de l'étrange épreuve à laquelle se soumît Aristote.
(1) Historla de Eurialo et Lucretia se amantibus, p. 623 de rédition de ses œuvres, publiée à Bâle en 1551.
Après avoir dormi dans la poussière des bibliothèques, comxne à peu près toutes les œuvres du moyen âge, trop injustement dédaignées, à partir de la Renaissance jusqu'à la seconde moitié du xvm® siècle, le Lai cVAristote retrouva bientôt la vogue qu'il avait eue autrefois. Le comte de Caylus le cite avec honneur dans son Mémoire sur les fabliaux {Mémoires de V Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, 1753, t. XX., p. 362-364) ; Barbazan en publie le texte dans son édition des Fabliaux et Contes français des XII^, XIII% XIV^ et XV^ siècles, 1756, reproduite plus tard par Méon ; Legrand d'Aussy en donne une imitation en prose (Fabliaux ou Contes des XIP et XIIP siècles, p. 79) ; Imbert le tourne en vers modernes {Choix de fabliaux mis en vers, 1788, 1. 1, p. 157-170) ; Piis et Barré en tirent une comédie (1780) qu'ils intitulent : Aristote amoureux ou le Philosophe bridé. Il n'est pas enfin jusqu'à la pièce intitulée Le Tribunal domestique, et un conte de Marmontel, Le Philosophe soidisant, qui ne rappellent d'un peu plus loin l'œuvre du trouvère normand. Enfin, de notre temps, en 1878, Le Char, opéra-comique en un acte et en vers libres, dont le libretto est de MM . Paul Arène et Alphonse Daudet et la musique de M. Paul Pessard, est une mise en scène galamment agencée de l'amusante anecdote.
Cette nomenclature que j'avais donnée a eu le rare bonheur d'être reproduite, et surtout précisée et complétée, grâce à l'érudition la plus sûre, par un savant professeur de la Faculté des Lettres de Caen, M. Armand Gasté, dans son Étude sur un Chapiteau de V église
Saint-Pierre de Caen (1). M. A. Gasté a donné la première traduction française (2) du passage du Paiitschatantra « la source la plus lointaine qui soit connue du fabliau d'Aristote » ; il a fait connaître par de curieuses citations, le ton passablement étrange que Barré et Piis ont prêté à Aristote et à Orphale dans leur Aristote amoureux ; il a établi un rapprochement fort piquant entre l'antique légende et un passage de la Nana de M. Emile Zola ; il a rappelé enfin , d'après le Petit savant de société, la « pénitence désagréable » connue sous le nom de cheval d' Aristote que, vers le commencement de ce siècle, on infligeait dans les salons où Ton jouait aux jeux dits innocents. La pénitence pouvait être désagréable pour celui qui était condamné à se mettre à quatre pattes, et à promener autour du cercle, dans cette attitude, une dame désignée par la société. Il n'en était pas de même pour les assistants, si toutefois la dame était jolie ; car, assise sur le dos du patient, elle était embrassée par tous les cavaliers devant lesquels elle passait. Ne pourrait-on pas, dans les salons actuels, rééditer cette figure à l'usage du cotillon ?
Voilà bien des souvenirs accordés à la légende d'Aristote et la liste en est déjà passablement longue. Elle n'est pas complète cependant, etj'ai,pour ma part, à confesser un regrettable oubli. Encore, s'il ne s'agissait
(1) Caen, Henri Delesqiies, 1887.
(2) Ce récit ne se trouve pas en effet dans le choix publié en 1872, par M. l'abbé J.-A. Dubois sous ce titre : Le Pantcha-Tantra ou les cinq ruses, fables du Brahme Vichnou-Sarma ; Aventures de Paramarta et autres contes, etc.
que de la mention, assez vague d'ailleurs, qui se trouve dans les Proverbes et dicts Sententieux de Charles de Bouvelles, chanoine de Noyon :
« A la quenouille A colu
Fol s'agenouille Stultus flectit genu.
« Ce proverbe est pour les amoureux lesquelz sont aucune fois si aveuglés et hébétés par la beauté des femmes, que du tout ils se rendent subjectz à leur service et fol plaisir. Comme on lict d'Hercules, lequel en habit féminin filoit devant son amoureuse. Pareillement d'Aristote sage Philosophe, lequel, à deux genoux, sacrifia à son amie comme il eut faict à la déesse Ceres(l) »,
L'omission dont je m'accuse et que je veux réparer ici est bien autrement grave, et j'en demande huniblement pardon au bon roi René, ce dernier des troubadours, qui chercha et trouva, dans Tamouret la pratique de la poésie et des beaux-arts, des joies qu'il n'aurait certainement pas connues si le parti angevin, qui rappelait à Naples, l'eut salué sur le trône qu'occupait à sa place un prince de la maison d'Aragon.
