PREMIERE EPOQUE
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O notre Histoire ! écrin de perles ignorées ! Je baise avec amour tes pages vénérées.
O registre immortel, poème éblouissant
Que la France écrivit du plus pur de son sang !
Drame ininterrompu, bulletins pittoresques,
De hauts faits surhumains récits chevaleresques,
Annales de géants, archives où Ton voit,
A chacun des feuillets qui tournent sous le doigt,
Resplendir d'un éclat sévère ou sympathique
Quelque nom de héros ou d'héroïne antique ! Où Ton voit s'embrasser et se donner la main Les vaillamtK de hi veille et ceux du lendemain; Où le glaive et la croix, la charrue et le livre — Tout ce qui fonde joint à tout ce qui délivre - Brillent, vivant trophée où l'on croit voir s'unir Aux gloires d'autrefois cellcis de l'avenir.
Lee gloires d'autrefois, comme elles sont sereines Et pures devant vous, vertus contemporaines !. . .
Salut d'abord à toi, Cartier, hardi marin Qui le premier foulas de ton pais souverain Les bordis inexplorés de notre immense fleuve ! Salut à toi, Champlain ! à toi, de Maiisonneuve ! Illustres fondateurs des deux fièreis cités Qui mirent dans nos flots leurs rivaleis beautés !.
Oe ne fut tout d'abord qu'un groupe, une poignée De Bretons brandisisant le sabre et la cognée.
Vieux loups de mer bronzés au veut de Saiut-Malo. Bercés depuis l'enfance entre le ciel et Teau, Hommes de fer, altieris de cœur et de stature, Ils ont, sous Tonl de Dieu, fait voile à l'aventure. Cherchant, dans les secrets de l'Océan brumeux, Non pas les bords dorés d'eldorados fameux. Mais un sol où planter, dans leur sainte vaillauce, A côté de la croix le drapeau de la France.
Sur leurs traces, bientôt de robustes colons, Poitevins à l'œil noir, Normands aux cheveux blonds, Austères travailleurs de la noble corvée. Viennent offrir h urs bras à l'œuvre inachevée. . . Le mot d'ordre est le même, et ces nouveaux venus Affrontent à leur tour les dangers inconnus Avec des dévoiîments qui tiennent du prodige. - Ils ne comptent jamais les obstacles ; que dis-je ? Ils semblent en chercher qu'ils ne rencontrent pas. En vain d'affreux périls naissent-ils sous leurs pas, Vainement autour d'eux chaque élément conspire : Ces enfants du sillon vont fonder un empire!
Et puis, domptant les flots des grainds lace orageux, Francliissant la savane et ses marais fangeux, Pénétrant jusqu'au fond des forêts centenaires., Voici nos découvreurs et nos missionnaires ! Apôtres de la France et pionniers de Dieu, Après avoir aux bruits du monde dit adieu. Jusqu'aux confins perdus de l'Occident immense, Ils vont de l'avenir prodiguer la semence. Et porter, messagers des éternels décrets, Au bout de l'univers le flambeau du progrès !
Appuyé sur son arc, en son flegme farouche, L'enfant de La forêt, l'amertume à la bouche, Un éclair fauve au fond de ses regards perçants, En voyant défiler ces étranges passants — Embusqué dans les bois ou campé sur les grèves Songe aux esprits géants qu'il a vus dans ses rêves. Pour la première fois il tressaille, il a peur . . . Il va sortir pourtant de ce calme trompeur; Il bondira, poussant au loin son cri de guerre, Défendra pied à pied son sol vierge naguère,
Et, féi*Oice, sanglant, tomahawk à la main, Aux pas civilisés barrera le chemin !
Bien plue : prêtes toujours à s'égorger entre elleis, Et trouvant l'ancien monde étroit dans leurs querelles, Pour donner à leur haine un plus vaste champ clos, Les vieilles nations ont traversé les flote. Albion, de la Gaule éternelle rivale, Albion contre nous s'allie au cannibale. Et durant tout un siècle, ô mon noble pays ! Veut ravir la victoire à teis destins trahis.
