GS
Un repos solennel plein de calme serein Plane encor sur ces bords où la chaste Nature, Anx seuls baisers du ciel dénouant sa ceinture, Drapée en sa sauvage et ruistique beauté, Garde encor les trésors de sa virginité.
Cependant un lambeau de brise nous apporte
Comme un refrain jovdix qu'une voix mâle et forte,
Mêlée à des éclats de babil argentin,
Jette dans Fair sonore aux écbots du lointain.
Ce sont des moissonneurs avec des moissonneuses.
Ils suivent du sentier les courbes sablonneuses.
Et, le sac à l'épaule, ils cheminent gaîment.
Ce sont des émigrés du doux pays normand,
Des filles du Poitou, de beaux gars de Bretagne,
Qui viennent de quitter leur lande ou leur campagm
Pour fonder une France au milieu du désert.
L'homme qui les conduit, c'est le robuste Hébert,
Un vaillant ! le premier de cette forte race
Dont tout un continent garde aujourd'hui la trace,
Qui, dans ce sol nonve.an par son bras assaini, Mit le grain de froment, trésor du ciel béni, Héritage sans prix dont la France féconde Dans sa maternité dota le nouveau monde. Ils vont dans la vallée où les vents assoupis Font ondoyer à peine un flot mouvant d'épis Qu'ont mûris de l'été les tépides haleines.
Bientôt le blé jauni tombe à faucilles pleines; La javelle, où bruit un essaim de gTillons, S'entasse en rangs preissés au revers des sillo'ns, Dont le creux disparaît sous l'épaisse jonchée; Chaque travailleur s'ouvre une large tranchée; Et, sous l'effort commun, le sol transfiguré Laisse tomber les plis de son manteau doré.
Le soir arrive enfin, mais les gerbes sont prêtes: On en charge à pleins bords les rustiques charrettes Dont l'essieu va ployant sous le noble fardeau; Puis, presque recueilli, le front ruisselant d'eau.
Pendant que, stupéfait, l'enfant de la savane Regarde défiler letrange caravane, Et s'étonne à l'aspect de ces apprêts nouveaux, Hébert, qui suit, ému, le pas de ses chevaux, Rentre, offrant à Celui qui donne l'abondance La première moiisson de la Nouvelle-France! (^)
C'était le désert fauve eu sa spleudnii- austère. Eieu u'auimait eucor le vieillie coiu de terre Où Moutréal devait plus tard dresser ses tours. En aval du courant, vx suiv:int les détours Qui creusent çà et là les rives ombrag-ées. Sous les feux du midi, trois ]>irooues cliarjïées, Mirant leurs flancs plovt^s <lans le flot transparent, Ensemble remontaient le cours du Saintd.aun nt. Qui côtoyait ainsi les courbes du grand fleuve ?
C'était le foiitlateiir, c'était de Mais on neuve,
Avec de Montmagmy, le courageux soldat,
Vimont, l'apôtre saint, fier d'un double mandat,
Et, comme pour dorer cette ère qui comimence,
Deux femmeis, deux /grands cœurs : de la Peltrie et Mance î
Deux â-mes à l'affût de tous les dévoûments.
Ils sont accompaignés de laboureurs normands, De matelots bretons, fiers enfants de la Gaule, Travailleoirs qui devromt, le mousquet à l'épaule. Le poing à la charrue ou la hache à la main, S'ouvrir au nouveau monde un si large chemin.
Sur le calme des eaux une voix nous arrive; C'est un cantique saint qu'aux échos de la rive. Dans l'éclat radieux d'un soleil flamboyant, La petite flottille envoie eu pagayant.
Halte ! a crié quelqu'un.
Et bientôt, sur la berge, Avec le dôme bien du ciel nu pour auberge, Nos hardis voyageurs dressent leur campement. Puis, ensemble, à genoux, dans le recueillement, Rappelant au Très-Uaut sa divine promesse, Naïfs ou fiers chrétiens vont entendre la messe, Au pied d'un tabernacle à la hâte élevé.
— Vous êtes, dit le prêtre, un grain de eénevé Que Dieu jette aujourd'hui dans La glèbe féconde; La plante qui va naître étonnera le monde; Car, ne l'oubliez pas, nous sommes en ce lieu Les instruments choisis du gTand œuvre de Dieu ! -
Et pendant que l'hostie en sa châsse sacrée Illuminait l'autel de sa bilancheur nacrée. Un long Pange lingua s'élevait dans les airs Vers le Dieu des cités et le Dieu des déserts.
Auprès du drapeau blanc, la sainte Eucharistie
Kesta là tout le jour. La tête appesantie,
— Quand le soleil sombra dans le Couchant vermeil ^
Nos hardis voyageurs, accablés de isommeil,
Songeaient, prière faite, à chercher sous hi tente.
Dans une nuit de ])aix douce et réconfortante.