Parmi ses œuvres figure une longue composition allégorique, moitié vers, moitié prose, sous ce titre Le Livre du Cuer d'amours espris. Je ne veux pas entrer dans l'analyse de ce livre ; elle m'entraînerait
(1) Proverbes // et dicts sen- // tentieux, avec // l'interprétation d'iceux // par Charles de Bouuelles Chanoi- //ne de Noyon. //avec privilège //A Paris, // Chez Sebastien Nyuelle, libraire demeurant a// l'enseigne des Cicognes, rue Saint-Jacques. // 1557. — P. 44,
trop loin. J'arrive tout droit avec le Cuer et Bel-Acciieil au lieu où sont suspendus divers objets rappelant la toute-puissance de la femme et la faiblesse de rhomme qui se soumet à ses caprices et, s'abaisse, pour lui plaire, aux conditions les plus humiliantes. Le Cuer contemple ces objets, et, surpris à leur vue, il demande à Bel-Accueil des explications que celui-ci s'empresse de lui fournir. Pour long que soit le développement, je le donnerai tout entier, parce que nous y trouvons unis au nom d'Aristote ceux de Virgile et de Samson, comme il arrive d'ordinaire chez les trouvères et les imaigiers qui se sont inspirés de ce thème.
« Et quant ilz eurent passée la première porte et furent soubz le portai, le Cuer apperceut en la voulte du portai pendue une corbeille faicte d'osiers, ancienne et de vieille façon, laquelle pendoit à une chaigne d'or grosse comme le braz. Si pensa le Cuer qu'il sauroit moult voulentiers quelle vertu celle corbeille avoit qui n'estoit que de boys, veu qu'elle estoit à une si riche chaigne pendue. Et en regardant qu'il faisoit, la dicte corbeille s'arresta, et vit unes forces de fer toutes enrouUées qui estoient de la grandeur d'un pié et demy, de la faczon ne plus ne moins comme telles de quoy on tond les brebiz en Berry. Entre le taillant desquelles forces avoit une grosse poignée de cheveulx noirs comme tacre et longs d'une toise au plus, lesquelz cheveulx sembloient mieux de homme que de femme, tant estoient rudes, gros et letz. Si n'eust gueres regardé là, qu'il apperceut encores joignant de la dicte force, laquelle pendoit à un gros croc d'or, si vist un g fraing grant et
d'antique faczon^ une bride de cuir, une selle et ungs espérons dorez ensemble liez et penduz à une chaigne d'or grosse et forte ; et encores plus fort, car eu suy vant estoit aussi pendue une quenoille de femme remplie de lin, et le fuzeau pendant au fil de costé, atachée à deux crampons d'or fin .... .
« Les dessusdictes choses pendoient soubz la voulte, et à ceste heure parla Bel-Acueil au Cuer et lui dit en ceste manière :
« OreC lier qui merveilles as, Désirant à savoir les cas Pourquoi ces choses sont ycy Ainsi mises, et as soulcy De quoy servent, dire ce vieiilx.
Et tout premier ainsi m'aist Dieux.
La corbeille que tu voiz là Si est propprement celle-là En laquelle pendu Virgille Par une dame moult subtille, Qui lui sceust telz raisons monstrer Qu'elle le fist dedans entrer.
Disant que jamais autrement Ne la povoit veoir nullement, Et lui qui estoit d'elle pris Y entra dont moult fut repris.
Car incontinent de ce lieu Le tira jucques au meillieu, Et puis le laissa là pendu.
Son sens fut mal lors despendu, Car de tous ceulx de la cité Fut là congneu et visité.
Amours ainsi le desprisa Pour ce que toujours peu prisa Virgille le povoir d'Amours.
Or en fuz pugny par telz tours,
Comme voyez ycy endroit.
Ne lui valut alléguer droit N'estre clerc, nigromant ne saige, Il lui fut forcé faire homraaige Humblement, lui criant mercy.
Et pour mémoire est pendue cy La corbeille et tousjours sera Tant que le monde durera.
Les forces emprès que voyez Sont celles, tout seur en soyez, Dont Sanson eut longue le chief ; De quoy puis morut à meschief.
