‹ La légende d'Oedipe [microform], étudiée dans l'antiquité, au moyen-âge et dans les temps modernes, en particulier dans le Roman de Thèbes;Chapitre 35 sur 94 · ET LEURS SOURCES · texte numérisé non relu

ET LEURS SOURCES

Mss. B (C).

Descouvert ont le fil iôr roi D'un sydoine qu'il ot o soi.

Cil fu petiz, ne sot le sort, Ne ne s'aperçut de sa mort ; Tendi ses mains et si Iôr rist, Com a sa nourrice fesist ; Et pour le ris qu'il a geté, Commeû sont de pieté,

Et dient tuit : « Pechié feron Quant il nous rist, se rocion(s) .»

LES DEUX RÉDACTIONS Ms. A.

215 Li enfes ot Je jour plôré, Endormis ért pôr le lasté :

Familleus ért, si se môroit, La faims l'ot fait forment des-

[troit.

L'nns d'eus le prent, si le des-

[coevre, 220 L'erifess'esvelle, les oels oevre.

D'nn sydoine ért envolepés.

Qnimô't ért bons, a or listés; Osté l'ont tôt hors des drapiaus.

L'enfes estoit mervelles biai-s, Tendi ses mains et si Iôr rist, Com a sa nourice fesist.

Li uns a l'autre resgardé, Commeii sont de pieté ; Tuit troi commencent a plôrer, A paine pueent mot former.

Font il .-«Môlt grant pechié fe- Se nous cest enfant ocions;[rons.

Mais ichi vivre le laissons, Dirons Je roi ke mort l'avons, »

Li uns a dit : « Or esgardons Par qrel mesure le lairons.

Commandé nous fu sôr nos fois, Quant ça nous envoia li rois.

Que nous cest enfant ociriens, Et grant avoir en avérions.

Çou que ferons soit par concorde, Que nus de nos ne s'en descorde; Car se li rois l'apercevoit, Tous les membres nous trence-

[roit ; Mais afionmes ent nos fois Que nus de nos n'iért si destrois Qu'il accuse son compaignon, Ne pôr môrir ne pôr prison.

Le sairement que nous fesimes, Par grant destréce le plevimes,

22/| biax ; 229 tôt; 244 menbres ; 1 1 1 ^ gite . 112/? conmeù sont de ^^•^^ G^^' pitié ; C c. s. de grant pitié.

252 LK UOMAN DE THÈUES.

Ms. A. Mss. B (C).

Que cest enfant ocesissiens.

N'est a tenir, mais est grans

[biens Qu'aucun engieng trouver puis-

[sons, Par coi l'enfant vivre laissons ; Miusnousen vient mencoingne

[dire

Que sans niesfait l'en faut ocire.

Aucune C( se li laisonmos Que del tout ne nos pei ivromes :

Andeus les pies li i-ôons fendre, Et a cel caisne la suspendre ; Que se li rois nous en destroint, Que li môstrons aucun drap taint,

Si que tôt sanglent le laissâmes, Et les membres li dosi)içames, Ce pôrons dire par vretc, Que en sommes ensanglentc ; El s'il est lasus encrués, Estra, je cuit, anuit trôvés, Et tosl venra, par aventure, Aucuns ijreudons quin prendra

[cure. »

Et respondent si compaignon :

« A cest conseil nous entre-

[ron(s).»

Et tuit fianciérent 16r fois Que cis consaus iért tôs secrois.

Amsdeus les pies li ont fendu, Et a .j. caisne l'ont pendu ;

Plorant s'en tôrnéreut tuit troi, Pendant laissent le 111 le roi.

Dient au roi :«Seur.> soiiés, Des or mais vous esjoïssics;

253 puissions; 254 laissions; 26G et quen; 2G8 nestra ; 273 toi; 274 crt ; 277 tôt iij ; 280 v^-. je considère es fonms abrégées ln)s fréquentes

Andeus les piez li ont fendu, IK Puis l'ont a .j. chenne pondu; Par yce Vont pendu lasus, Que testes nel menjassent jus.

Or s'en tôrnent li serf tuit troy, Pendant laissent le fil le roy. 120| Dient au roi : «Seiirs soiez, Des or mais vous esjoïssiez;

1 1 G C chesno .

Ms. A,

Se des vis vous pdés garder.

Ne vous estuet les mors doter.»

Cist ont le roi asseuré, Mais traï l'ont et onganc :

285 Carli enfes ki on haut pent Ara secôrs procainemant.

Li rois qui cel pais estoit En la forest le jôr caçoit, Et vint illoekes cevaucant;

2<jO Forment oï crier l'enfant.

Pollibus ot cil rois a non, Bien rosambloit fix a baron; Garda amont et vit l'enfant, Pitié en ot et hide grant;

295 Sonna son cor de grant randon, A lui viegnent si compaignon.

Espars estoient près et loing, Cuidiérent tuit ce fust besoing; Laissent leur cache, tuit akeu-

[rent,

300 Avis lôr est que trop demeurent; Vienent courant à lui tôt droit Desous le caisne ou il estoit; Demandent lui :«Sire, c'avés?»

— «Signeur, fait-il, or esgardés;

.'i05 Qui vit aine mais si grant mer-

[velle?

Tex ne fu mais ne sa pareile.

Pôr Diu montés môlt tost lasus, Et cel enfant me metés jus. »

— Icil ont amont regardé,

•'^10 Mervelles sont espôenté; Il ont paôr et grant pitié, Et durement sont mervillié.

Li enfes sôvent se pasmoit, A la foie s'escrioit, 315 Los bracelés a lui jetant, Et aloit ja trestous môrant.

n^, v^, comme représenlanl nous, vous, dans l écriture du scribe; 298 et 290 tôt.

Mss. B(C).

Se vous pôvez des vis garder, Les mors ne vous estuet douter.»

Jjien ont lôr roy asseuré, Mais trahi l'ont et mal mené.

Orli enfes qui en haut pent Avra secours prochainement.

Par ycel bois vait chevauchant, Com fortune le vait menant, Li rois de Phoces la cité, Qui a l'enfant pendant trôvé.

130 /? si comme, C Si com f. vet m.; 131 Z? des Phoces, (7 de Phoces (cf. 212 ^ Forches, C Fonches) ; 132 B trouve, C trove.

LiL ROMAN DE TIIÈIJKS.

Ms. A,

« Tolés, font il, que piiet cou

[estre ?

l)e cest enfant ki en fn mestre?

Aine mais nus liom no vit 1(^1

[plaît;

320 Qliî pnet estre qui a cou fait ? Gardés ne soit fantosnieiie.

Ou ce soit fait par sorcerie. »

— Ce (list li rois : <( Je n'en sai

[plus;

Mais montés, si le metés jus. »

325 —Qui donc veïst liasler serjans, Et descendre des auferrans; Isnèlement au caisne keurent, Montent amont corn plus tost

[[eurent;

Qui les veïst amont ramper, 830 Et l'un a l'autre amont bouter.

Tant ont rampé de brance en

[bran ce

Que l'enfant tinrent par la hance:

Les loiiers ont tôs dej^eciés, Quili érent bouté as pies,

335 Despendu ont le fil le roi.

Dans Polibus l'emporte o soi, Nourir l'a fait, si l'a tant cier Corn s'il l'eust de sa mouiller.

Li rois meïsmes li mist non,

340 Et Edipus l'apela on :

Icis non sone tôs par létre, Li rois meïsmes li ôst métré.

335 au roi.

Mss. B (C)

Despendu ont le fil le ro}-.

Dans Polibus l'emporte o soi ; Nourrir le fait, si l'a tant chier l-^" Corn s'il l'eust de sa moullier.

133 Blorroy.

Mais ce n'est pas seulement par les détails et par la forme que BG diffèrent de A ; ils représentent, non pas un manuscrit de la rédaction originale altéré au gré du copiste ou selon le goût d'un jongleur ou du seigneur pour lequel il modifiait le texte primitif, mais un véritable remaniement, lequel est postérieur de plus d'un siècle an texte fourni par A. Le remanieur était plus savant, ou seu-

lement plus pédant que le trouvère original, et nous sommes persuadé qu'il a revu le poème, la Théba'ide de Slace sous les yeux, croyant donner ainsi à la naïve production du XII* siècle plus d'exactitude, mais n'arrivant le plus souvent qu'à en altérer le caractère, sans y ajouter aucune beauté. Une rapide comparaison des deux rédactions nous édifiera sur leur valeur respective, et montrera qu'il n'y a pas lieu de voir dans A, comme on en serait tenté tout d'abord, un développement du texte original, dont BC serait le représentant direct, mais qu'au contraire c'est la rédaction représentée par BG qui constitue un vév\id.\A<?. rifacimento. L'analyse détaillée que l'on vient (lo lire nous permettra d'être ici plus bref.