Le repos bien gagné qui doit les pi-émunir
Contre le lourd fardeau des tâches à venir;
Quand, tout à coup, dans r(unbre éparse des ramées,
Ils virent mille essaims de mouches -'uflammées,
Qui, croisant à l'envi leur radieux essor.
Comme un jaillissement de goutteh ttes d'or.
Ou plutôt comme un flot de flammèches vivantes,
Kavaient l'obscurité de leurs lueurs mouvantet^.
Alors chacun se met en chasse; l'cm poursuit Tous ces points lumineux voltigeant dans la nuit ; Puis, liant à des fils les blondes lucioles. On en fait des réseaux, flottantes auréoles, Qu'on fcjuspend sur l'autel en festons étoiles.
Quelques instants plus tard, dans les bivouacs voilés Par les grands pins versant leurs ombres fraternelles, Après avoir partout placé des sentinelles. Près du fleuve roulant sou flot siileneieux, La troupe s'endorniit «ons le regard des cieux.
Et pendant que ces forts, âpres à la corvée, Voyaient dans leur sommeil grandir l'œuvre rêvée, Astre pieux trônant dans le calme du soir. Sur Tautel, dans un pli du drapeau, l'ostensoir, Au vol phosphorescent d'étincelles isams nombre, Ouvrait son nimbe d'or et flamboyait dans Fombre.
O genèse sublime ! ô spectacle idéal !
Ce fut cette nuit-là que naquit Montréal, f)
Ce fut un temps bien rude et plein d'âpres angoisses.
Que les commencements de ces belles paroisses
Qu'on voit s'échelonner aujourd'hui sur nos bords.
Quand, du haut du vaisseau qui s'ancre dans nos ports,
Le voyageur charmé contemple et s'extasie
Au spectacle féerique et plein de poésie
Qui de tous les côtés frappe ses yeux surpris,
Il est loin, Oh ! bien loin de se douter du prix
Que ces bourgs populeux, ces campagiies prospères
Et leurs riches moissons coûtèrent à nos pères !
Chez nous, chaque buisson pourrait dire au passa.nt Ces «iUons ont nioims bu de sueurs que de sang. I*ar quel enchaînement de luttes, de souffrance, Nos aïeux ont conquis ce sol vierge à la Fnance, En V fondant son culte immortel désormais, La Fr'auce même, hélas ! ne le saura jamais !
Quels jours ensanglantés ! queiHe é])oque tragique ! Ah ! ce furent les fils d'une race énergique Que les premiers colons de ce pays naissant. Ils vivaient sous le coup d'un qui-vive iueessant: Toujours quelque surprise, embûche, assaut, batailles ! Quelque ennemi farouche émergeant des broussailles ! Habitants égorgés, villages aux abois.
Prisonniers tout sanglants entraînés dans les bois !. . .
Les femmes, les enfants veillaient à tour de rôle, Tandis que le mari, le fusil sur l'épaule. Au pas ferme et nerveux de son cheval normiaind. Semeur de l'avenir, enfonçait haridiment
Dans ce sol primitif le soc de sa charrue. Et si, l'été suivant, l'herbe poussait plus drue Dans quelque coin du pré, l'on jugeait du regard Qu'un cadavre iroquois dormait là quelque part.
Un jour, d'affreux forbans une bande hagarde. Auprès d'un petit fort que personne ne garde, Barbares altérés de pillage et de sang. S'élance tout à coup des fourrés, en poussant Je ne sais quel horrible et strident cri de guerre.
Les habitants du fort, qui ne soux>çonnaient guère
Le farouche Iroquois embusqué si près d'eux,
Croyant pouvoir courir ce risque hasardeux,
Pour travailler aux chaimps, avaient eu l'imprudence
De laisser tout un jour leurs logis sans défense.
Et voilà que le fruit de dix ans de sneurs
Va tomber au pouvoir de ces lâches tueurs.
Mais Jeanne Hachette est là ! L'héroïne si chère A la France, chez nous c'est "Jeanne" de Verchère l Elle n'a pas seize ans. Voyant de toutes parts L'ennemi la cerner, elle monte aux remparts. Chaque porte est bien close, et les armes rangées Dans chaque bastion sont là toutes chargées. Elle prend un mousquet, met en joue et fait feu. . . . Un homme tombe, un autre encore, et peu à peu Les sanglants agresseurs, pris d'une rage folle. Sous le canon qui tonne et la balle qui vole, Interdits, et croyant voir leurs rangs décimés Par une garnison de soldats bien armés. Laissent morts et mourants, et battent en retraite! {^^)
Hélas î en feuilletant ces pages, l'on s'arrête A des drames beaucoup plus froids et plus na\Tants. D'où viennent ces clameurs et ces cris déchirants ? C'est un bourg tout entier surpris dans la nuit noire Par quinze cents bandits, et — lamentable histoire! — Aux horreurs d'un massacre incroyable livré. Par la haine et le sang le regard enfiévré, De tous côtés la horde infernale se rue.
