LE ROMAN UE TIIKIŒS
la destruction qui leur estoit ramcntue. Si la nommèrent par son nom Esture. Et ainsi encore est appelée * ».
C\j /hic la bataille et destruction de ceulz de la cité de Thcbes. — Nouvellement imprimé à Paris pour Pierre Servent, libraire, demeurant en la rue neufve Nos^re Dame, à l'enseigne Sainct Nicolas.
Ce nom iV Esture, donné à la ville nouvelle, est nne corruption de Estine {Estlnes, Estivcs, Estric), qnePon retrouve dans tous les manuscrits, môme le plus abrégé (15458). D'où provient-il? Est-ce une de ces fantaisies géogral)hi(iues écloses dans le cerveau des trouvères, ou empruntées par eux à des moines ignorants ? Je suis frappé cependant de la coïncidence qui existe ejitre cette addition au poème et les détails donnés jar Apollodore, Pausanias, Diodore de Sicile, sur cette question de la restauration de Thèbes. Apollodore, en particulier, parle d'une ville nommée Hestiée, fondée par les Tbébains fugitifs après la prise de Thèbes parles Éplgones, et les anciens géographes donnent VHestlotide (ou VEstiotide) comme une division de la ïhessalie. Il ne serait point impossible que la confusion fut venue de là, et que la ville fondée par les Tbébains fugitifs eût été prise pour la ville même de Thèbes
rebâtie.
Nous trouvons encore une rédaction en prose du Roman de Thèbes dans le Recueil des Histoires romaines^, où elle
1 Si l'on compare ce texte avec celui que fournit le ms. 15455, on n'aura pas de peine à reconnaître que le })remier est antérieur comme n'Mlaction, et que l'autre n'en est qu'un «Icveloppement bavard. Le nom de Tliehes la drstruicte, que le m^. 15455 prétend avoir été quel(|ue temps i)orté par la nouvelle ville, provient d'une lausse inler])rétation de ces mots qui, dans le texte du ms. 301, n'iu.liqueut point le nom de la ville, mais rappellent sini[»loment l'événement. La cité de Thèbes la destruicle écjuivaut à : La cit'i de T. gui avait esté destruicle.
- Bibliolh. 111. 7. i. 0/jÇatoi Sa i-ni nokit 8ie/9ôvTeç 7ro>iv torcaïav /tîaavTê; xaTwxvjTav.
•* Le Bn-ueil des llisloirrs romaines, extraits de plusieurs historiographes : c'est assavoir Tite-Live, Valere, Oroze, Justin, Salluste, C^sar, Lucan, Suétone, Eutrojtes et aultres. Avec la destruction de Thebcs et de Troye la ^'raut mise au commencement du volume, selon les vrays aucteurs
RÉDACTIONS EN l'P.OSE. S'i'ô
occupe les feuillets 1 à 6 ^ Il y en a aussi une dans la Fleur des Histoires de Jean Mansel, dont le premier volume traite (( de Hercules, de Thèbes, de Jason et de Medée, et de la (lestruclion de Troye faite et exécutée par les Grégeois^»; une autre encore dans les Compllaclons de Jehan de Coercy, (B. N. f fr., 329 la Bouquechardière, G98, etc.), qui, a pour cschiver vie oiseuse et soy occuper en aucuns la])eurs, 80 ramembroit des anciens faicfz et estudioit les vieux histoires, et commencoit en Pan de Plncarnation 1416 compilacions sur le faict des Grégeois et de plusieurs his~ toires de poetrie ^)).
La rédaction en prose du Roman de Thèbes a eu, comme on voit, autant et plus de vogue que le poème. Le nombre do manuscrits qu'en possède la Bibliothèque nationale le jjrouve suffisamment. Nous n'avons pu découvrir ailleurs (Pautres manuscrits de cette rédaction, si ce n'est un manuscrit italien dont nous allons dire un mot. Mais il est probable qu'il en existe d'autres en Europe, en dehors de ceux que possède notre grande Bibliothèque.
d'icelle : c'est assavoir Dictys Gretensis et Dares Frigius; en ensuyvant Virgille en aucuns lieux. — Nouvellement imprimé à Pari» par Francoys Regnault, libraire juré de l'Université, demeurant en la rue Sainct Jacques, a l'enseigne de l'Eléphant, devant l'éghse des Mathurins, MCCCCGXXVIII, iii-fo de 156 feuillets et 1/2, plus 8 feuillets pour le titre et la table. — Celte com})ilation rapporte les événements accomplis depuis la destruction de Thèbes jusqu'à la mort de remp(;reur Albert (1308). Brunet en signale une édition à la date de 1512. que nous n'avons pu voir.