Une différence capitale sépare le remaniement de son modèle, c'est l'insertion d'un long passage entre la mort de Parlbénopée et la bataille où s'égorgent Étéocle et Polyaice. Se conformant à la donnée de Stace et à la tradition classique, Fauteur du remaniement fait mourir Gapanée foudroyé par Jiijjiter. Il commence par abréger en six vers la description des funérailles de Parthénopée à Thèbes et du deuil d'Antigone; jl supprime le long récit, tout à fait dans le genre homérique, par lequel DuceiAs metAdraste au courant de ce qui s'est passé, c'est-à-dire de la mort et des funérailles de son seiii^neur (A 13211- 6G9), puis il raconte en 754 vers la mort de Gapanée, non sans allonger le récit par des détails inconnus à Stace, comme on le verra plus loin. Notons d'abord que les deux vers de transition qui précèdent l'interpolation (.1. mes en vetpoingnant en l'ost. Qui le dist as Grejols rnult tost) sont reproduits, avec une variante sans importance*, immédiatoniont après, ce qui nous semble accentuer encore le car.ictère de Pinterpolation et l'exclure formellement du texte original. D'autre part, après avoir consacré une vingtaine de vers à nous montrer Gapanée qui veîUe au

' .1. mcsagier eu vct en l'ost.

salut de rarmoc et, lo jour venu, fait armer les chevaliers pour les conduire à la bataille, il indique lui-même la source où il va puiser :

(v. 25) ^ Tout droit en la cité les mainno, Mes mull i reçut malc estrainne ; Le jour fa mort en tel manière, Qui sur toutes autres estfiére, Si comme Huitasses le descrit, 30 Oui le voir en sot bien et dit, Et je, s*il vous i plest entendre, Vous eu sai bien la cause rendre.

De même, dans la description des jeux, au v. 4 193, où A donne : Si corn rcstorc le raconte, BC renvoient encore à Stace: Si com Estaccs le raconte. Le ms. Ane renvoie qu'une seule fois à son auteur, en le nommant expressément : 5/ com clist li livres d'Estace, v. 9815, où les trois manuscrits s'accordent'; il est vrai que c'est dans l'épisode de Daire le Roux, où Stace n'a rien à voir. Dans trois ou quatre autres passages, le texte renvoie, dans les trois manuscrits, aune source, sans la préciser: Car, si com (lient li actour, L'ainsnéc estoit molt la yensor 1577-8 (il s'agit d'Argie, l'aînée des fdles d'Adraste, et ce détail n'est pas ■ dans^'stace); — Cou est ../. jeus, ce dit Vestorc, Dont cil qui raint a molt de glore 4145 ; — CV^ ,/. seul cop son père ocîst, Ensi comme Vestoirc dist 395-G.— Je vois dans cette circonstance, et dans la préoccupation de l'auteur à s'appuyer sur une autorité indiscutable, une nouvelle preuve que ce long passage ne se trouvait pas dans le manuscrit qui servait à l'auteur du remaniement. C'est à la faveur de cette référence qu'il donne comme étant de Stace des détails qui lui sont parfaitement étrangers. Ainsi, la bataille qu'il raconte ne ressemble nullement à

» Texte tZ.' C ; li est conforme, sauf l'orthographe. Us variantes données sans indication de manuscrit appartiennenl ii D. 2 Le scribe ignorant de B écrit : Estauce. 29 lluitasco uous descrit ; 32 vous eu di bien.

celle du livre X de la Ihcbaïde. Elle ne renferme que des généralités, et ne fournit pas un nom propre ; il n'y est d'ailleurs pas dit un mot du dévouement de Ménécée. En revanclie. Fauteur parle longuement de la baute taille de Capanéeetde sa femme. Nous demandons la permission de citer ce passage, qui est un modèle de l'art de parler pour ne rien dire ; on jugera ainsi de Tinfériorité du remanieur par rapport à l'auteur du poème original :

(v. 72) Envers les autres semble montre : Mult par est granza desmesure, Grant merveille est que rien lidure ; 75 L'en ne pôoit trôver si grant, Si prcuz, si sage, si vaillant, Nul clievalier en nesun règne, Fors seulement lui et sa famé ; Sa moullier avoit non Evaine, 80 N'ot si grant famé en tôt .j. règne; Ou païs dont èle estoit née, Ne tu onques si grant trouvée; Onques ne fu famé si granz, Ele iéri du linage asjaianz.

, 85 Si fu S;^s sires ensement,

Pôr pou ne sont andui parent ; Bien aviennent ensemble andui, Mes ses sire iért graindre de lui ; Il estoit bien .ij. piezet plus 90 Graindre qne èle ne que nus ; C'est li graindres de toute l'est.

.1. cheval a qui mult vet tost, etc.

Et Tauteur nous raconte l'histoire merveilleuse de la naissance de ce cheval, donné à Gapanée par Adraste, qui le tenait, non pas d'Hercule comme le vent la tradition, mais du fils du comte de Venise, qui le lui donna pour sa rançon. Il était, dit-il, a engendré de Nortun (\^ fortin) et ^//yt'C)) (c'est-à-dire do Neptune et d^une cavale), et fut recueilli par un paysan, qui le vendit 300 besants au fils du

74 Graiit merveille est com {lis. comme) tant dure; 77 tout uu re^ne ; 79 U Eucimc, C Euaiao; 88 B ses sires, G sou sire.

comte de Venise. Il y a ici un souvenir des vers 7955-8 de A (Tolomcs (lis. Tijdchs) ot .j. ceval noir, De ce ccval vos (lirai voir : Amenés fu (Vautre le ftiin^ Engenrés d'ive et de i\itun*), vers qui manquent dans BC, sans doute par un simple hasard. — Armure de Ca[)anée : le bouclier fat fait (( outre Saint'Evron (B Curon) », expression à rap[)roclier de celle-ci : Qui fu fais outre saint Thomas , laquelle s'appli(|ue au char d'Ampliiaraiis, et est sans doute sortie, comme la première, de l'imagination de Fauteur, car on ne voit pas comment on pourrait expliquer ces prétendus noms de lieu.

Capanée, reconnaissant qu'il ne peut lutter en rase campagne contre les Thébains, songe à employer la ruse : il se propose d'attaquer le lendemain la tour de Daire en partie ruinée, pendant que les Thébains célébreront la fêle de la fondation de Tliebes. C'est ce qui ressort de l'explication qu'il donne plus loin ; car dans le discours de Capanée, communiquant son projet à ses compagnons, le texte n'est pas clair :

(v. 246) Domain, entour cure midi, •

Doivent leanz une grant leste Fère de l'ancienne geste, Si com Gadnius, qui fist la vile, 50 Fu mis ilec en une pile,

Dont Antheon fu engendrez, Qui après fu en cerf muez, Pôr la déesse qu'ot veiie 254 En la fontaiue tôte nue.

Le combat cesse, et le lendemain matin les barons s'arment pour exécuter ce plan ; l'auteur oublie donc qu'il a annoncé la mort de Capanée pour ce jour-là, mais c'est pour lui de peu d'importance. Il s'interrompt ici pour décrire le temple où a lieu la fête : on y voit les statues de Mars et de Vénus, et des peintures qui représentent

* Ms. duQicua.

251 dun.

LES DEUX IlÉDACTIONS ET LEURS SOURCES. 259

Gadmus cherchant sa sœur Europe, tuant le dragon et en semant les dents d'après le conseil de Pallas, puis fondant Thèbes avec l'aide d'Echyon {mss. Ethyon), et enfm épousant Ilermione {B Hermonia). Ces détails ne lui étaient pas fournis par Slace, et il ne commence à le suivre réellement qu'au moment où Capanée escalade les murs par la brèche que ses hommes viennent de pratiquer. Ici encore l'auteur fait preuve d'érudition, et ajoute des noms propres à ceux que lui fournit son modèle au commencement du livre III, v. 179-213, où le vieil Aléthès rappelle les malheurs de Thèbes.

Le discours de Capanée bravant le ciel ne contient pas moins de 58 vers (443-500).