Car tant desprisoit par sa force Amours, que puis tondu de force Fut par Dalida faulcement.
Et en ce point prist vengement De lui Amours, et à bon droit.
Qui ristoire dire vouldroit Longue seroit à raconter.
Pour ce ne f en vueil plus conter.
Tu l'as ouy dire autreffoix, Ce trop je plus de dix foiz.
D'autre part la bride et la selle Laquelle tu vois là, c'est celle De quoy Aristote le saige Fut embridé par le visaige Et sellé par dessus le doux.
Tant blasma lé bien d'amer doulx Et tant le desprisa, qu'Amours S'en vengea par les subtilz tours De celle-là qui lui bouta La selle, puis dessus monta, Et des espérons lui donna Et tellement si l'ordonna Que sa science peu valut, Amours son sens lors lui tolut, Car lui qui estoit tant honneste Fut chevauché comme une beste.
Puis la quenoille que voyez
Fut celle, tout seur en soyez,.
Dont Sardinapalus filla;
Fuzeau et lin vous voyez là.
Amours aussi filler le fist
Entre femmes, et le desmist
De Torgueil dont tant se prisoit
Que les faiz d'Amours desprisoit
Mais mit fut en subgeccion,
Ainsy que j'ay fait mention. . ...» (1)
Franchissons maintenant un intervalle de quatre siècles et tombons en pleines pages de ce roman d'allure si cavalière, Le capitaine Fracasse, dans lequel Théophile Gautier a jeté à la volée la poudre d'or de ce style merveilleux dont il semble avoir emporté le secret, et que des gens, de bien mauvais goût sans doute, osent encore préférer aux grossières audaces du réalisme et aux dictions incongrues de Fécole décadente. Le baron de Sigognac, triste habitant du Château de la Misère, vient de recevoir dans son manoir délabré, le chariot de Thespis, qui transporte à l'aventure le Matamore, le Tyran, la Duègne, l'Isabelle et autres acteurs d'une troupe ambulante. Il songe à partir avec eux pour aller chercher fortune à Paris ; il hésite à s'attacher à cette troupe de comédiens ; un regard et quelques douces paroles de l'Isabelle achèvent de le décider. Mais laissons parler le maître : « La douce lueur qui brillait dans les yeux d'Isabelle triompha de la répugnance du Baron. L'attrait d'une aventure galante déguisait à ses
(1) Œuvres complètes du roi René avec une biographie et des notices, par M. le comte de Quatrebarbes. Angers, 1846, in-l^, t. III, p. 149-152,
propres yeux ce que ce voyage fait de la sorte pouvait avoir d'humiliant. Ce n'était pas déroger que de suivre une comédienne par amour et de s'atteler, comme soupirant, au chariot comique ; les plus fins cavaliers ne s'en fussent pas fait scrupule. Le dieu porte-carquois oblige volontiers les dieux et les héros, à mille actions et déguisements bizarres : Jupiter prit la forme d'un taureau pour séduire Europe ; Hercule fila sa quenouille aux pieds d'Omphale ; Aristote le prud'homme marchait à quatre pattes, portant sur son dos sa maîtresse, qui voulait aller à philosophe (plaisant genre d'équitation !) toutes choses contraires à la dignité divine et humaine (1). »
Bien que la maîtresse d'Alexandre, qui s'appela Campaspe, n'ait rien à voir à la légende d'Aristote, c'est à ce piquant récit que Victor Hugo a songé dans ce passage des Misérables {V^ édition, 1862, t. V, p. 126) où il dit du bailli de Ferrette : « H avait été le camarade de plaisir de M. le comte d'Artois et, à l'exemple d'Aristote accroupi sous (2) Campaspe, il avait fait marcher la Guimard à quatre pattes, et, de la sorte, montré aux siècles un philosophe vengé par un bailli. »
Ce qui prouve peut-être encore mieux que toutes ces citations la popularité du Lai d* Aristote, ce sont les représentations figurées qu'on en a faites. « Nous en possédons plusieurs, dit M. Gaston Paris, appartenant
(1) Le Capitaine Fracasse, édition illustrée par Gustave Doré, in-4o, p. 34-3o.