N'importe! sur la vague, au fond des gorges sombres. Par les gués, sous les bois, jusque sur le« décombres Des villages surpris, combattant corps à corps, Avec la solitude et le ciel pour décors, Mêlant, prêtre ou soldat qu'un même but attire. Les lauriers de la gloire aux palmes du martyre, Le bataillon est là, toujours ardent et fier; Et, jaloux aujourd'hui des prouesses d'hier,
Il ne veut s'arrêter dans sa lutte immortelle Qu'an jour où le drapeau de la France nouvelle Flottera, libre et calme, étalant dans ses plis Le légitime orgueil des saints devoirs remplis !
Mais le nomibre devait triompher du courage. Un roi lâche, instrument d'un plus lâche entourage, Satyre au Parc-aux-cerfs, esclave au Trianon, Plongé dans les horreurs de débauches sans nom. Au gré des Pompadour jouant comme un atome Le sang de ses soldats et l'honneur du royaume. De nos héros mourants n'entendit pas la voix. Montcalm, hélas ! vaincu pour la première fois. Tombe au champ du combat, drapé dans sa bannière. Lévis, dernier lutteur de la lutte dernière, Arrache encor, vengeant la France et sa fierté. Un suprême triomphe à la fatalité !
Puis ce fut tout. Au front de nos tours chancelantes, L'étranger arbora ses couleurs insolentes;
Et notre vieux drapeau, trempé de pleurs amers, Ferma sou aile blanche et repassa les mers!
L'enfant avait donné tout son sang g^outte à goutte:
On lui fit du Calvaire alors prendre la route.
Trompée en son amour, blessée en son orgueil,
La pauvre nation, sous se<s voiles de deuil,
Les yeux toujours tonrnés vers la France envolée,
Berça de souvenirs son âme inconsolée.
Il lui fallut vider la coupe des douleurs. . . Comme dans ses succès, noble dans ses malheurs, Elle pleura longtemps, victime résignée ; Mais, un jour, on la vit se roidir indignée. Et défier soudain du geste et de la voix Les tyrans acharnés aux lambeaux de ses droits. La lutte, qu'on croyait à jamais conjurée, Renaissait plus terrible et plus désespérée : Il fallait renier la France ou bien mourir !
— Si- Alors, las de porter le joug et de souffrir, Ces rudes payisans, les yeux brûlés de larmes, Ces opprimés sans chefs, sans ressources, sans arme; Osèrent, au grand jour, pour un combat mortel, Jeter à l' Angleterre un sublime cartel ! . . .
O Dieu ! vous qui jugez et réglez toutes choses, Vous qui devez bénir toutes les saintes causes. Pourquoi permîtes-vous, sinistre dénoûment, Après cette victoire un tel écrasement ? Après cette aube vive un lendemain si sombre? Après ce rêve, hélas ! tout cet espoir qui sombre? Tant de sang répandu, tant d'innocents punis? Pourquoi tant d'échafauds? Pourquoi tant de bannis?
Pouîrquoi ?. . . Mais n'est-ce pas la destinée humaine ? N'est-ce pas là toujours l'éteniel phénomène Qui veut que tout s'enfante et vienne dans les pleurs ? Le froment naît du sol qu'on déchire; les fleurs
Les plus fraîches peut-être éclosent sur les tombes ; L'Eglise a pris racine au foncl des catacombes: Pas une œuvre où le doigt divin s'est fait sentir Qui n'ait un peu germé dans le sang d'un martyr !
Nos franchises, à nous, viennent du sang des nôtres.
Oui, ces persécutés ont été des apôtres !
Quoique vaincus, ces preux ont pour toujours planté
Sur notre jeune sol ton arbre, ô Liberté !
Ils furent les soldats de nos droits légitimes ;
Et, morts pour leur pa3's, ces hommes — les victimes
De ces longs jours de deuil pour nous déjà lointains -
Ont gaoné notre cause et scellé nos destins 1
Et maintenant, paisible en sa course intrépide. Voyez cing'ler là-bas la corvette rapide, Toujours le pavillon de France à son grand mât î Elle navigue enfin sous un plus doux climat; Une brise attiédie enfle toutes ses voilée: Sou's sa proue, un flot clair jaillit, gerbe d'étoiles;
Les reflets du printemps ar.çentent ses huniers;
Sur sa poupe, au soleil, paisibles timoniers
— Car la eoncorde enfin a complété son œuvre -
Consultant l'horizon, veillant à la manoeuvre,
Se prêtent tour à tour un cordial appui
Les ennemis d'hier, les frères d'aujourd'hui !