^ Le compilateur, il l'avoue dans son prologue, suit scrupuleusement ses auteurs et reproduit leurs expressions. l\ e.xplique d'ailleurs pourquoi il a cru devoir remontera l'histoire de la prise de Thèbes :« Mais toutes voyes, l^our mieux monsfrer l'origine et la naissance d'iceulx Roumains, j'ai commencé ce présent volume (qui est intitulé le Recueil des Histoires romaines) a la destruction de la noble cité de Thèbes^ en continuant l'histoire jusqu'à la destruction de Troye. obsidion et exillement des nobles Troyens, desquels sont descendus les Romains. Et pour ce que je ne suis pas tel. ne n'ai langue convenable pour si haultes matières comme sont celles dont ce présent livre faict mencion narrer et traicter, j'ai ensuyvy a mon petit povoir les paroles et termes des aucteurs d'icelles. »
- Pour les manuscrits de ce recueil, voir Paulin Paris. Manuscrits français de la Bibliothèque royale, II, 319, etc.
** Voir Joly, loc. laud., pag. 838. '
Le manuscrit do la Bibliothèque de Turin coté XXIII, g. 129 (catalogue Pasini), et qui est du xv' siècle, contient une Histoire do T h èhes en i)VOSO, qui va du f* 119 au P 130. Nous devons a Tobligeance deTéminent bibliothécaire, l'illustre orientaliste Gav. Gaspare Gorresio, les détails qui suivent sur ce manuscrit. La guerre de Thèbes n'y est point racontée avec ordre et dans tous ses détails ; c'est une composition informe, où l'on trouve des noms absolument étrangers au sujet, mêlés à des noms qui lui appartiennent légitimement '. La langue du ms. nous semble assez ancienne et la règle de Vs s'y trouve parfois observée ; mais il y a (juel(i[ues bizarreries d'orthographe qu'il faut attribuer au scribe. Le roman se compose de 21 pages (11 feuillets) à deux colonnes, à l'exception de la dernière qui n'a qu'une demi-colonne, le minimum des lignes est de 4 G, le maximum de G3, ce qui donne à peu près une matière égale à la moitié du roman imprimé de Edipus. Le manuscrit commence ainsi (nous mettons en regard le texte imprimé de V Edipus, pour faciUterla comparaison):
« En Thebes ot un roy riche et poissant, Alains estoit appelles; il a voit famé rie grand lynage qui .Jocaste ot non.
Cil rois ot un fil ; quant les [lis. li) rois le sent, il ala a ses devineours pour savoir quelz clîiulz fleulx pori'oit estre et comment il se maintenroit. »
« Ung roy estoit adoncques assez riche et puissant, Layus fut non^mc ; lequel avoit femme moult belle de son lip^naige qui .Jocaste fut ai)pellée. Celuy roy eut un? filz, moult belle créature. Quant le roy Layus, qui moult avait veu advenir d'aventures, vit qu'il eut ung beau fiîz, il alla a ses dieux pour sçavoir et pour entendre que celuy lilz pourroit estre, et comment il se maintiendroit, et a quelles prouesses il viendroitensa vie.^>
' i'our vAvc juste, il faut rccoiiiiaîlre que la plupart do ces noms sont simplement altérés par l'ignorance du scribe : par exemi»le. /1/at/i.î = -i- Laius. par une fausse sou iuro seml)lable à e»'lle qui, dans un des m>s. cités plus Ijuut, a fait Aspins de a-Spiii = Sphinx,
UÉDACTIONS EN PROSE. 347
On voit par ce début que les deux rédactions ont dû puiser à une source commune peu différente de l'une et de l'autre et directement tirée de Roman de Thebes. Le manuscrit de Turin se termine par ces lignes : « Et sachiés que Theseus ses compains aussi fu moult preus ; car il occist al duc [Us. car il fut cil ?) qui destruit Thebes , et sy occist on [sir) galant ({ui ot non Gacus, et ot Theseus .j. lils de sa femme Ypole, qui (7/5. qu'il) amena dWmasonie, (:ui ot non Ypolitus; et si ot .j. autre fil, ({ui ot non Ampilocon *, d'une damoiselle qu'il prist a famé, qui ot non Fedra. » Il soude donc l'histoire de Thésée à celle de la destruction de Thèbes, et il est bien possible que le manuscrit sur lequel a été faite cette mauvaise copie fût composé comme la plupart de ceux dont nous avons parlé, et tlonnât la suite des événements fabuleux jusques et y compris la guerre de Troie.