(v. 457) .... Ou sont ore tuit votre dé^ ?

Mars, Venus et Hermyoué,

[Et] Juno et Leuthocoë, 60 Et Palainon et Agave,

Qui pour le despit de lor dé

Furent puis mort et forsené?

Et Bacus li fiuz Semeié

Qu'il ont deu du vin apelé, 05 Et Arnphion et Nyobé,

Et cil qui dedenz furent né :

Dauz Ecbiou et danz Calcas,

Dame Juno, dame Pallas^, 70 Et Mautho et Thiresyas,

Et Pantheus et Atliamas,

Et tuit li dieu de ces te vile, 474 Neïs s'il estoient .iij. mile.

L'auteur a emprunté un trait énergique à un autre passage de Stace, celui où le môme Capanée s'emporte en invectives contre Amphiaraiis et ses prétendus oracles (Tfiéb, III, 615) : (c Virtus mihi nume/i et ensis Queni teneo;))

* Ici, comme plus loin, nous voyons une fonn'i dé, assurée par la rime d absolument étrangère au 7ns. A et au ledte original \'elle.^e retrouve meure dans deux autres passager, où DC offrtut un texte différent de A (cf. Grez : irez, vers correspondant à 5125-8 A).

- Ici, l'érudition de l'auteur l'emporte un peu trop loin,

404 qui oui dcu de viu; 407 BC Etliion.

malliourousciiicnt il n'arrive pas ù la concision de son modèle :

(V. 481) Ma destre, m'espée, ma lance :

Ce sont mi dieu, c'est ma créance, C'est ma vertn et c'est ma gloire, Par cui j'aurai tante victoire^

Voici comme il interprète le « Primus in orbe chos fccit timory> du môme livre (v. G61), qu'il fait entrer égalemont dans ce discours :

(v. 497) Et tous les autres (dieux) ensement Ferai vivre com autre gent ; D'eus ferai tout le mont délivre, Touz les ferai a honte vivre.

Le conseil des dieux est longuement développé. Il est imité du l"^' livre de la Tlicbaïde, mais emprunte des détails à d'autres endroits du poème de Stace. Jupiter déclare d'abord qu'il ne peut changer les lois intlexibles du destin. Junon s'indigne de voir les Grecs décimés par les Thébains. Ce discours, un peu long, débute par une imitation des fameuses paroles de Junon dans Virgile [Enéide, I, 46-9) : Ast ego, qux dlvum incedo reguia, Jovisquc Et soror et conjux, una ciim gente tôt an nos Belia gero ! Et quisquam numen Junonls adora t Prxterea, aut supplex aris imponet honorem ? Ecoutons le trouvère :

(v. 513) Sire, dist èle, mult m'agriége

Que ainsi sonmes pris au piège :

Ilonnis sonmes a la roondc; N'a mes nul honme en tôt le monde Qui nos daint mes nule honnor fère :

J'en ai honte, nés du retraire.

et plus loin :

(v. 581) Je suis ta seur et sui t'espouse, De tant sui je plus vergondouse.

1 Cf. Tasse, Jérusalem délivrée, /^orira^ d'Argant :

D'ogiii dio sprezzator, e che rii^oiie Nella spada sua le^jge e sua ragionc

582 vergondouse.

Mais à la fin, le mauvais goût du rimeur éclate :

(v. 603) Certes de moi n'aurez vos mie, Des or pourchaciez autre amie ; i 5 James n'arez en moi fiance,

Ne mes ne gerron pance a pance Moi et vous ensemble en .j. lit; Faites ailleurs votre délit.

N'ai mes que faire, en moie foi, 10 Ne je de vous, ne vous de moi.

Bacchus et Hercule implorent de leur côté Jupiter pour leur patrie et rappellent le souvenir de Sémélé et d'Alcmène, et ici l'auteur s'est souvenu du discours de Bacchus au Vile livre de la Tliébaïde : ce sont les Grecs qui, par ambition, ont envahi le territoire des Thébains et veulent prendre leur ville. Cependant Jupiter vient d'entendre les menaces de Gapanée : il demande aux dieux quelle vengeance il convient d'en prendre ; tous lui conseillent de s'armer de la foudre, ce qu'il fait aussitôt.

Puis l'auteur reprend le texte du manuscrit A ; mais il néglige le discours d'Adraste aux barons pour les consoler de la perte de Parthénopée, et fait naturellement délibérer Adraste, non pas avec Polynice et Capanée, mais avec Polynice seul. Il substitue Capaneiis h Partonopeus dansées vers: Partonopeu avons perdu, Nos iiavicmes millor cscu (A 13G99-700). De même, après le désastre des Grecs, il n'oublie point que Gapanée est mort, et il donne Acastus comme compagnon à Adraste. Ici encore, il a cherché à rétablir l'accord entre le roman et son modèle. Comme dans Stace, les femmes d'Argos vont à Athènes implorer Pappui de Thésée ; mais il y a quelques différences. Ayant à leur tète Argile et Déiphile (comme dans A), elles sont rencontrées par deux chevaliers Athéniens, qui vont raconter à Thésée qu'une armée de femmes d'Argos se rend à Athènes pour implorer l'assistance du duc. Thésée est présent à Athènes ; il n'y retourne pas en ce moment, vainqueur des Amazones, comme dans Stace. Il va à la ren-

202 lE ROMAN DE THÈBES.

contre dos femmes et les amène au palais. Argie lui apprend les nouvelles qu'a apportées T/iegeus, seul survivant avec Adraste et PolUtenus * du désastre des Grecs. On sait ({ue Stace fait échapper au carnage les débris de l'armée, qui prennent la fuite après la morL des deux frères : l'auteur du Roman de Thcbes s'est rapproche de la tradition la plus ancienne, qui voulait qu' Adraste se fiit échappé seul, grâce à la vitesse do son cheval Ariou ; mais il ne parle point do ce cheval, et trouve plus commode, pour le plan qu'il s'est tracé, de faire survivre avec lui deux chevaliers, Tun pour aller à Argos annoncer la nouvelle, l'autre, Capanée, pour accompagner Adraste, et surtout pour donner plus de relief au dernier assaut de Thèbes. L'auteur du remaniement, qui avait déjà fait mourir Capanée, le remplace par un obscur chevalier, AcastusA'^ï\\. il n'est ensuite plus question.. Quand Argie a raconté à Thésée les événements qui viennent de s'accomplir, Déiphile le supplie de forcer Gréon, qui est devenu roi de Thèbes, à laisser ensevelir les morts : il le doit à Adraste, dont il tient son fief. Thésée leur promet son appui, et fait aussitôt rassembler ses barons, auxquels il expose la situation: trois cent mille hommes gisent morts devant Thèbes ; il faut venir en aide aux femmes qui sont venues l'implorer. Il envoie celles-ci en avant, et part à la tête de plus de cent mille soldats.

Ici le remaniement suit pendant quelque temps l'original vers pour vers, mais avec de nombreuses variantes, qui indiquent rintention de renouveler 'e texte. Le roi no croit pas voir des fantômes, comme dans A ; il a peur d'être pris et ramené à Thèbes, et veut vendre chèrement sa vie. Mais les femmes approchent, il reconnaît ses filles ; deuil général, elles se reposent \h pendant la nuit,

* On voit que le remanieur est peu cousêqueut avec lui-môme. D'abord il n'avait pas nommé le messager d' Adraste, i)a3 plus que lauleur de la rôdactioa représentée par A . et maintenant il lui donne le nom du mcssa;,'er que Thésée envoie à C^iéon, dans Stace. D'autre part, il appelle ici Ptditcnus le compagnon d' Adraste, qu'il appellera jiKis loin Acastus.