Deux vaisseaux de haut bord, à la vaste carène, Promenant sous les cieux leur majesté sereine, Avec son équipage échangent, sotlennels, De moments en moments des signaux fraternels. Du haut de la vigie, un mousse a crié : Terre ! Et, sous les étendards de France et d'Angleterre, — Fiers d'un double blason que rien ne peut ternir, Xos marins jettent l'ancre au port de l'avenir! O
LUCEf^
Qui pourrait raconter ceis âg^es sans annales?
Quel œil déchiffrera ces pages virginales
Où Dieu seul a posé son doigt mystérieux ?
Tout ce passé qui git sinistre ou glorieux,
Tout ce passé perdu qui dort au fond de l'ombre,
Où dans la nuit des temps tout s'écroule et tout sombre,
Quel est-il?
A ce sphinx immobile et sans nom, Plus muet que tous ceux des sa'bles de Memnon,
Et qui, de notre histoire encombrant le portique, Entr'ouvre dans la nuit son œil énigma tique, A tant de siècles morts, l'un par l'autre effacé, Qui donc arrachera le grand mot du passé?
Hélas ! n'y songeons point ! En yain la main de l'homme
Joue avec les débris de la Grèce et de Rome,
Nu/1 bras n'ébranlera le socle redouté
Qui depuis si longtemps, rigide majesté,
Plus lourd que les menhirs de l'époque celtique,
Pèse, ô vieux Canaila, sur Je sépulcre antique
Où, dans le morne oubli de l'engloutissement.
Ton tragique secret dort éternellement !
Oe secret, ô savants, ni vos travaux sans nombre.
Ni vos soirs sans sommeil n'en découvriront l'ombre.
Pas un jalon au bord de ce gouffre béant !
Pas un phare au-dessiis de ce noir océan !
Point d'histoire!. . . Une nuit sans lune et sans étoiles,
Dont jamais œil humain ne peroera les voiles !
Et Ci^pendant le globe au loin fermente et bout.
Là-bas, au grand soleil, riiumanité debout,
Un reflet d'or au fer de sa lance guerrière,
Dans l'éclair et le bruit dévore sa carrière.
Là tout germe, tout naît, tout s'anime et grandit;
Du haut des pantliéons dont le front resplendit,
La trompette à la bouche, on voit les Renommées,
Dans l'éblouissement des gloires enflammées,
Pour l'immortalité jeter aux quatre vents
Le nom des héros morts et des héros vivants.
Pour que dans le passé l'avenir sache lire,
Des poètes divins ont accordé leur lyre.
Et mêlent, dans l'éclat de leurs chants souverains,
Les clameurs d'autrefois aux bruits contemporains.
Le ProgTès, dams son antre où maint flambeau s'allume,
Sous son marteau puissant fait résonner l'enclume
Où se forge déjà la balance des droits,
Où pèseront plus tard les peuples et les rois.
La Science commence à voir au fond des choses.
Les Arts, ces nobles fleurs au vent du ciel écloses,
Entr'ouvrent leur corolle au fronton des palais.
Que dis-je? La Xatiu'e elle-;même, aux reflets
Des nouvelles clartés que chaque âge lui verse,
Sourit plus maternelle en s^a grâce diverse;
La mamelle épuisée à nourrir ses enfants,
Dans des élans de joie et d'amour triomphants,
Elle s'ou^a'e le tlane pour sa progéniture ;
Et, dans son noble orgueil — sainte et grande Nature!
Mêle son cri sublime à l'hymne solennel
Qui monte tous les jours de l'homme à l'Eternel.
Pourquoi cette antithèse et ce contraiste immense?
Celui par qui tout meurt et par qui tout commence.
Par qui tout se révèle ou tout reste scellé,
Celui qui fit les fleurs et l'azur constellé.
Qui veut que tout renaisse et veut que tout s'effondre.
Arbitre sans appeil, pourrait seul nous répondre !