Comme le Roman de Troie, auquel il est joint le plus souvent, le Roman de Thèbes a de bonne houre figuré dans la bibliothe(|ue des rois de France. Parmi les nombreux romans de chevalerie que renfermait la bibliothèque des fds du roi Jean^, nous trouvons les suivants :
N° 562. — Ung Hvre escrit en françois de lettres de court, de ï Histoire de Thebes et de Troye, et au commencement du second fueillet a escrit Edipus, (jui estoit avec un Pollbos; lequel livre l'evesque de Chartres^ donna a Monseigneur le 7 janvier 1403. Prisié 12 livres parisis.
N° 908. — Ung autre gros livre en parchemin couvert (fais rouges, intitulé au dehors Wstoirede Thebes, d'Athènes, de Iroye la Grant, de Eneas, commençant au second feuillet ^;:>/e d'estent*, et au dernier a mauvais.
^ Sans donte Amphiloque. Les fils de Thésée et de Phèdre sont ordiiiiirement nommés Démophon et Acamas. Il y a ici confusion évidente avec le lils d'Amphiaraiis.
- Voir Bibliothèque prolypoyraphique , ou librairies des fils du roi J an, Charles V, Jean de Berry, Philipjw de Bourgogne et les siens (par J. Barrois), 1830. lu-i".
"^ Jean de Montagu {Le laboureur).
* SiCj lisez : A pié descent, et cf. le no 170i. Il s'agit évidemment
N° 1704. — Ung autre grant volume couvert de cuir rouge tout dessiré, atout deux cloans et cinq boutons de léton sur chascun costé, miiiulé Histoire de Thebes, d^ Athènes et de Tvoije, de Encas et de plusieurs autres, conienchant ou second feuillet A piet descent de son cheval^ et finissant ou derrenier ses chrétiens et chretienes se lui plaist. Amen.
Le catalogue de la bibliothèque du roi Charles V, rédigé par Gilles Malet, valet de chambre du roi, en 1373, a été publié d\ibord par Boivin, dans le tome 1 des Mémoires de l'Académie des Inscriptions et Belles-lettres, pag. 310 sqq., puis par Van Praët -.Inventaire ou Catalogue des livres de l'ancienne Bibliothèque du Louvre^ fait en l'année 1373 par Gilles Malet, gardede la dite Bibliothèque, etc. Paris, chez de Bure frères, libraires de la bibliothèque royale, rue Serpente, n® 7, i83G'. On y trouve un article ainsi conclu : «Des faits de Troye, des Romains, de Thebes^ d'Alexandre le Grand, escripts en lettre boulenoise. » Puis vient cette note du garde de la librairie : ce Le roy le prist quant il alla au mont Saint-Michel».
La Bibliothèque des ducs de Bourbon-, qui renfermait plusieurs volumes se rapportant à la légende troyenne, ne semble pas avoir eu le Roman de Tlièbes. Il pourrait se faire cependant que quelqu'un de ces volumes, très sommairement décrits, eût contenu, à la suite d'un premier roman imité de l'antiquité (le roman de Troie, etc.), celui
(l'CEtlipe qui met pied à terre »Jevant le temple d'Apollon, à Delphes, pour consiiller l'oracle; cf. ms. A v. 410 : Et deacendi del au/errant, BG. v. '-2 00 Di'sceni et son cheval areine, leçons un peu diirérentes de celle que donne le catalogue.
1 Voir dans le tom. II des Mém. de l'Acad. des Inscript. et Utiles- Lettres la dissertation de Hoivin le cadet sur la bihliotiièquij du Louvre sous les rois Charles V, Charles VI et Charles VII Charles V avait enviroii 900 volumes; la bibliothèque en comj)tdit eue re i)lus de 800 à la mort de Charles VI, quand elle fut vendue pour un prix dt'risoire au duc de Bedford.