et, le lendemain matin, reprennent péniblement la route de Thèbes. C'est alors qu'arrive le duc d'Athènes, que les scribes de B et de G appellent par erreur Tydeiis. L'entrevue d'Adraste et de Thésée est racontée \l'une façon indépendante dans le remaniement : les deux messagers envoyés à Gréon pour réclamer les morts ne portent plus'des noms de pairs de Charlemagne {GuiarteiEngelier) ; le seul des deux que nomme le remaniement s'appelle Arlsteus : le pédant reparaît. Ils demandent à être conduits vers Gréon : il y a là des détails qui ne sont qu'une reproduction bien inutile de ceux que l'on trouve dans l'ambassade de Tydéo. G'est le cas de dire avec Cicéron que, en voulant être bref (car il Test dans la forme), il devient long par la multiplicité des détails. Gréon répond insolemment. Alors Thésée fait avancer son armée, qui compte plus de trente mille hommes ' : elle n'arrive que le lendemain, ce qui est fort peu vraisemblable. Le remaniement réduit à 26 vers les 126 vers, assez mouvementés, dans lesquels l'original raconte l'assaut de Thèbes. En revanche, comme on l'a vu, il emprunte à Stace l'épisode des flammes qui se divisent sur le bûcher des deux frères, et naturellement il amplifie le miracle, en ajoutant que les cendres scellées dans une urne s'y agitaient tellement qu'on dut les enlever. Il ajoute quelques vers pour faire connaître le sort de Gréon et des Thébains; ces vers pourraient bien avoir fait partie de l'original. Vexplicit est

I II ne faut pas s'étonner qu'il dise trente mille, après avoir dit cent mille ; le remanieur professe une certaine indifférence pour les chiffres et Ji ailleurs l'habitude de les écrire en abrégé permettait aux scribes de' se livrer a leur fantaisie, sans se préoccuper d'être conséquents. Ainsi, au \crs 3220, où A fait sortir trente mille personnes de Thèbes pour aller •^'nsevehr les quaranle-neuf chevaliers tués par Tydée, adonne trois cent mille.ce qui est exagéré, et Z? trois mille, avec le vers faux. Le ms A lui- •n.'ine, dans le dénombrement des deux armées, donne à la fin un total qui no çorn3spond pas exactement aux données. Les exigences du vers et le désir '0 donner des chiffres ronds sont pour beaucoup dans les faits de ce genre.

i.uit noter a part les formules, comme par exemple : plus de sept cents chf'valurs.

-2(34 LE nOMAX DE THÈniîS.

tr ailleurs tout autre que celui que donne le manuscrit A. Ce no sont pas là les seules différences qui existent enlro lo remaniement et l'original ; il serait trop long do les indiquer toutes, et nous devons nous contenter do signaler les plus importantes. Et d'abord, lors de l'arrivée de Jocaste au canqi des Grecs, l'auteur introduit une riche description de la tente d'Adrasle, déjà décrite au moment de l'arrivéo au château do Montllor. On y voit une mappemonde en cimi zones et la re[.résentalion dos exploits des ancêtres du roi d'Argos ; l'autour semble s'être ici inspiré du Roman i de Troie et do VEneas. Une autre addition (celle-ci absolument inepte) est celle dans laquelle l'auteur fait arrêter Favant-garde des Grecs (ai)rès l'épisode d'Hypsipyle) dans un étroi"! déiilé par le diable Astarot, sous la figure d'une horrible vieille, iiui propose à Tydéc l'énigme des pieds, et tombe morte [chict crevée) ({uand celui-ci l'a devinée. C'est de la parodie, et l'auteur ne peut invoquer ici le d.isir de se rapprocher de Staue ; aussi serais-je disposé à attribuer cet épisode à un scribe, si l'on ne trouvait cà et là d'autres preuves du mauvais goût du remanieur : nou.s en avons déjà signalé une plus haut. Par contre, il supprime l'épisode de la rencontre de Tydée blessé avec la fdlo de Lycurgue et une bonne partie du jugement de Daire. La trahison est racontée assez exactement ; le premier discours d'Otbon et celui d'Alis y sont également, mais le discours d'Âlis manque de ses précautions oratoires, c'esl-à-dn'f de ce qui en fait le mérite. Le premier discours de Créon s'y trouve aussi, mais la réplique d'Otbon a perdu la première partie. Les autres discours, qui vont du vers 10579 au vers 12080, manquent complètement. Le remanieur a trouvé qu'il y avait là un trop grand luxe de paroles : il n'a peut-être pas tout à fait tort, mais d s'csl trop hâté de courir à la fin. Deux vers de transition',

< Tandis corn il de droit conlcndent. FA cil d, la corl les alM Joaiste parole o le roi (.\ : Ains,,ucon le jugement die. En va elc parlo au roi).

placés après le deuxième discours d'Othon, l'amènent au dénouement, c'est-à-dire aux supplications de Jocaste, puis d'Antigone et de Salemandre au roi en faveur de Daire et au pardon accord.- par le roi. Mais reprenons par ordre '

Les vers interpolés au prologue : Ne parlerai de pelclicrs Ac de vilams, ne de bouchiers, semblent bien une alkisio'î au VUaui Ilcrvis et à m,gues Capet, comme le dit M Joly {Benoît de Sainte-More et le Roman de Troie in Mém Soc anlig de Norm., tom. XXVII, pag. 150 et note correspondante); mais nous croyons, contrairement à son opinion, que la date de 1312, assignée à son poème par l'éd.teur de Hugues Capet {Préface, pag. xxi), peut être acceptée, et que c'est bien à la rédaction que nous possédons, et non à une rédaction plus ancienne, que fait allusion notre remaniement, qui par conséquent ne serait pas antérieur au XIV' siècle, hypothèse que confirment d'ail- Curs et la langue de l'auteur ' et ses habitudes de moraliste et de pédant. Un autre point à noter, dès le début du poème, c'est que l'auteur du remaniement est un laïque tandis que celui de l'original est un clerc. En effet il supprime ces vers du ms. A : '

(v. 23) Do mervilleus confusions.

De grans dolours, d'ocisions 25 Conte li livres ke on fist ; Or escoutés ke il en dist.

Il ' le fist tout selonc la létre, Dont lai ne sévent entremétre; Et pôr chou fu 11 romans fais 30 Que uel saroit hon ki fust lais.

Et un peu plus loin, aux vers 121-2 {Ja n'en es tu /lus aputam, Ne a garchon ne a vilaiiï), i] substitue ceux-ci • Ja n'es tu pas fds de putain, Ne de moine ne de nonnain,

' Par cxomple. la substitution de mots modernes à des mots plus au- «itns de ^, comme seiirlc pour Irive, blasmer pour coser (chouser). ele.

/représente .ci le nom indéterminé qui précède, on; peut-être doit-on admettre une lacune de doux vers donnant le nom de fauteur

'c^ç^f^ LE ROMAX DE THÈBES.

àui iurcraient par trop dans la bouche crun clerc. Du reste, son esprit satirique se montre cà et là, par exemple après lo V 700 de A, où il intercale ce trait dirigé contre le. femmes • Car famé est tost menée (lis. mmée) tant Qiton en .net faire son talent; (il s^agit de Jocaste, ((ui accei^te sa.is hésiter la réparation (roivlipe pour lo meurtre de Lams) lUléveloppe la querelle dHEdipo avec ses camarades, i^t introduit une moralité en quatre vers pour dire que 1 oracle était la parole du diable. Les plaintes de Jocaste après la mort de Laius n ont ici aue cinq vers: c'est trop ou trop peu; l'auteur supprime aussi quelques détails intéressants dans la description des noces d'QEdipe et de Jocaste, et sur la vie que mené Œdipe dans sa prison volontaire. Dans la querelle entre Polynico et Tydée, ou plutôt dans la réception que leur fait Adraste, il se tient plus près de Stace : comnie lui il compare la beauté de ses fdles à celle de Diane et de Pallas, mais il n'est pas heureux dans le reste de l'interpolation a ce passage. Ainsi, il fait arriver les i^vinœ^s^s <l toutes nuz piel eschevelées » après avoir dit, avec A, que leur gouvernante a reçu l'ordre de les parer convenablement. On pourrait il est vrai, mettre ce vers et le suivant sur le compte d'un scribe distrait, mais il n'en est pas de môme de ceuxci où Fauteur montre peu de talent comme versificateur. Le trouvère avait dit : Ne quic ke hon de mère nés Saee dcs^ crire lor biautés (1445-6); notre remanieur connaît ces beautés :

(ms. D] Mult sont geutes et avenans, Ne trop petites ne trop grans, D'une grandeur et d'un semblant, lUen n'i avoit mcsavenanl:

Gheveus ont blois. Ions et delchis (C deugiés), Si leur descendent jusqu al pis (C piés) ; Les vis aperz et les frons blans, Grailles sôrcils et avenans ; Les iex ont vers et amourous, One honi ne vit si merveillous ;

Lons nez traitis et bien seans, Ne sont trop petis ne trop grans ; Bouches ont droites et roiaus (B traiaus), Menues denz, blanches, ygaus; Les autres cors ont assez gens, Grailles et cras(!!) et avenans.