Aux bords ensoleiliés de ton beau Saint-Laurent, Ou sous l'ombre des bois au rvthnie murmurant Qui te prêtent leur sombre et riche draperie. Quand le désœuvrement conduit ma rêverie, O cher pays dont j'aime à sonder le destin. Je remonte souvent vers ce passé lointain.
Je parcours en esprit tes vastes solitudes ;
Je toise de tes monts les flères altitudes ;
Je me penche au-deissus de tes grands lace sans fond;
Je mesure les flots dii rapide profond;
Et, devant ce spectacle, impondéi'able atome,
De ces jours sans soleil j'évoque Le fantôme.
Tout change à mes regards ; le présent disparait ;
Nos villes à leur tour foint place à la forêt ;
Tout retombe en oubli, tout redevient sauvage;
Nul pas civilisé ne fouile le rivage
Du grand fleuve qui roule, énorme et gracieux,
Sa vague immaculée à la clarté des cieux !
De ton tiède Midi jusqu'aux glaces du pôle,
Tes hautis pics n'ont encor porté sur leur épaule,
O Canada, connu du iseul oiseau de l'air,
Que l'ombre de la nue et le choc de l'éclair !
Tout dort enveloppé d'un mystère farouche.
Seul, parfois, quelque masque à l'œil tragique et louche.
Effaré, menaçant comme un fauve aux abois.
Apparaît tout à coup dans la nuit fies grands bois ! . . .
Je m'arrête ! Et devant cette nature immense,
Dans un rêve ébloui qui souvent recommence, s Je crois entendre encor bourdonner dans les airs Les cent bruits que le vent mêle, au fond des déserts, Au tonnerre que roule au loin la cataracte. . . .
Puis je tombe à genoux : — sublime et dernier acte, Ou prologue plutôt du drame éblouissant Qui va donner un peuple à ce pays naissant — Sur ces bords inconnus pour le reste du monde. Sur ces flots que jamais n'a pollués la sonde, Sur ces parages pleins d'une vague terreur, Sur cette terre vierge où plane en son horreur Le mystère sacré des ténèbres premières. J'ai vu surgir, foyers de toutes les lumières, Dans un rayonnement de splendeur infini, Le soleil de la France et son drapeau béni ! ^
r(2/yT\!SSav
Un vent de renouveau sur la France sonfflait.
Son diadème d'or se nimbait an reflet
Dn radieux soleil qui fut la Renaissiance.
Le roi François-premier, par sa magnificence,
— N'ayant pu. dans sa soif ardente de jouir,
Vainci'« l'Europe — au moins tâchait de réblonir.
Chez lui le goût des arts à la grandeur s'allie. Il attire à prix d'or, du fond de l'Italie,
Pour les combler d'iiouneiins, peintres napolitains, Architectes; lombards et sculpteurs florentins. De Vinci, del Sarto, liosso sont à Pouvrage ; Et l'on surprend souvent, le matin, sous l'ombrage Des grands massifs touffus où ilort Fontaineblearii, Le monarque ^ — -j'ai vu quelque part ce tableau — Beau com.ime Louis-neuf à son lit de justice, Bras dessus brais dessous avec le Primatice !
Un monde de spilendeuris germe dans son cerveau. Il rêve tous les jours quelque projet nouveau. Rêve que le génie à l'instant réalise.
Avec ces étrangers la France rivailise; Artistes merveilleux, architectes hardis, Satiristes profonds, raisonneurs érudits Surgissent à la voix du prince galant homme. Delorme va cueillir des lauriers jusqu'à Eome ; Celui-ci c'est Bontemps, celui-là Raibelais ; Paliss}' fouille l'or, et Leecot des palais ; Ici Jean Cousin lutte avec Jean de Bologne; Tandis qu'au fond d'un bois de la verte Sologne,
Bâti par le Xepveu, sculpté par Jean Goujon, Foi'teresse royale au féerique donjon, De tant de rois suprême et dernier apanage, Epave d'un passé dont seul l'éclat surnage, Chambord, hymne de pierre et rêve de granit, Chef-d'œuvre que le temps, chaque jour rajeunit, Entr'ouvre, dans un jet d'une grâce inconnue, Sa fleur de Ivs de marbre au milieu de la nue !