2 Cf. Calai, de la bibl. des ducs de BourboLi, dans Mélanges de lillcrature et d'histoire, recueillis et publiés |)ar la Société des Bibliophiles français, Paris, Crapelet, 1850, pag. 43 scjq
de Thèbes, en vers ou en prose, comme cela se rencontre dans tous les manuscrits signalés plus haut, et dans ceux qui nous ont été conservés. Notre hypothèse vise en particulier le n° 50 [La destruction de Troye la Grande, rythmée, historiée, en molle et parchemin), et surtout le n" 258 [Le livre de Theseus, en papier, a la main), Thistoire de Thésée se trouvant ordinairement dans les manuscrits à la suite du Roman de ïhèbes en prose, par exemple dans le manuscrit de la bibliothèque de Turin décrit plus haut.
Le Roman de Thèbes (ou peut-être ses rédactions en prose) a inspiré certainement Christine de Pisan, comme on peut le voir par les extraits suivants, ([ue nous empruntons aux Cent h y s to ires de Troie \
N** 28. — Aymcs et prises Cadinus — Et ses disciples chiers tenus — Soient de toy; car la fontaine — Gaigna du serpent a grant peine.
Glose. — Gadmus fut ung moult noble, et fonda Thèbes qui cité fut de grant renommée ; Testude y mist et lui mesmes fut moult lettré et do grant science. Et pour ce dit la fable que il dompta le serpent a la fontaine, c'est a entendre science et sagesse, qui tous jours sourt. Le serpent est noté pour la peine et travad qu'il convient à Testudiant
' Bibl. nat., m55. GO'i. GOG, 848, 1186. 1187, lG4i; — imprimés, Y 438'' A: Les cent hysloires de Troie, avec une glose {écrit à la main); et plus bas : L'epistre de Ot/iea, déesse de prudence, [(}u'elle| envoycea {lis. envoya) l'esperit chevalcreux Hector de Troye, avec cent hysloires. — Noiivellenient imprimé à Paris par Philippe le noir, libraire, demourant a la rue Sainct Jacques a l'enseigne de la Rose blanche couronnée (1522 en lettres). — Autre édition chez Philippe Pigouchet, 10-4*^ gothique, sans •Iule. — Nous citons «laprès l'éilition de Philippe le noir. — On sait que cet Hector de Troye, (|ue Christine fait fils de Mars ot de Minerve et descen- <liuitde.>Troyens, désigne, sous le voile de l'allégorie, «Loys, duc d'Orléans, fils du roy Charles V. » Christine explique, dans une glose à V Epislre que Othea la déesse envoya a Hector de Troye, quant il estoit en Vaage de là ans, « comment elle ramènera a moralité les opinions des anciens. »
dompter, ains qu'il ait science acquise, et dit la fable que lui uiesmes devint ser[.ent, qui est a entendre que corrigeur et inaistre fut des autres. Si veut dire Otbea que le Ijon chevalier doibt ayuier et honorer les clerczleltrez([ui sont fondez en science. A ce propos dit Aristole a Ahxandre : (( Honorez sapience et la fortiiiez par bons maistres».- Cadmus, qui dompta le seri)ent a la fontaine, (juc le bon chevalier doibt aymer, povons entendre la benoiste humanité de Jésus Christ, ({ui domi)la le serpent et -ai-na la fontaine, c est la vie de ce monde, qu'il passa a grant peine et a grant travail, dont il eut parfaicte victoire, (luant il resuscita au tiers jour, si comme dit sainct Thomas : (( Tcrtlct diercsurrc.rit (t mortuls ».
jv^^o 4(j Se filles as a marier, — Et tu les venir apa-
ylcr — .1 hommes dont mal ne te vienne, — Dic roij Adraslus te souvien)ie.