Il abrège un peu la description de la grande salle du palais d'Adraste ; mais à propos de la tenture envoyée au roi par Sémiramis, il fait montre de ses connaissances : Cèle la fist qu'en fu j^endue, For la déesse qu'ot vaincue )), allusion évidente à Aracliné.

Dans le combat des 50, il connaît les noms des 10 chevaliers qu'écrase le rocher lancé par Tydée. De ce nombre, deux seulement semblent empruntés à Stace, qui du reste n'en nomme que quatre : Dorilaus ( zr= Dorylas) et Pladimus, G Pledimus (= Phedimus) ; un autre, Flégéon de Valparfonde, lils du roi Pliaramonde, rappelle l'expédition d'Hippomédon pour le ravitaillement, où l'on voit figurer, comme chef des Thébains, Faramonde , o^omiQ (1q Valféconde (et nom de Valpar fonde) ; les autres ont généralement une forme latine ou grecque : Tereûs, Thenelax (G Chavelax), Driauxifi Driaiiz), Pallas, Lichalas (G Lichabas) ; il faut mettre à part Falcon et Godeschaux. Les quatre vers qui suivent cette énumération nous paraissent traduits de Stace :

Touz esquassa cèle tempeste, Jambes et piz * et bras et teste ; Si les a la pierre férus Mors les a tous et confondus.

Cf. T/iéb, llj 566 : Simul ora virum, simul arma manusque Fractaque commixto sederunt jwctora ferro. Ce récit du combat semble bouleversé dans la rédaction BG, qui, outre les changements et les interpolations qu'elle îHlmet, déplace certains passages pour les transporter ailleurs (voir la comparaison que fait M. Joly du texte

* Ms. piez.

2gg LE IlOMAN DE THÈBES.

de Stace avec celui do BG, loc laud., cli. VI). Elle ne donne qu'un discours du messager de Tydée qui vient raconter la mort de ses quarante-neuf compagnons ; Eteocle ne répond pas et il n'y a pas de réplique de la part du messa-er, qui se tue dès qu'il s'entend condamner à mort nar le°roi, après avoir prononcé quelques paroles menaçantes Le discours de. Capanée contre Amphiaraus, (lui s'oDDOse au départ de l'armée grecque, est abrège. Dans l'épisode d'Hypsipyle, il faut signaler une courte description (en six vers) de la porte du jardin de Lycurgue, fort inutile d'ailleurs, et six autres vers pour peindre la beauté d'Hypsipyle; mais l'auteur a supprimé les 94 vers (3439- 3532) que l'original emploie à décrire les souffrances de l'armée grecque consumée par la soif; il y a cependant dans cette description des détails intéressants. Dans la scène où l'on délibère sur l'arrangement à proposer al o- Ivnice BG introduit une querelle entre le jeune Alhon, l'amant d'Ismène, et le vieil Othon, que ce d-mer -U" drait envoyer au camp des Grecs, et qui refuse d y aile , craignant la vengeance de Tydée. Ce développement a etc inspiré au remanieur par la première partie de la sceno, commune aux deux rédactions, où Othon réprimande vertement le jeune homme, qui veut la guerre à tout prix et pousse Étéocle à prendre un parti extrême. Cette querelle est rappelée vers la fm de la bataille qui suit la trah^on des Thébains, et où Âthon menace Othon, qui se moquait de lui parce qu'il avait dédaigneusement appelé brebis le> vieux compagnons d'Âdraste. Il est bon de noter que, dans BG celte bataille se confond avec la première, et qu U n ^ e.t'point question de l'entrevue de Polynice avec son père e smi frère ni de la trahison des Thébains. L'auteur supprime ainsi plus de GOO vers. Est-ce par scrupule et parce que celte entrevue lui paraissait invraisemblable ? On poumi. le croire en voyant cette raison donnée par les rédaction, en prose', qui la laissent de côté volontairement. Je croirais plutôt que le remanieur a voulu se rapprocher ams. du

texte de Stace. Dans la troisième bataille (seconde du remaniement), BG supprime les vers 7667-7932, c'est-àdire les vers où Ménécée reconnaît ses deux neveux qui viennent de s'entre-tuer, les exploits d'Alexis, l'embuscade de Gréon et l'aventure de Polynice qui, fait prisonnier par deux jeunes Thébains, est généreusement relâché.

Notre remanieur n'est pas toujours heureux dans les modifications qu'il fait subir à son texte. Ainsi, au début, il fait se lamenter Jocaste avant qu'on lui ait enlevé son enfant, aussitôt après ces vers : a Li rois fu mult espoentez Par le rcspons qui fu donnez ; Ocirre commanda V enfant Tantost comme il vendroit avant)), et il ne dit môme pas qu'il soit né. Plus loin, il place le temple d'Apollon, qu'il nomme assez exactement Delfox, dans (d'île de mer Galilée)), ce dont ne parle point A ; la réponse d'Apollon à Œdipe est d'ailleurs trop claire. L'auteur supprime les objections que Jocaste fait aux barons, lorsqu'ils lui demandent d'épouser Œdipe, et la fait accepter tout de suite avec joie : « Quant la dame cest los ouy, Mult fu liée, si scsjoy : Bien acreante, bien otroie Que le conseil des barons croie; Mult H plot et mult li fu bel)). Gesi là un manque de délicatesse choquant. Dans l'ambassade de Tydée, les proverbes que l'on trouve dans les discours d'Étéocle et de Tydée ont été supprimés ; il en est de même de la courte et gracieuse description du printemps placée au commencement de l'épisode d'Hypsipyle. Par contre, l'auteur surcharge la description du char d'Amphiaralis par des détails bien peu vraisemblables :

Et opiéres et o esmax Fu fez derrière li fôruaux.

Peintes i furent les .vij. ars :

Gramaire i est peinte o ses parz, Dialectique o argumenz, Et Rhétorique ojugemenz ; L'abaqz i tient Arimetique, Par la gamme chante Musique; Peinte i est Dyatliessaron, Dyapenté, Diapason ;

Une verge ot Géométrie, Une astrelaibc Astronomie:

L'une en lerre met sa mesure, L'autre [es] estoilles met sa cure.

Voilà une peinture bien compliquée ! Il y a là une imitation de la Bataille des VU ars\ cf. aussi Gacc de la Baigne, dans V Histoire littéraire, tom. XXIV, pag. 752.

Les uns funt semithon mineur, Les autres semithon majeur, Diapentlie, diapazon, Les autres diathessaron.

On peut dire qu en général A est plus naïf, BG plus savant: ainsi, bien des détails semblent puérils au remanieur, qui les supprime, ne songeant pas qu'il enlève au récit toute sa grâce. Par exemple, quand le seul survivant des 50 chevaliers Thébains entre dans la ville pour raconter le désastre au roi, A dit naïvement : Li jors se prent a esclairier, Les gens venaient du mostier, Quant cil deseent devant le roi, Que Tydeus ot mis par foi (2983-6) ; BG supprime les deux premiers vers. Et plus loin, dans le discours du messager, il moralise, tandis que A reprend le récit du combat à la façon homérique, ici comme après la mort de Parthénopée, mais toujours en variant autant que possible Pexpression. BG moralise encore, dansle discours d'Ismène auprès du cadavre d'Athon, sur la fragilité des choses de la terre et la cruauté de la mort ; il fait de même après avoir raconté la mort des deux frères, et les vers qu il ajoute à l'original sont bien faibles :

Ore sont mort andui li frère, Et pour le pechié de leur père, Que il onques nuljôr n'amèrent, Et pour ses eulz qu'il defôlérent.

Qu'il s'avoit trèt pour la dôlôr Que sa mère ot prise a oisôr * .

L'interpolation est ici particulièrement frappante.

» Mss. oisour.

Nous croyons en avoir assez dit pour établir : lo qu'il nous a été conservé deux rédactions du Roman de Thèhes, représentées, la plus ancienne par le manuscrit A* , l'autre par les manuscrits B et G ; 2" que cette dernière rédaction n'est qu'un remaniement de la première, bien inférieur à l'original dans les parties qui lui sont spéciales, et que son auteur a connu le poème de Stace ; 'A"" que ce remaniement n'est pas antérieur au xiv^ siècle, et ne saurait par conséquent être considéré comme représentant, directement ou indirectement, le texte original. G'est pourquoi nous avons pris pour base de l'analyse qui précède le texte du manuscrit A, et dans l'étude que nous publions en Appendice sur la langue du poème, nous nous occupons surtout du texte qui nous a été transmis par ce manuscrit.