Les Artis ont eu leur tour, la Science a le sien. Tous les jours ou résout quelque problème ancien; Enfin, tout se réveille et se métamorphose. . . C'était le temps marqué pour une grande chose !
De l'Occident lointain venaient d'étranges bruits Qui du roi chevalier parfois troublaient les nuits. On parlait à la cour de vastes découvertes De cieux toujours sereins, de plaines toujours vertes, Paradis merveilleux, édens sans fruits amers. Qu'un Génois avait fait surgir du fond des mers.
Oi^ avait retrouvé la source de Jouvence.
Et, de Strasbourg- à Brest, de Champagne en Provence,
Les raconteurs faisaient de saisissants tableaux
De fleuves sans pareils roulant l'or dans leurs flots,
De peuples primitifs plongés dans l'ignorance,
Et qui tendaient les bras, disait-on, vers la France.
Dans les enivrements d'un succès sans ég-al, L'Espagne et l' Angleterre, avec le Portugal, Par des redoublements de valeur surhumaine, Se taillant sur ces bords un immense domaine, Sur tout un hémisphère arboraient leurs drapeaux. — Allons, se dit Franyois, plus de lâche repos ! Ces princes-là croient-ils se partager la terre? Je voudrais bien trouver l'acte testamentaire Qui leur asisure ainsi l'héritage d'Adam. S'il en est un, qu'on nous le montre ! En attendant, Le peuple franc se doit à son rôle historique: A la France, elle aussi, sa part de l'Amérique! f)
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Voici l'âpre Océan.
La houle vient lécher Les sables de la grève et le pied du rocher Où Saint-Malo, qu'un bloc de sombree tours crénelle, Semble veiller debout comme une sentinelle. Sur les grands plateaux verts, l'air est tout embaumé Des arômes nouveaux que le souffle de mai Mêle à râcre senteur des pins et des mélèzes, Qu'on voit dans le lointain penchés sur les falaises. Le soleil verse un flot de rayons printaniers Sur les toits de la ville et sur les blancs huniers
Qui s'ouvrent dans le port, prêts à quitter la côte. C'est un jour solennel, jour de la Pentecôte. La cathédrale a mis ses liabits les plus beaux; Sur les autels de marbre un essaim de flambeaux Lutte dans l'ombre avec les splendeuris irisées Des grands traits lumineux qui tombent des croisées.
Agenouillés auprès des balustres bénits, Un groupe de marins que le hâle a brunis, Devant le Dieu qui fait le calme et la tempête, Dans le recueillement prie en courbant la tête. Un homme au front serein, au port ferme et vaillant. Calme comme un héros, fier comme un Castillan, L'allure mâle et Pœil avide d'aventure.
Domine chacun d'eux par sa haute stature. C'est Cartier, c'est le chef par la France indiqué, C'est l'apôtre nouveau par le destin marqué Pour aller, à travers la grande mer qui gronde, Porter le verbe saint à l'autre bout du monde ! Un éclair brille au front de ce prédestiné. Soudain, dit sanctuaire un signal est donné.
Et sous les vastes nefs, pendant que l'orgue roule Sou accord grandiose et sonore, la foule Se dresse, et délirante en son pieux essor, Entonne en frémissant le Veni, Creator!
De quels mots vous peindrais-je, ô spectacle sublime ? Jamais, aux jours sacrés, des parvis de Solyme, Chant terrestre, qu'un chœur éternel acheva, Ne monta plus sincère aux pieds de Jéhova î L'émotion saicsit la masse tout entière. Quand, du haut de l'autel, l'homme de la prière, Emu, laissa tomber ces paroles d'adieu:
— Vaillants chrétiens, allez sous la garde de Dieu ! (*)
O mon pavs, ce fut dans cette aube de gloire Que s'ouvrit le premier feuillet de ton histoire !
Trois jours après, du haut de ses mâchicoulis Par le fer et le feu mainte fois démolis,
Saint-Malo regardait, prompts comme des gazelles, Trois voiliers sur le flot tendre leurs blanches ailes, Et, dans les i-eflets d'or d'un beau soleil levant, Gagner la haute mer oriflammes au vent.