Glose. — Adraslus fu roy d'Arges et moult puissant et preudhome. Deux chevaliers errau:,', Tun appelé Poliiiices, et l'aultre Thideus, se combatoient par nuyt obscuro soulz le portail de son palais, dont bun calengoit le logis de rautr(i, pour cause du fort temps et de la grosse pluye qui les avoit toute nuit tormentez ; et la s'estoient d'aventure embatus. A celle heure, le roy se leva, qui avoit oy la noise de [lis. des) espées sur les escus, et vint departu' les deux chevaliers. Polinices estoit lilz au roy de Thebes, et Thideus a ung aultre roy de Grèce, mais de leurs terres furent exiliez. Grandement honora Adrastus les deux barons, puis leur donna en mariage deux moult belles lîUes que il avoit. Apres, por mettre Polinices au droit de sa terre (pie Ethiocles son frère tenoit, fist grant armée le roy Adrastus et sur Thebes allèrent a grant ost. Descoailtz et mors etprins y furent tous, et les deux gendres du roy mors, et les frères dont le discord estoit s'entreoccirent en la bataille, et ne demoura de tous fors Adrastus
• On voit rialluGiicc qu'avaient, au xiv« siècle, les Romaus de la Tabi-^- Ilonde, même dans les sujets antique;.
lui tiers de chevaliers. Et por ce que a gens exiliez remettre en leurs droitz a moult affaire, dit au bon chevalier que en tel cas doit avoir conseil, et se doit mirer en la dicte aventure. Et comme Adrastus eut songé une nuyt qu'il donnoit ses deux fdles par mariage a ung lyon et a ung dragon qui ensemble se combatoient, dit Pexpositeur des songes que songe vient de la fantaisie, qui peultestre demonstrance de bonne ou de maie aventure qui doibt advenir aux créatures.
Ou il est dit que se fdles a a marier, que il garde a qui il les donnera, nous povons entendre que le bon esperit chevalereux a Dieu doibt bien regarder a qui il s'acompaigne, s'il advieut qu'en compagnie vueille aller ; comme fist le bon Thobie, aussi doit toutes assigner ses pensées en sainctes méditations. Et dit sainct Augustin en un"epistre que ceux qui ont aprins de Nostre Seigneur a eslre de bon aire et humbles proufitent plus en méditant et en priant que ilz ne font en lysant et en oyant ; pour ce disait David en son psautier: « Meditabar in mandatis tuis et dilexi » .
N° 50. — Contre le conseil Amphoras — Neva destruire^ ou tu mourras, — La cité de Thebes, ne d'Arges — N'assemlie ost 71 escus ne larges.
Glose. — Amphoras fut moult sage clerc de la cité d'Arges, et trop sceut de science. Et quant le roy Adrastus voulut aller sur Thebes pour la cité destruire, Amphoras, qui par science savoit que mal lui en viendroyt, dist au roy que ja n'y allast et que, se il y alloit, tous y seroient mors etdestruis; mais il n'en fut mie creu; sy avint comme il l'eut dit. Pour ce veult dire au bon chevalier que le conseil du sage est peu prouiïitable a celluy qui n'en veult user. [La moralité qui suit est sans intérêt.)
N° 94. — N'entreprens mye folles armes, — {C'est péril pour corps et pour âmes), — Ung bras nud ou sans escu prendre ; — Par ayaulx le peulx tu apprendre.
Il pourrait bien y avoir ici un souvenir de la fatale im-
;î5'2 LE ROMAN DE THÈIiES.
prudence iVAthon {Y A tys de Siace), qui, se trouvant hors des murs sans armure, fut tué par Tydée. Mais la glose ne contient qu'une interprétation mysti(|ue, et ne fait allusion à aucun fait historique.
Si nous trouvons le souvenir du Roman de Thcbcs encore vivant à la fin du xiv^ siècle, à plus forte raison devait-il l'être au xiu'" siècle. Les témoignages qui suivent montreront la popularité dont a joui ce poème, popularité qui ne peut se com[)ar(3r qu'à celle du Roman de Troie. Le Roman inédit de Galerent, comte de Bretagne, renferme un passage intéressant, où une jeune fille, parlant de ses occupations au couvent, et en particulier de ses lectures, mentionne les Romans de Thèbes et de Troie, etles mentionne exclusivement ; ce qui prouve une fois de plus que ces romîuis étaient généralement associés l'un à l'autre et considérés comme se faisant suite, et montre d'autre part combien était grand l'intérêt «pills inspiraient, puisqu'une jeune fille de grande noblesse les faisait entrer dans le plan de son éducation, ou du moins en faisait sa distraction favorite :
Que je ne faceaultre meslier (dit-elle) Le jour, fors lire mon saultier, Et faire œuvre d'or ou de soie, Oyr de Thebes ou de Troye, Et en ma herpe lays noter, Etauseschez autrui mater*.