Une question non moins importante que celle que nous venons de traiter, est celle des sources auxquelles a puisé l'auteur du poème original ^. La Thébaide est-elle la base de cette composition ? Il est d'autant plus permis d'en douter, que nous avons vu l'auteur du remaniement prendre en main le texte de Stace, pour renouveler l'œuvre du trouvère, aussi bien dans l'expression que dans le plan, tout en respectant l'économie générale, sauf cependant sur un point particulier, je veux parler de la mythologie païenne. En effet, le caractère le plus saillant du poème original, celui qui rend compte du choix qu'a fait

* Nous ne prétendons pas cependant que A dérive directement de l'ori- ^iiial; il contient en effet quelques interpolations évidentes, et, dans trois ou qtiatre passages, ce que M. Paulin Paris appelle des tirades perturbatrices (V. Chanson d'Anlioche^ I. pag. 3), par exemple, daus le combat des cia- 'luaute coutnî Tydée. où les Thébains sont ramenés deux fois au combat, la première fois par Corinus, la seconde par Gremius (Stace : Chromis) ; 1 auteur de BC fait également intervenir deux fois Galcrant. La collation des manuscrits (jui se trouvent en Angleterre nous montrera peut-être le vrai rapj»ort qui existe entre A et l'original ; dès à présent, nous pouvons allirmer ([u'il en est plus près que BG.

^ Pour abréger, nous nous servons de cette expression pouç désigner la rédaction représentée par le ms. A.

272 LE llOMAN DE THÈBES.

Fauteur de tels ou tels éléments que lui fournissait Stace ', à l'exclusion des autres, c'est la suppression absolue du merveilleux classique. Ainsi, toutes les fois que les dieux interviennent dans l'action, le trouvère s'abstient ou modifie les données du poème latin. Si parfois il se voit forcé de maintenir la tradition classique, comme dans h rralédiction d'CEdipe ou la réponse d'Apollon, qui lui conseille de se rendre à Thèbcs, on sent qu'il la suit contraint et forcé, sans partager pour cela les croyances des païens, et il a soin dédire, dès le début, que ces divinités qu'ils adoraient n'étaient autres que des diables qui les décevaient par des oracles fallacieux (voir v. 65-94). Il dit bien que Jupiter et Thezdfoné, prenant pitié d'Œdipe, mirent la discorde entre les frères ; mais nulle part on ne voit intervenir ni Thezlfoné, ni une Furie quelconque. 11 n'emploie pas même ce genre de merveilleux secondaire, cher à Stace, qui consiste à faire apparaître des divinités abstraites comme la Peur ou la Vertu, ou à évoquer des ombres (comme par exemple Laïus au VP livre de la Thébaïde), pour leur demander le secret de l'avenir, et Tiresias n'est même pas nommé. Il dit, il est vrai, d'Amphiaraus : (( Del ciel savait tôt le sccroi/.. .Revivre fait les homes morts, De tous nisiaus sot le latin^ y>\ mais ce pouvoir, il le tient du diable \ et cela ne l'empêche pas de lui faire dire dédaigneusement, un peu plus loin, par l'impie Gapanée, qu'il aille « au mostier ses psalmes lire ». De même, il ne pouvait supprimer ce fait capital de l'engloutissement

1 Ou plutôt la rédaction latine abrégée de la Tfiébaïde, comme nous le verrous plus loin.

2 Vers 3294.

3 Vers 3300-1. ,

4 Le Salut cVinfer nous apprend que les princes de Tenfer sont : mzebut, Jupiter et Apolin, - Sur la façon dont les Itères de TLghse et los écrivains chrétiens ont expliqué les prodiges opérés par des païen., voir l'intéressant ouvrage de M. Chassang : Le merveilleux dans t antiquité (Ay^oUornus do Tyano). Paris. Didier, 2-e édit., pag. 4a4. 466.

478, etc.

d'Amphiaraiis, mais il se garde bien de nous représenter Apollon combattant à ses côtés, ou Pluton s'indignant de voir apparaître un vivant dans son empire ; tout au plus se permet-il de dire que le héros savait « par. sort, par devinait » qu'il devait mourir ce jour-là ; il n'y a rien là que le diable ne puisse faire. Et lorsqu'il s'agit de remplacer le grand-prêtre, le comte d'Anicles propose que celui que Ton nommera fasse faire un sacrifice expiatoire pour apaiser leur dieu Mahomet, et une procession au gouffre, où chacun se rendra revêtu d'une haire, après avoir jeûné, fait de bonnes œuvres et s'être confessé ; c'est ce que l'on fait, après avoir nommé le grand-prêtre [V arcevesque) sans ((Simonie». La confession est encore signalée dans certaines formules sur la mort (v. Appendice, Syntaxe, g 3). A chaque instant, du reste, les pratiques de la religion chrétienne se trouvent mêlées à la mention des dieux païens, comme par exemple dans les funérailles d'Athon, où l'on porte des (( testes » et des (n relikes », et où Ismène, qui a perdu son fiancé, demande à son frère de fonder pour elle un couvent de cent femmes, car elle veut être (( 7ione veléey). En somme, les dieux païens, quand ils sont nommés (et ils le sont très rarement), n'agissent pas ; parfois même, Tauteur s'oublie à dire Dieu et non pas le dieu om\qs dieux, par exemple, dans le discours du vieux c( poète» mendiant, lors de l'élection du grand-prêtre; et crailleurs les dieux païens familiers au moyen-âge, Mahomet et Tervagan, sont plus souvent dans la bouche du poète que Jupiter ou Apollon. Mais le remanieur, nous l'avons vu, n'a pas craint d'insérer dans l'œuvre primitive la délibération des dieux sur le sort de Gapanée, et même de développer ce passage de la Thébaïde à l'aide d'éléments quMl emprunte à d'autres endroits du même poème, ou que lui fournit sa propre érudition : ce qui détonne étrani;einont par rapport au reste de l'œuvre, d'où le merveilleux païen est complètement banni.

Dans l'original, on rencontre une curieuse tentative pour

concilier le merveilleux du moyen-âge et le merveilleux païen. Il s\agit de l'épée de Tydée :

Galans llfevres le forja,

Et dans Vulcaiis le tresjcta;

Mj. DivESSEs ot au mauller.

Et trois FÉES au tresjeter (2189-9'2).

Et le remanieur ajoute :

Faèe estait en tel manière, Que ja riens vivans qu'il en fiére, Pour que sanc en face voler.

Qui ne muiresanz afoler.

Cf. A. Maury, Les Fées au moyen-âge.

Pour suppléer à l'absence du merveilleux, Fauteur do la rédaction originale a dû recourir à son imagination, et il a inséré dans Tœuvre de Stace un certain nombre d'épisodes : la rencontre de Tydée blessé et de la fille de Lycurgue, la prise de Montflor, Tentrevuc de Polynice avec son père et son frère, le ravitaillement, enfin la trahison et le jugement de Daire. Il faut y ajouter : le conseil où Jocaste décide d'aller avec ses filles au camp des Grecs, le stratagème d'Hippomédon, et les amours de Parthénopée et d'An- Ugone, développement inspiré au trouvère par les détails (|ue donne Stace sur les amours d'Atys et d'Ismène, mais où il a su mettre quelquo variété, quoique les deux situations fussent à peu près les mômes.

Ajoutons que les 900 premiers vers du poème, qui racontent rhistoire d'Œdipc, ne proviennent pas de Stace. Il en est de môme, à la fin, de ce qui concerne Thésée : Tauteur y a remanié complètement le sujet. Thésée revient de soumettre un vassal révolté, lorsque Adraste le rencontre et lui demande son appui pour obtenir les corps des Grecs; Thèbes est prise et brûlée, et il n'est plus question do Créon', tandis que, dans Stace, la bataille se livre sous les

1 n est vrai (lu'on peut croire, daus A, à une lacune de quehiues vers, lacune comblée par BG. qui dit que Créon fut pendu, et les Thébams emmenés captifs à Athènes.

murs de la ville, Créon tombe sous les coups de Thésée, et les deux armées se réconcilient sur le champ de bataille. Nous verrons plus loin les rédactions en prose s'accorder à dire que Thèbes fut détruite, non pas par les ÉpigoneSj mais par Thésée, et ajouter qu'elle fut rebâtie sous le nom d'Estine (Estive, Esture^ etc.), ce qui est contraire, non-seulement aux données de la Jhébaide^ mais encore à toutes les traditions anciennes * .

