‹ La légende d'un peuple (volume 2)Chapitre 13 sur 120 · NOUVELLE ANNÉE · texte numérisé non relu

NOUVELLE ANNÉE

Tempus edax rerum.

Vents qui secouez les branches pendantes Des sapins neigeux au front blanchissant ; Qui mêlez vos voix aux notes stridentes Du givre qui grince aux pieds du passant ;

Nocturnes clameurs qui montez des vagues, Quand Ponde glacée entre en ses fureurs ; Bruits sourds et confus, rumeurs, plaintes vagues Qui troublez du soir les saintes horreurs ;

Craquements du froid, murmures des ombres, Frissons des forêts que Tliiver étreint, Taisez-vous ! . . . Du haut des vastes tours sombres, La cloche a jeté ses sanglots d'airain ! . . .

Voix mystérieuse au fond du ciel blême, Le bronze a sonné douze coups, — minuit '. C'est le dernier mot, c'est l'adieu suprême Que le présent jette au passé qui fuit.

Minute fatale, insensible étape, Rapide moment sitôt emporté, Cet instant qui naît et qui nous échappe A fait faire un pas à l'Eternité !

Plus prompt que l'éclair ou l'oiseau qui vole, Ce temps qu'on dépense en vœux superflus. Ce temps qu'on gaspille en calcul frivole, Quand on va l'atteindre, il n'est déjà plus !

Un an vient de fuir, un autre commence. Penseurs érudits, raisonneurs subtils, Vous qui disséquez la nature immense, Ces ans qui s'en vont, dites, où vont-ils ?

Ils vont où s'en va tout ce qui s'effondre ; Où vont nos destins à peine aperçus ; Dans l'abîme abrupt où vont se confondre Avec nos bonheurs nos espoirs déçus ;

Ils vont où s'en va la vaine fumée De tous nos projets de gloire et d'amour ; Où va le géant, où va le pygmée.

L'arbre centenaire et la fleur d'un jour ;

Où vont nos sanglots et nos chants de fête, Où vont jeunes fronts et chefs tremblotants, Où va le zéphyr, où va la tempête, Où vont nos hivers, où vont nos printemps I.

Temps ! Eternité ! mystère insondable ! Tout courbe le front devant vos grandeurs. Problème effrayant, gouffre inabordable, Quel œil peut plonger dans vos profondeurs ?

Atomes sans nom perdus dans l'espace, Nous roulons sans cesse en flots inconstants ; Seul le Créateur, devant qui tout passe, Immuable, plane au-dessus des temps.

Page 1