Thèbes (il Troie, et souvent aussi VÉnéas, sont ordinairement réunis dans la mémoire des jongleurs ou des troubadours qui citent des titres de romans ou de vieux poè-
1 Communiqué par M. Boucherie, qui a découvert ce roman dans lo m=5. 240i-i du fonds français de la Bibliothèque nationale, écrit au xv« siècle, où il se dissimulait sous le nom d'Histoire de Bretagnr. T.e poème, dont le commencement et le milieu manquent, est d'environ 7000 vers; il serait. d'après M. Boucherie, l'œuvre d'un Ronaut, qui est peut-être identique à l'auteur du lai d'Ignaurès, et daterait du commencement du xin» siècle. M. Bouchère se propose de le publier prochainement (voir Revue des langues romanes, 2'«e série, tom. IV, 15 cet. 1877, Chronique).
mes. Nous les trouvons également réunis dans le Do7iat des Amans, qui rappelle les amours célèbres dans l'antiquité et au moyen-âge, en s'inspirant uniquemenfc, bien entendu, des romans, qui seuls ont appris au trouvère les noms de ces amants malheureux (Voir Fr. Michel, Tristran, Introd., p. cxv sqq.).
Si pernez garde de Heleine, Et de Didun et de Ymeine, Et de Ydoine et de Ysoud :
Quel fait Didun pur Eneas^ Et Ydoine pour Amadas ; Pour Itis quel refist Ymeine.
Et pour Paris la bêle Eleine, Etquei fîst Isoud pour Tristran.
LM^î/5deStace, VAthes [Athon] du Roman de Thèbes, se retrouve ici sous le nom corrompu à' Itis, comme Ysmène sous celui d'Ymaine-, et l'importance que donne l'auteur du Roman de Thèbes aux amours des deux jeunes gens, surtout aux regrets et au deuil d'ismène, justifie, mieux que ne le pourrait faire le court épisode de Stace, le rapprochement que fait l'auteur des noms d'Atys et d'Ismène avec les noms plus célèbres de Paris et d'Hélène, d'Enée et de Didon.
De même Tauteur de Floire et Blanceflor ', voulant donner une haute idée de la beauté de ses héros, les compare aux jeunes gens célébrés dans les poèmes imités de l'antiquité grecque, en particulier dans les Romans de Troie et de Thèbes.
Paris de Troies, n'Absalon,
Parthonopeus n'Ypoinedon,
Ne Leda, ne sa fille Elaine,
Ne Antigène, ne Ysmaine.
Eu leece tant bel ne furent,
Gum érent cil quant môrir durent.
ï Rédaction du xiii" siècle, publiée par Éd. duMéril ; voir l'Introduction, GLxxiii sqq.
Notons en passant que le savant éditeur du poème, qui ne connaissait pas le Roman de Thèbes, croit qu'il s'agit ici d'Antigone, fille de Laomédon, qui osa disputer le prix de la beauté à Junon (Ovide, Métam. I, vi, v. 93), et, pour Ysmaine, suppose un poème perdu, dont Tau* teur s'est peut-être, dit-il, inspiré du roman grec d'Eu-
mathe.
Le nom de Tydée se trouve cité dans le Chronicon Glusnense* de Lambert d'Ardres, qui compare Raoul d'Ardres à ce héros de la guerre de Thèbes; c'est là sans doute une allusion au poème français, où Tydée est représenté comme le type du brillant chevalier.
Et puisque nous venons de mentionner une œuvre écrite en latin, nous ne pouvons laisser de côté le poème de Simon Chèvre d'or (Gapra aurea), chanoine de Saint-Victor, Iliade en deux livres d'environ 1000 vers élégiaques, écrite vers 1152", qui va de la jeunesse de Paris à la chute de Troie, dans le premier livre, et raconte, dans le second, l'histoire d'Énée jusqu'à la mort de Turnus. Voici comment Paris échappe à la mort :
Nunc parvum natuni per jussum régis m Idam
Servi toUentes ense necare parant.
Arridct rjladio radianti parvulus, illum
Arridere putans qui sibi Iristis erat^.
Sed percussurus cernens cor floctit et ictum,
Et férus et feriens desinit esse simul.