Le carillon mugit dams les tours ébranlées;
Du haut des bastions en bruyantes voiléee
Le canon fait gronder ses tonnantes rumeurs;
Et, salués de loin par vingl mille clameurs.
Au bruit de l'airain sourd et du bronze qui fume,
Cartier et ses vaisseaux s'enfoncent dans la brume! 0
Le voyage fut riule, et le péril fut gTancl.
Pourtant, après avoir, plus de deux mois durant,
Vogué dans les hasards de l'immensité fauve,
La petite flottille arriva saine et sauve
Auprès de bords peixius sous d'étranges climats . . .
— Terre ! cria la voix d'un mousse au haut des mâts.
C'était le Canada mystérieux et sombre.
Sol plein d'horreur tragique et de secrets sans nombre.
Avec ses bois épais et ses rochers géants,
Emergeant tout à coup du lit dee >céans 1
Quels êtres inconnus, quels terribles fantômes De ces forêts isanss fin lianteut les vastes dômes, Et peuplent de ces monts les détours hasardeux ? Quel génie effrayant, quel cerbère hideux Va, louche Adamastor, de ces eaux diaphanes, Surgir pour en fermer l'entrée à ces profanes ? Aux torrides rayons d'un soleil aveuglant. Le cannibale est là peut-être, l'œil sanglant. Comme un tigre embusqué derrière cette roche, Qui guette, sombre et nu, rimprudent qui s'approche. Point de guides ! Partout l'inexorable accueil ! Ici c'est un bas-fond, là-bas c'est un écueil; Tout semble menaçant, sinistre, formidable ; La côte, noirs rochers, se dresse inabordable. . .
Les fiers navigateurs iront-ils jusqu'au bout
— En avant ! dit Cartier qui, front grave et debout, Foule d'un pied nerveux le pont de la dunette. Et, pilote prudent, promène sa lunette De tribord à bâbord, sondant les horizons.
Alors, défiant tout, naufrage et trahisons, Drapeaux au vent, la (Jninde et la Petite-Hermine, Avec VEinerUlon, qui dans leurs eaux chemine, Le Breton, qu'on distingue à son torse puissant, Jalobert, le hardi caboteur d'Oueesant, Qu'on reconnaît de loin à sa taille hautaine, Tous, au commandement du vaillant capitaine. Entrent dans l'entonnoir du «rand fleuve inconnu.
Morne aspect! De forêts un réseau continu Se déploie aussi loin que le regard s'élamce. Nul bruit ne vient troubler le lugiibre silence Qui, comme un dieu jaloux, pèse de tout son poids Sur cette immensité farouche des grands bois.
A gauche, des sommets perdus dans les nuées; A droite, des hauteurs qu'on dirait remuées Par quelque cataclysme antédiluvien ; En face, l'eau du fleuve énorme qui s'en vient Rejaillir sur la proue en gerbes écumantes ; Des îlots dénudés par l'aile des tourmentes ;
De grands caps désolés ^'avançant dans les flots ; Des brisants sons-marins, effroi des matelots ; Des gorges sans issue où le mystère habite ; Partout Taustérité du désert sans limite, La solitude vierge en sa sublimité!
Pourtant, vers le Couchant le cap orienté, La flottille s'avance ; et sans cesse, à mesure Que les lointains brumeux que la distance azuré Se dessinent plus clairs aux yeux des voyageurs, Rétrécissant aussi ses immenses largeurs, Le grand fleuve revêt un aspect moins sauvage; Son courant roule un flot plus calme; le rivage Si sévère là-bas devient moins tourmenté ; Et, tout en conservant leur fière majesté, Ces vastes régions que le colousse arrose. Où la forêt sommeille, et dont le regard ose Pour la première fois sonder les profondeurs, Se drapent par degrés d'écilatanteis isplendeurs.
Le coup d'oMl ooiistaiiiinent se transforme et varie. Enfin, la rive, ainsi qu'un décor de féerie. Sous le flot qui <s!e cabre en un brusque détour, S'entr'ouvre, et tout à coup démasque le contour D'un bassin gigantesque où la Toute-Puissance Semble avoir mis le comble à sa masrnificence.