(2) Il y a dans le texte sur, mais la faute d'impression est évidente.
ibyGoogi^
aux différentes variétés de la sculpture, qui remontent au moyen âge; si nous avions conservé quelques-unes des innombrables peintures dont nos ancêtres décoraient les salles de leurs habitations, nous y verrions bien souvent retracé ce sujet favori, qui plaisait au pinceau du peintre et à la malignité du bourgeois. Voici le curieux témoignage qu'on lit dans la traduction en vers du Pamphile, par Jehan Bras de Fer de Dammartin. . . ; Pamphile ayant allégué l'aventure d'Aristote comme exemple de la ruse des femmes, la vieille à qui il. parle lui répond :
Mais chou que d'Aristote dis, Qui fu chevauchiés, lonc tes dis, Appocriffe est, non escriture ; S'a ge Yeue en mainte peinture Femme chevauchier Aristote ; Or n'i a villain qui n'en rote, S'en ont une rieulle commune :
S'aucuns Vient à crasse fortune, l\ dit : « Pain moy chy Aristote Dont la femme fait haritrote (1). »
Les peintures ont disparu, mais les représentations figurées sur la pierre, sur le bois et sur le cuivre, sont parvenues jusqu'à nous, quelques-unes, tout au moins, mais cependant encore assez nombreuses pour que nous ayons droit d'en conclure que le Lai d'Aristote jouit alorsd'une vogue vraiment exceptionnelle. Les sculptures que l'on voit à la Cathédrale de Rouen sur la miséricorde
(1) Romania, XI, p. 139.
d'une des stalles du chœur et au portail de la Calende, celles de Saint-Pierre de Caen, de Saint-Jean de Lyon, d un pilastre du château de Gaillon, maintenant à Paris dans une des cours du palais des Beaux-Arts, ont été assez souvent décrites et même reproduites par la gravure pour qu'il suffise de les rappeler ici (1). Ajoutons encore une petite plaque d'ivoire dont la gravure a été donnéepar Montfaucon dans son Antiquité eœpliquée (t. III, 2^ partie, p. 356, pi. 194), et deux aquamaniles en cuivre jaune qu'on a pu voir à Paris aux Champs-Elysées, en 1880, à l'exposition des beauxarts appliqués à l'iadustrie et qui appartenaient alors, l'un à M. Chabrière-Arlès, l'autre à M. Spitzer. Je les
(1) V. sur ces différentes représentations d'Aristote chevauché : M. de Guilhermy, Les Fabliaux représentés dans les Églises {Revue générale de Varchitecture et des travaux publics de César Daly, 1840, col, 383- 396); A. Héron, Œuvres de Henri d'Andeli, 1880, p. xxxhi-xl; A. Gasté, Un Chapiteau de V Église Saint-Pierre de Caen, 1887, p. 37-54. — V. en particulier : Pour Rouen : E.-H. Langlois, Notice sur les basreliefs des stalles de la Cathédrale de Rouen {Mém, de la Soc. d'Émulation de Rouen, 1827, p. 12-38) et Stalles de la Cathédrale de Rouen, 1838, p. 172 ; J. Adeliiie, Les sculptures symboliques et grotesques {Rouen et environs), pL 39, et p. 73-78 et 206-210; pour Caen : Abbé de la Rue, Essais historiques sur la ville de Caen, t. I, p. 97, et A. de Caumont, Abécédaire ou Rudiment d'Archéologie {Arch. rel), 2c édition, p. 307 ; pour Lyon : L. Régule, Monographie de la Cathédrale de Lyon,\p, 201 et pi. R, no 2. — L.-J. Guenebault {Dictionnaire iconographique de l'antiquité chrétienne et du moyen âge, 1843, 1. 1, p. 91, col. 2), mentionne à l'article Aristote, la sculpture en bois des stalles de Rouen, la sculpture sur ivoire figurée par Montfaucon, les bas-reliefs de Saint-Jean de Lyon et du château de Gaillon; il ne dit rien du chapiteau de Saint-Pierre de Caen, ni des bas-reliefs du portail de la Calende de la Cathédrale de Rouen.
(1) Fabliaux ou Contes.., du XII^ et duXIII^ siècle, éd. Renouard, 1829, t. I, p. 280-281.
(2) Un Chapiteau de VÉglise Saint-Pierre de Caen, p. 39, note.
ai mentionnés dans Tintroduction aux Œuvres de Henri Andeli, p . xxxirr-xxxi v et xxxix-xl) , et rappelé (p. XLv) d'après Legrand d'Aussj (1), qu'un tableau de Spranger, datant du commencement du xvii*' siècle, gravé par Sadeler, représentait Aristote chevauché par la jeune Indienne, et qu'au salon dé 1885 {Addition) un tableau de Henri Lehmann, dont la lithographie a été donnée par M. A. Lemoine, dans le journal l* Artiste, figurait la même aventure. M. A. Gasté a cité (2) de plus, d'après Nagler [Kunstlerleœicon, I, 239) une \
gravure sur bois, en clair obscur, sur le même sujet, de HansBaldung, surnommé Grun.