Qu'on compare ces vers avec ceux que Ton trouve au
* Lambert d'Ardres a écrit sous ce nom en latin, au commencement du xm« siècle, ou peut-être à la fin du xii% une Histoire des comtes de Guines et des seigneurs d'Ardres, de 800 à 1201. V. Recueil des historiens des Gaules, l.°IX, XIII et XIV.
2 Voir Histoire littéraire de la France, tom. XII, pag. 487. Le poème se trouve dans le ms. 8430 de la Bibliothèque natiouale, f^ français, et le passage cité au f" 17.
» Je ne sais d'après quel manuscrit M. Dunger (Die Sage vom Irojaaischeii Kriegc, pag. 47), cite ainsi ces deux vers :
Sed puer adspicicns ensem radiare coruscum, Arridct akidio nesciusensc necis.
début du Rommi de Thèbes, et où il est question, non plus de Paris, mais d'Œdipe :
L'enfes es toit mervelles biax :
Tendi ses mains et si l6r rist Corn a sa nôrice fesist. Li uns a l'autre resgardé, Gommeu sont de pieté, etc.*
Il est difficile de ne point être frappé de la ressemblance. Lequel des deux versificateurs a imité l'autre ? Ont-ils pris ce trait (légèrement modifié par l'un d'eux) à une source commune ? C'est peu probable, à moins d'admettre que la source où a puisé Simon Chèvre d'or, et la rédaction latine que nous supposons être la base du Roman de Thèbes, avaient entre elles quelque parenté. Il est bon d'ajouter que ce détail a été reproduit, au xiii« siècle, par Konrad de Wurzbourg dans son long poème de la Guerre de Troie, v. 474 sqq. (V. Dunger, loc. cit., pag. 47.)
Mais les allusions les plus nombreuses appartiennent à la littérature provençale des xif et xiii'^ siècles. Dans une lettre d'Amaut de Maruelh, écrite au plus tard en 1190^ [Domna genser que no sai dlr), et publiée par Bartscb, Chrestomathie, 91 sqq., on trouve ces vers (95, 23-31) :
E Rodocesta ni Biblis, Blaucaflors ni Somiramis, Tibes ni Leida ni Elena, Ni Antigona ni Esmena, Nil bel'Yseus ab lo pel bloi, Non agro la mistat de joi Ni d'alegrier ab lor amis, Gom eu ab vos, so m'es avis.
C'est là un précieux témoignage, qui prouve clairement que le Roman de Thèbes appartient au troisième quart du xn^ siècle, ce que confirment les allusions que l'on trouve dans le sirventes de Giraut de Cabreira, qui est probablement de 1170.
^ Voir tout le morceau, sect. IV, pag. 251 sqq.
■ Voir Diez, Leben iind WcrJaulrr Troubadours, pag. 120 sqq.
Au xiip siècle, nous lisons dans le Tezaur de Peire de Corhiac (Bartscli, Chrest. 212, 20 sqq.) :
Mais las gestas majors sai be triadamens, De Troja e de Tehas com fol dcslruimens, E com en Lombardia vonc Encas fiigens, Com felz SOS filhs Ascanis d'Albanais baslimens.
On voit que les trois poèmes étaient considérés comme
se faisant suite.
Le Roman de Flamenca (édit. P. Meyer, 1865) nous offre également un passage qui intéresse notre poème :
L'us comtet à' Apollinices [lis. : de Pollinices). De Tideu qX^' Eiidioclcs (lis. : de Tiocles ; Fauriel : L'autre comtava d'Apolloine, [deTidiocles);
Comsi retenc Tyr de Sidoine^; L'us comtet del rei Alexandri, î/autre de Ero et de Leandri ; L'us dis de Calmus quau fiigi [Fauriel : cou fugi), Et de Tebas con las basti^.
Les pièces si souvent citées de Gulraut de Cabreira, de Beriran de Paris du Rouergue et de Guiraut de Calanson, la première de la seconde moitié du xii'^ siècle (11 70?), la deuxième et la troisième du milieu du xiii% contiennent toutes trois des allusions au Roman de Thèbes, et peutêtre à d'autres romans se rattachant à la légende thébame. Je cite d'après Bartsch (Denkmâler, pag. 88 sqq.)-
lo Guiraut de Gabreira {Cabra juglar).