Si maintenant nous abordons les parties du Roman où le trouvère reproduit dans ses grandes lignes le plan de Stace, nous voyons que l'auteur conserve, dans son imitation, la plus grande liberté, au point qu'il y a heu de se demander s'il s'agit ici d'une imitation directe, ou s'il faut chercher quelque intermédiaire entre la Théhaide et le Roman de Thèbes. Une simple lecture de l'analyse que nous avons donnée plus haut suffit pour établir cette indépendance du trouvère. En effet, tantôt il abrège, tantôt il amphfie, suivant l'intérêt que lui semble présenter son modèle pour le genre d'auditoire auquel il a affaire. Ainsi, après avoir ajouté de son crû le stratagème d'Hippomédon qui simule la retraite (ce qui lui donne Toccasion d'énumérer les forces des deux armées), il raconte en quelques vers la mort du héros, à laquelle ne participe plus aucune divinité fluviale ou autre, mais il s'étend longuement su r le deuil d'Ismène et des chevahers d'Athon (Atys), à la mort de ce prince infortuné.

Les noms des portes de Thèbes concordent généralement avec ceux de Stace (VIII, 353 sqq.), sauf des modifications d'orthographe (v. 7193 sqq.). Ce sont: i'^Ogyge (=Ogygiae), B Ogive, COrgme\ T Neïste (=:Neïsta3) ; 3"" Omolaride pour

* Voir plus loin, sect. VII, l'hypothèse (pie nous émettons à ce sujet Le ms. BN, f** fr. 821 (xiv*' siècle) contienî, à la suite du Roman de Troie, l'histoire en prose de Landomata, lils d'Hector, qui commence ainsi : « Apres ce que T/iebes fu délimite, bien VG etLX ans avant que Rome fust commencée, naquit une grande balaille et périlleuse entre ciaus de Grèce et ciaus d'Athènes, etc. » On voit que l'idée de la destruction de Thèbes

était familière au moyen-ûge.

Omoloïde ( = Homoloides), BG Emcloyde] 4» Proposie (= Prœtides), B Propitle, G Propecie; 5** Electre {= Electrœ) ; 6« FicUé (lisez avec BG }>/u^e= Hypsistre) ; 7« Crimes ( = Grenfca3), BG Pi^/me5. Le nom de cette dernière porte n'est nulle part celui-là dans Stace, qui la nomme, dans ce passage, Dlrcxa culmina, et ailleurs (X, Qb^.) Dircœa turris. Le trouvère dit que, par cette porte, on va à la fontamc Dircé ; il a donc emprunté le mot Crimes {= Grenœae) et les indications sur la position des portes, non à Stace, mais à Pausanias, à Euripide, ou à tout autre. (Voir Impartie, LaTiiébaïde, e, pag. 60 sqq.). Stace ne lui a pas fourni non plus le surnom de Catolainc (B Ortheloine, G Ortholaine), qu'il donne à la porte Ogma^, -ni le second nom [Pdc) qu'il donne à la porte Homoloïdes (mais li pluisor l'apèlent Pile ) : ce qui indique à la fois et son ignorance du grec et une source latine qui avait simplement transcrit l'expression grecque tivIoli 'OfxoXwt&ç. H en est de môme des détails sur la position des portes, qui, comme nous l'avons vu, ne sont point du tout dus à son imagination. (Voir i'"^ partie, pag. 76.)

Je ne parle pas des mœurs et des usages qui, ici comme dans les autres poèmes imités de Fantiiiuité, sont ceux du xii^ siècle, ce qui amène forcément des changements dans les détails ; ni des noms des guerriers autres que les chefs, remplacés souvent par des noms de chevaliers de diverses nations ; mais les caractères mûmes des principaux personnages subissent des modifications. Tydée est ici, comme dans Stace et dans l'antique Thébaidc, le héros principal de la guerre ; mais le trouvère, opposant son courage indomptable à la prudence de Polynice, force les couleurs et en arrive à représenter Polynice comme pusillanime. Ainsi, dans l'épisode de Montflor, il propose la retraite à la première difticulté (jui se présente, ce qui lui attire de dures paroles de Tydée: aMolt avés dit comme coars, Et com bricons et corn musarsy), tandis qu'Adraste complimente Tydée : « Molt par escortais, Miex

dois jjorter corone d'or Que rois Nahugodonosor ». Et quelle mine piteuse il a, quand, fait prisonnier par deux jeunes Thébains, il les supplie de ne pas le livrer à son frère ; si ceux-ci le laissent aller, c'est autant par pitié que parce qu'ils se croient liés enverslui àcause doses droits au trône. Tydée, en pareil cas, aurait demandé à sonépée un moyen plus digne de sortir de ce mauvais pas. On ne le consulte pas toujours pour décider les attaques : ainsi, Hippomédon et Tydée, dans Pépisode de Montflor, vont prendre Gapanée pour délibérer avec Adraste; il n'est pas question de Polynice.

Le caractère de Tydée, comme celui d'Étéocle, est marqué d'un trait particuHer, inconnu à Stace et à toute l'antiquité. L'un et l'autre sont amis des proverbes et de la satire ; mais Tydée plaisante avec un air de bonhomie que n'a pas le farouche roi de Thèbes : ce Damoisèle, vous estes prise » , dit-il à Hypsipyle en la saisissant par la manche (v. 3569), et il sourit malicieusement en entendant les Thébains s'étonner qu'on ait laissé pénétrer dans la ville, avec un sauf-conduit, celui qui leur a déjà fait tant de mal.

Il semble donc difficile d'admettre que l'auteur du Roma7i de Thèbes ait réellement voulu cnromancer Stace^ Nous sommes convaincu (et c'est, croyons-nous, Pimpressionque tout le monde éprouvera en hsant l'œuvre du trouvère) qu'il avait sous les yeux, non pas le poème luimême, mais une rédaction latine de la Thébaïde. M. Gaston Paris nous dit avoir eu la môme idée pour le Roman de Troie] mais, pour ce dernier ou vage, la conclusion est loin d'ôtre aussi nécessaire, étant données les deux rédactions apocryphes du faux Darès et du faux Dictys, qui permet-

^ Il lui arrive parfois (à lui ou au texte qu'il suit) de corriger des invraisemblances ou des fautes de goût du poète latin. Ainsi, il ne fait pas allaiter Archémorus par Hypsipyle; cetle princesse, dont les fils étaient arrivés à l'âge d'homme, n'aurait pu le faire (ju en supposant qu'elle n'eût point été respectée par le prêtre-roi Lycurgue. Dans le Roman, elle est seulement chargée de sa garde.

taient à Benoît de se passer (VHomère et lui fournissaient la trame sur laquelle il a brodé son interminable poème. Malheureusement, il ne nous est guère rien resté de cette littérature spéciale, qui semble avoir eu pour but de mettre à la portée d'un plus grand nombre de lecteurs, en les abrégeant et souvent aussi en les dénaturant, les grandes œuvres de F antiquité classique. L'avenir nous réserve peut-être sous ce rapport quelque agréable découverte ; mais aujourd'hui, en Fabsence de tout document de ce genre pour ce qui concerne la Thébaïde, nous ne saurions apprécier exactement le talent d'invention dont a pu faire preuve le trouvère. A-t-il rencontré, dans la rédaction latine que nous supposons avoir servi de base à son poème, non-seulement un résumé de la Théhaide transformée selon le goût du moyen-âge, mais encore la matière des épisodes qui entrent pour près d'un tiers dans l'ensemble deTœuvre? ou bien ces épisodes sont-ils sortis tout entiers de son imagination? Quel était le degré de développement de cette rédaction latine ? Ce sont là des questions qu'il est impossible de trancher \ Ajoutons que l'hypothèse d'une rédaction latine est nécessaire pour expliquer certains traits particuliers aux rédactions en prose, et qui ne se rencontrent ni dans l'original, ni dans le remaniement, par exemple la reconstruction de Thèbes sous le nom d'iss-

1 M. Ilerm. Dunger (DieSage vom trojanischen Kriege in den Ikarbcitungen Mitlelalters und ilire antiken Quellen. Dresde, 18G9, p. 4(3-47) croit que Konrad de Wurzbourg a dû trouver le germe des modifications qu'il fait subir à la tradition classique, dans son po^nae de la Guerre de Troie, dans les innombrables notes marginales dont étaient enrichis les exemplaires des auteurs anciens en usage dans les écoles. On pourrait croire de même à l'existence <le scholio^ sur la ThéhahU. autres que colles qui nous sont parvenues, et dont aurait profité l'auteur de la rédaction latine que nous supposons ; mais il nous semble dilUcild d'admettre que ce soit le trouvère lui-même qui ait utilisé ces noies.