Un cirque merveilleux de plateaux inclinés ;
Un vaste amphithéâtre aux gradins couronnés
De pins majestueux et de grandis bouquets d'ormes;
Un promontoire à pic aux assises énormes ;
Au fond de l'horizon un bleuâtre rideau
Sur lequel se détache une avaJanche d'eau,
Avec d'âpres clainieurs croulant dans un abîme. . .
Partout, au nord, au sud, la nature sublime
Dans le cadre idéal d'un conte d'Orient !
Cartier est là debout, glorieux, souriant.
Tandis que ses Bretons, penchés sur les bordages,
Groupés sur les tillacs, suspendus aux cordages,
Par un long cri de joie, immense, spontané,
Eveillent les échos du vieux Stadaconé î
Puis, pendant qu'on évite au courant qui dévire, Chacun tombe à genoux sur le pont du navire ; Et ces bois, ces vaiUo'Uis, ces long-s coteaux dormants. Qui n'ont encor vibré qu'aux fauves hurlements Des fauves habitants de la forêt profonde, Au milieu des rumeuris de la chute qui gronde, Retentissent enfin — joair régénérateur ! — Pour la pTemière fois d'un h} nine au Créateur.
Le lendemain matin, au front de la montagne D'où Québec aujourd'hui domine la campagne, Une bannière blanche au pli fieurdelieé, Drapeau par la tempête et la mitraille usé, Flottait près d'une croix, symbole d'espérance. Le soleil souriait à la Xonvelle-France !
Ce jour est loin déjà ; mais gloire à toi, Cartier ! Gloire à vous, ses vaillants compagnons, groupe altier De fiers Breîtons taillés dans le bronze et le chêne ! Vous fûtes les pr-emiers de cette longue chaîne D'immortels découvreurs, de héros canadiene, Qui, de l'honneur français intrépides gardiens. Sur ce vaste hémisphère où l'avenir ise fonde. Ont reculé si loin les frontières du monde! {^)
Chênes au front pensif, grands pins mystérieux, Vieux troncs penchés au bord des torrents furieux, Dams votre rêverie éternelle et hautaine, Songez-vous quelquefois à l'époque lointaine Où le sauvage écho des déserts canadiens Ne connaissait encor que la voix des Indiens,
Qui, groupés sous l'abri de vos branches compactes, Mêlaient leur chant de guerre au bruit des catanaotes?
Sous le ciel étoile, quand les vents assidus Balancent dans la nuit vos longs bras éperdus, Songez-vous à ces tempts glorieux où nos pères Domptaient la barbarie au fond de vos ref>aires ? Quand, épris d'un seul but, le cœur plein d'un seul vœn, Ils passaient sous votre ombre en criant : — Dieu le veut ! Défrichaient la forêt, créaient des métropoles ; Et, le soir, réunis sous vos vertes coupoles. Toujours préoccupés de mille ardents travaux. Soufflaient dans leurs clairons l'esprit des jours, nouveaux?
Oui, sans doute; témoins vivaees d'un autre âge. Vous avez survécu tout iseuls au grand naufrage. Où les hommes se sont l'un sur l'autre engloutis; Et, sans souci du temps qui brise les petits, Votre raimure, aux coupts des siècles échappée, A tous les vents du ciel chante notre épopée !
Voici du Sagiienay la gorge énorme et sombre î
Notre steamer, au fond d'une anse pleine d'ombre Dormait tout essoufflé comme un grand cacli'a.lot. Nous avions pris pour guide un jeune matelot Qui, nous avait-on dit, connaissait bien la côte. Nous gravîmes d'abord une berge assez haute ; Puis un sentier, perdu sous les arceaux géants De vieux ormes penchés sur des ravins béants Au fond desquels grondaient d'invisibles cascades. De détour en détours et d'arcade en arcades,
Nous conduisit au bord d'un pilateau rétréci, Où le miide tit halte, et nous dit : — C'etst ici !
Nous étions parvenus sur un coin de falaise, Angle de roc saillant d'où Ton pouvait à l'aise Contempler dans sa fière et rude majesté Du morne Tadoussac l'horizon tourmenté.