S'il ne se rapporte pas à Aristote, le groupe exposé par M. Pépin au salon des Champs-Elysées, en 1891, rappelle du moins la légende. M. Olivier Merson en rend compte en ces termes dans le Monde illustré (nuniéro 1790, 18 juillet 1891) : « Un jeune poète qui porte sur ses épaules une femme à "califourchon, fléchit et tombe à terre, souriant encore au poids qui l'opprime. Bien construit et bien ajusté, ce groupe réunit dans un bon ensemble des morceaux: auxquels il n'y a rien à redire. »
D'heureux hasards feront peut-être découvrir d'autres figurations qui sont demeurées inconnues ; je l'espère d'autant plus que la chance m'a, à cet égard, singulièrement favorisé. Je puis en effet signaler une représenta-
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PFOMAJV'S INFLUENCE, 69
the impressions received in infancy and childliood color the remainder of life; they are stamped in indelibly. My wife ! if in my early days I had known such a being as yourself, I should hâve been happier and better as a child ; even as, as a man, I hâve been inade better by associating with you. What an influence for life^ for eternity, do you exert upon my soûl! I am happy, I am benevolent, I hâve pleasant thoughts^ and, though far from home^ would ever be happy while memory lasts, could I withdraw myself from the world, the world with which I hâve no sympathy^ the world of people for whom I care not^ this world of the Indian Océan !
"Ah^ my Dita! you are yet sleeping. Soon you will arise, go early to church, say prayers for ail, even for me, Dita j and God will answer such prayers, and bless me in some way I know not of. Ah, had I the power to influence your dreamvS^ and that you might wake to find them true!"
On Christmas day, as a substitute for the lackîng reality, the midshipmen had a merry make-
70 A BARMECIDE FEAST.
believe dinner^ — molasses and water for port wine^ a magnificent ^^ no-turkey/' etc., — congratulating themselves aloud, for the benefit of listeners, on their forethought in having secretly, wliile in Eio, provided so bountifuUj for the occasion, drinking so many toasts, and making such noisy speeches, apparently carousing so deeply as to induce the belief among the sailora that they were ail intoxicated, especially as they repeatedly called the steward to carry ont the empty bottles. Going on deck after dinner, the sailors regarded thein witli intense curiosity and open-mouthed grins, in anticipation of the expected sequelj but perceiving no symptoms of the supposed drunkenness, as they preserved the customary grave deportment of passed midshipmen ^"^on their dignity," the grins gradually subsided as the truth dawned upon their minds, and the game became apparent. " And so the frolic was over; but we were misérable enough, after ail, in spite of our gay make-believe."
In painful contrast with this innocent frolic was the grand dinner of the ward-room, with its unlimited supply of Champagne, etc.; "where
tion figurée du Lai cVAristote, que personne n'a jusqu'à présent mentionnée : c'est une frise en bois sculpté, faisant partie d'une collection de boiseries formée par un amateur de Saint- Valery-en-Caux, à la suite de longues et patientes recherches dans les campagnes environnantes ; ces boiseries appliquées au plafond et contrôles murs d'un petit salon qu'elles couvrent entièrement, offrent un ensemble assez disparate, mais dont les éléments sont fort intéressants à étudier.
La frise dont il est ici question appartient à la fin du xv^ siècle ou au commencement du xvi^ ; elle est divisée en trois compartiments qui représentent, de la gauche à la droite du spectateur, les sujets suivants : Judith et Holopherne, Samson et Dalila, et enfin Aristote chevauché par l'Indienne. Comme on le voit, c'est partout la glorification du pouvoir de la femme. Je me bornerai à décrire le dernier sujet, qui me semble une des figurations les mieux réussies et les mieux conservées de la célèbre légende.
Vêtu d'une longue robe, la tête couverte d'une coiffure dont la partie extérieure est ornée d'an médaillon, la selle au dos, le mors à la bouche, Aristote est à quatre pattes ; il se soulève sur les deux mains et laisse ses genoux traîner sur le sol. Son visage d'austère philosophe fait voir une certaine expression d'angoisse ; peut-être entend-il à ce moment la voix railleuse d'Alexandre.