2 Voir section VII; pour les prétendues traductions d'Orose, voir également sect. VII.

Section V.

Benoît de Sainte-More est-il l'auteur du Roman de Thèbes?

La question la plus importante, après celle des sources de notre poème , est celle de son origine. Quel est l'auteur anonyme du Roman de Thèbes? Cet auteur peutil être Benoît de Sainte-More ? C'est ce que nous allons maintenant examiner.

Quand nous avons lu pour la première fois le Roman de Thèbes et le Roman de Troie^ encore sous l'influence de l'opinion émise par les auteurs de V Histoire littéraire^ now^ avons surtout été frappé, comme on l'avait été jusqu'ici, de la ressemblance des procédés employés dans ces deux ouvrages, comme aussi dans VEneas : absence du merveilleux païen , amour des descriptions et des formules, etc. Mais les arguments présentés par M. Joly dans son édition du Roman de Troie (Paris, Vieweg, 1870-71, 2 vol. in-4°), pour prouver que le Roman de Thèbes est postérieur au Roman de Troie et appartient à un imitateur de Benoît de Sainte-More, ne nous paraissaient pas concluants'^ ; nous avons dû alors recourir à un procédé plus scientifique, et chercher des preuves plus soHdes que les preuves purement morales ou superficielles apportées jusqu'ici. Une étude philologique sur la langue du Roman de Thèbes s'imposait donc à nos recherches. Cette étude était terminée, et je me disposais à faire une étude semblable sur le Roman de Troie^ afin d'avoir, dans la comparaison de la langue des deux poèmes, un critérium qui me permît de résoudre le problème avec certitude, quand a paru le travail de M. Settegast sur la langue du Roman de Troie et de la Chroni- \

' Article d'Alex. Duval, tom. XIX, pag. 665 sqq.

- Il est bon do noter que ce n'est qu'en passant que la question a été traitée par M. Joly, et qu'elle ne faisait pas partie intégrante de son sujet.

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que des ducs de Normandie', où il arrive à conclure à r identité de Benoît de Sainte-More , l'auteur du Roman de Troie, et de Beneit, indiqué par les rubriques des manuscrits comme Fauteur de la Chronique. Ce mémoire vient d'être soumis à une révision critique par M. Stock, dans un minutieux travail inséré dans le recueil de M. Bœhmer*, lequel a eu pour résultat de supprimer les quelques différences que M. Settegast avait cru devoir laisser subsister entre les deux ouvrages. L'auteur conclut, avec M. Joly, que le Roman et la Chronique appartiennent au môme auteur; avec l'abbé de La Rue contre M. Joly, que le Roman est antérieur à la Chronique; et enfm que le dialecte de l'auteur était voisin du normand, mais plus méridional, ce qui permettrait de choisir, pour la patrie de Benoît, Sainte-More en Touraine. La comparaison de la langue de Thèhes d'un côté, de Troie et de la Chronique de l'autre, nous a conduit au même résultat que M. Joly, c'est-àdire à affirmer que le Roman de Thèbes ne peut être de Benoît, mais pour des raisons toutes différentes de celles

qu'il a données.

Ce qui fait la faiblesse des arguments de M. Joly, c'est que, tout en mentionnant le manuscrit n« 375 (notre manuscrit A), il ne l'a point étudié, et par conséquent le texte qu'il cite est celui du remaniement, qui, on va le voir, devait induire en erreur le savant et consciencieux éditeur du Roman de Troie. En effet, voici les vers sur lesquels il s'appuie pour affirmer que Thèbes est postérieur à Troie : ce sont les réflexions de l'auteur à propos du jeune Diomède, après la mort de Tydée son père :

De l'enfant vous di une rien :

Molt restera son père bien,

1 Benoît de Sainte-More, FJne sprachlicheUntersvchung ûber die Identitât der Verfasser des « Romande Troie » und der « Chronique des ducs de Normandie y. Breslau, 1870.

2 Die Phomiik des « Roman de Troie » und der i Chronique des ducs de Normandie ». von Uermann Stock, in Romanische Sludien, III, p. 4i3 sqq.

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. Car puis que il vint en cage, Molt par fa de grant vasselage ; Chevaleries fist adès, Et si ot non Dyomedès.

En Test de Troie fu dehors, Et se combati cors à cors A Eueas, qui molt fu prouz, Fors Hector li mieudres de touz ; Se cil n'en eiist la vicloire, Dyomedès en fust la gloire.

{Roman de Thèbes, f° 44, col. 1.)

Le texte que nous venons de reproduire a été emprunté par M. Joly au manuscrit no 784 (notre manuscrit G) ; seulement, ce qu'il oublie de dire, c'est que le dernier ver sa été corrigé par lui, et que le manuscrit porte : ccDyomedes fust la victoire)), ce qui est évidemment une faute. Le manuscrit n** 60 (notre B) commet la môme faute, et contient de plus une ineptie : (cSe cil n'en elist anigroire, Diomedès fust de victoire)) . Il faut donc recourir au manuscrit n^ 375 (notre A), qui, nous l'avons vu, est le plus rapproché du texte original. Après le vers (cFors Hector li mieudres (lis. mieudre) de touz)), A donne ces deux vers :

S'on ne secôrust Eneas,

Tôs fust le jôr vencus et mas ;

et il rétablit ainsi les deux derniers :

S'il n'eiist eii ajutore,

Diomedès eiist victore (v. 9205-8.)

Que devient ainsi l'argument de M, Joly, qui dit qu'Homère ne pouvait fournir les éléments de ce morceau ? Même en admettant sa correction, ou bien nous nous trouvons en présence d'une espèce de vérité de La Palisse ; ou bien il faut admettre que le second en se rapporte à la lutte contre Énée, et le premier à Diomède, et que cil représente Hector. Dans ce cas, la clarté laisse à désirer, et il me semble bien difficile de voir ici une allusion au passage du Roman de Troie où Hector attaque Diomède et le

renverse de son cheval, après qu'il a blessé Énée.Le texte de A au contraire, s'accommode fort bien des donnéesfournies par Homère {Iliade, V). Je me figure que le trouvère, pour éviter de nommer Vénus, a remplacé ce nom peu orlliodoxe par on, qui est moins compromettant : on peut croire aussi que c'est l'auteur de la source latine qui avait eu ce scrupule, et dit simplement qu'Énée avait été secouru et arraché aux coups de Diomède, sans toutefois nommer personne. Eu revanche, nous ne ferons pas difficulté d'avouer que le passage du Roman de Troie cité par M. Joly (v. 19747 sqq.), dans lequel Achille rappelle ironiquement à Diomède les exploits et la mort de son père Tydéc, n'oQre point de trait important qui assure une allusion au Roman de Thèbes, et qui ne puisse avoir sa source, soit dans Stace, soit dans les divers passages de Flliade où tantôt Agamemnon, tantôt Minerve, rappellent à Diomède la valeur de son père pour exciter son courage (cf. IV, V. 370 sqq.; V, v. 800 sqq., etc.). Cependant ces vers: Puis en ot il tel guerredon qu'un malvès garz l& gita morz, concordent bien avec Texpression du Romande Thèbes^qm appelle Ménalippe un sergant (v. 8639 ABC).

Le second passage qui pourrait, d'après M. Joly, preciserladate de la composition de notre poème, est celui-ci :

En la porte lôr a ocis

Alixandre de Moncenis.

Fius ert au marchis Boniface,

Qui tint Vcrziaux {B Norieax) et Sainte Agace;

Venuz estoit de Lombardie

Tout pôr faire chevalerie.

Il s'agirait du fameux Boniface de Montferrat, qui devint en 1202 roi de Thessalonique ; et comme ce détad n'est point noté ici, le poème serait un peu antérieur à cette date. Nous le croyons, nous, de beaucoup antérieur, pour des raisons que nous exposerons plus loin; qu'il nous sutfise de dire que le passage en question appartient exclusivement à la rédaction remaniée, et nous avons dit que ce

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