De ces hauteurs, au «ein de cette nuit tombante, L'ombre était solenmelle et la scène absorbante. Ici, le l^aint-Laurent qu'on entend bourdonner Vag'uement, et qui laiisse à peine deviner Ses lointains vaporeux noyés dans les ténèbres; Là, le SaoTiienay noir, avec ses pics célèbres Qui, jetant des flots d'(mibre opaque aux nlentoure, Semblent comme un amas de fabuleuses tours Pleines de je ne sais quel farouche mystère, Dressé là pour garder la fantastique artère.
A nos pieds le steamer bondé de voyageurs, Hissant de ses fanaux les sanglantes rougeui*«, Ainsi que des reflets de brûlante oriflamme, Dans la pénombre, au loin, fait brasiller la lame. Et puis, par-dessus tout, un beau ciel étoile Faisant, cintre d'azur de points d'or constellé. Comme un dôme féerique à ce scKmbre estuaire. . . .
Derrière nous, dans l'ombre, un petit sanctuaire, Temple paroissial de cet obscur canton, Ouvrait son humble seuil au lieu même oii, dit-on, Quatre siècles passés, sur un autel rustique, Pendant que le refrain de quelque vieux cantique Etonnait les échos de ces monts inconnus. Devant Oartier et ses bardis marins, venus Pour arracher ces bords anx primitifs servages. Pour la première fois sur ces fauves rivages, Un vieux prêtre breton, humble médiateur. Offrit au Dieu vivant le sang du Rédempteur. (J)
La lune me surprit là, plongé dans mes rêves, Seul, et prêtant l'oreille à la chanson des grèves. Qui m'arrivait mêlée aux cent bruits indistincts De la forêt voisine et des grands monts lointains ; " Car, après un coup d'œil, devant la nuit croissante, Mes compagnons avaient tous repris la descente, Sans jouir plus longtemps du nocturne concert ; Et j'étais resté seul sur le plateau désert.
Alors de souvenirs quelles vagues pressées
Envahirent soudain mo^n âme et mes pensées !
O sainte majesté des choses d'autrefois.
Vous qui savez si bien, pour répondre à ma voix.
Peupler de visions ma mémoire rebelle.
Que vous fûtes pour moi, ce soir-là, grande et belle !
Je vous revis, là, tous ensemble agenouillés, Buides marins bretons, dans vos cabans souillés
Et raidis sous l'embrun des mers tempétueuses, Au milieu de ce cirque aux croupes montueuses, Au fond de ce désert, loin du monde connu, Offrant à l'Eternel, tête batsse et front nu, Sur le seuil redouté d'un monde ouvrant ses portes L'holocauste divin qui fait les âmes fortes.
Entre rbomme et le ciel sublime effusion ! C'était l'enfantement, c'était l'éclosion. Sur ces rives par Dieu lui-même fécondées, D'un nouvel univers aux nouvelles idées ; C'était l'éclair d'en haut perçant l'obscurité ; C'était l'esprit chrétien, l'esprit de liberté, Ouvrant, sur cette terre entre toutes choisie, L'aile de la prière et de la poésie !
Et quand, le cœur ému, rêvant et méditant, J'évoquais ce passé si loin de nous pourtant. Je croyais voir ce prêtre, en élevant l'hostie. Des conflits d'autrefois proclamer Tamnistie.
Je croyais voir aussi, du fond das bois épais, Labarum bienfaisant de concorde et de paix, Comme une grande main f raterneLle ee tendre . . . Et, dans l'ombre du soir, iil me semblait entendre Une voix qui disait, venant on ne sait d'où :
— Devant moi seul ici l'on pliera le genou !
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Ce site, t'est (Québec.
Au uord inoiiteut splendides Les écbelous lointains de» vastes Laiirentides. En bas, le fleuve immense et i)aisible, roulant Au soleil du matin siiu flot suiierbe et lent, Reflète, avec les pins des graujds rochers moroses, Le clair azur du ciel et ses nua^ies roses. Nous sommes en septembre ; et le blond fructidor. Qui sui- Lu i)laine verte a mis des teintes d'or, Au front des bois bercés par les brises flottantes Répand comme un fouillis de couleurs éclatantes ; On dirait les joyaux d'un oii!,anteS(pie écrin.