La damoiselle qui le chevauche tient la bride de la main droite et force Aristote à tourner la tête de
manière qu'elle fait face au spectateur ; de la main gauche elle brandit un fouet formé de plusieurs cordes tordues qui passent derrière sa tête tournée sans doute vers la tour (qu'on ne voit pas) d'où Alexandre contemple la scène. Les plis flottants de sa robe tombent jusqu'à ses pieds ; son buste est serré par une casaque modelée avec le relief d'une armure ; une chaîne formée de maillons rectangulaires entoure sa taille ; elle porte sur la tête une coiffure à pointe, un hennin, assez semblable à l'ancien bonnet des Cauchoises. Les costumes sont traités avec beaucoup de soin dans tous leurs détails. La tête de la jeune fille est d'un dessin un peu lourd ; celle d'Aristote est pleine d'expression.
Si j'avais un vœu à formuler, ce serait qu'un spécimen aussi intéressant par son sujet et par son exécution de l'art des anciens huchiers, entrât dans une de nos collections publiques. Il y rappellerait le souvenir du vieux trouvère normand, j'oserais presque dire rouennais puisqu'il habita notre ville, de l'ingénieux conteur qui sut, avec tant de finesse et de mesure, chanter les charmes tout-puissants de la femme, cet invincible pouvoir que l'auteur de Faust appelle das ewig-weibliche, V éternel féminin.
A STRANGEJ^'S MISER TES. 73
lîght; we hâve been consuming two hundred and ten gallons of fresh water for fifty days, and as raany pounds of beef or pork, to say nothing of beans, bread, etc.; we sball soon hâve to go on rations ! At any rate, if we go to Batavia, we shall hâve fine appetites. Only thinkj Dita, of the fine fat dogs, nice rat pies, cat-and-mouse stew, and the élégant bird's-nest soup ! How fat we shall ail get ! "
After a rnn of sixty-two days, the Plymouth came to anchor in the roadstead of Batavia.
The following extract from "A Seven Months' run around the World/' by James Brooks, depicts very graphically the miseries of a stranger in a strange land, only briefly alluded to by Fry, in his Journal.
" What a misérable life it is to be in a country where you can understand nothing throiigh your ears, except the yelling and mewing of cats, the barking of dogs, and the crying of babies, strapped on their mothers' or little sisters' backs ! Even dogs bark, not in English, but in a Japanese way. The baby-crying is the only
74 NEW SIGHTS,
real familiar sound to greet my ears. The cocks hâve a new way of crowing^ and the hens of cackhng. None of the birds sing as our birds sing, if any of them sing at all^ though they inake an infernal noise for birds. There are no sheep to bleat and make yoii happy; and the cowS;, if there are any, and the bulls^ but very feW; are so well drilled they never low or roar. The temple bells^ even, are not our bells. They do not speak English, or French, or Gerraan, or any other European language, but utter notes of their own. 1 should, therefore, hâve the blues in such a deaf and dumb land^ if American and English friends had not sprung up in ail directions, The fish. ail, are new fîsL as welI as the birds ; the trees, most of them, new trees; the flowers ail new, if we had not imported many of them into America. I cannot even go a-shopping alone, where there is anything wonderful to buy. I cannot tell what I want : and when I do^ I cannot get at the price of it, especially in measures and weights, ail new to us. and worse, by fa)', than the kilometers and kilogrammes of our French and Continental neigh-
SPEECHLESS CURIOSITY. 75
hors. If the rascals that went to work at that Tower of Babel had had any idea of what a confusion in the world they were making, do you tliink they would hâve tried to build it? Hère I am in a Yeddo street, staring and stared at, knowing nothing, and profiting nothing from Greek, Latin, or some considérable smattering in several European tongues. I would (perhaps?) give up ail my five or six years of Greek and Latin if I could only speak five or six words of Japanese, — such as, * What's the price of this or that?' or, ^Show me some silks, or crapes, or satins, or fans, or lacker, or copper engraving.' Hère are thirty-five millions of living Japanese, and I hâve spent years of my life studying dmd Latin, and deader Greek (I would do it over again, though), and I can't read the names of the streets, or the numbers of the street ! I do not know even my letters ! I want to ask a million of questions^ — such as, -How do you weave or spin that ?' or ^ carve this ? ' or, ^ Why do you stable your horses' heads where we put the horses' tails?' 'Why do you mount your beasts on the wrong side?' 'Why don't you use