On égorge partout, sous les lits, dans la rue;
On poignarde, on fusille, on écartèle, on fend
Le crâne du vieillard sur le corps de l'enfant;
On déchire le ventre à des femmes enceintes ;
Et plus loin, arrachés aux suprêmes étreintes,
On jette en pleins brasiers des petits au berceau ;
Enfin, quand le village est réduit en monceau
De débris calcinés et de cendres rougies,
Pour assouvir leur soif d'effroyables orgies.
Les démons tatoués s'en vont en tapinois
Recommencer plus loin leurs monstrueux exploits. (^^)
O France, ces hérous qui creusaient si profonde, Au prix de tant d'efforts, ta trace au nouveau monde. Ne méritaient-ils pas un peu mieux — réponds-moi! — Qu'un crachat de Voltaire et le mépris d'un roi !
Sceptiques on croyauts, oui, tous tant que nous sommes, Courbons ici nos fronts! Ceux-là furent des hommes, Des soldats du proorès, des héros et des isaînts. Peut-être surent-ils, mieux encor que les autres, Du Dieu dont ils s'étaient faits les humbles apôtres. Comprendre ici les grands desseins.
Jamaiis on n'avait vu ispectacle plus étrange Que cette courag'euse et modeste pha.lange
Pleine d'ardeur mystique et de projets virils, Qui, nouveaux messagers de la parole sainte. Traversaient Tunivers ponr se jeter sans crainte Au-devant de tous les périls.
Sol natal, amitiés, rang, fortune, espérance, Famille, ils quittaient tout avec indifférence ; Pas un seul qui faiblît au moment de partir! Et pourtant qu'allaient-ils chercher sur ces rivage?. Sinon, après la vie errante des sauvages, La mort sanuiante du martvr ?
Oh! lorsque l'on parcourt nos annales naissantes, Et que, tournant du doigt ces pages saisissantes. On poursuit pas à pas par la pensée, au fond De la forêt immense encore inexplorée, Ces immortels semeurs de la moisson sacrée, On éprouve un trouble profond.
Vieux prêtres au front chauve ou lévites imberbes, Pieds nus mais souriants, liarassés mais superbes, Aux plus mortels dangers prodiguant leurs détis, Regardez ces héros, en'leur ardeur «ans borne. S'enfoncer à travers l'horreur du désert morne, Sans autre arme qu'un crucifix.
Fleuves, monts et torrents, chaleurs, pluie ou tempête. Rien ne les décourage et rien ne les arrête ; Nargiiant les jours sans pain, bravant les nuits sans feu, Poursuivis par les loups et guettés par les fièvres, L'Evangile à la main et le sourire aux lèvres, Ils vont sous le regard de Dieu.
Où? Qu'importe! leur zèle embrasse un hémisphère. Sous des cieux incléments si loin que vont-ils faire ? Quel but rêvent-ils donc qui les fait tant oser ? Où donc est le secret du feu qui les consume ? C'est que leur mission en deux mots se résume : Convertir et civiliser I
Devant ces deux grands mots point d'obstacle qui tienne ! Oui, ces fiers envoyés de la France chrétienne N'ont qu'un vœu, qu'un désir et qu'une ambition : Conquérir, par l'effort de vertus surhumaines, Des âmes à l'Eglise, et de nouveaux domaines A l'héroïque nation.
Et l'un d'eux meurt de faim dans la forêt profonde ; Un autre, isur le seuil d'un village qu'il fonde, D'un coup de tomahawk a le crâne entr'ouvert; Celui-ci s'engloutit sous la vague écumante ; Celui-là disparaît, perdu dans la toui-mente D'une terrible nuit d'hiver.
Ici c'est Daniel expirant sous les balles ; Là c'est Jogue et Goupil sur qui les cannibales De leur instinct féroce épuic>ent tout le fiel ; Plus loin c'est Lalemaud, Brébeuf, d'autres encore, Qui, sous le fer cruel et le feu qui dévore. Meurent les veux levés au ciel.
Bien plus, ce même Joî^ue, iiiclomptable nature, Après mainte agonie au poteau de torture. Réussit par miracle à tromper ses bourreaux ; Mais, perclut^, mutilé, vers ces lieux où l'attire La soif du sacrifice ou l'amour du martyre. Il revient mourir en héros.
Et puis, à chaque instant, nouvelles découvertes ! Jour après jour, ce sont (Vautres routes ouvertes A travers la i^avane ou leis fourrés épais ; Et l'homme primitif, quc^ tant de zèle touche. Devenu par deg-rés moins sombre et moins farouche, Offre le calumet de paix.
De nouveaux dévoiiments ces preux toujours en quête, Cent ans marchent ainsi de conquête en conquête. Distribuant l'aurore à toute cette nuit. . . Et l'Europe applaudit ces sublimes cohortes Qui d'un monde inconnu brisent ainsi les portes Devant le ])rogrès qui les suit.
O mon pays, au cours des siècles qui vont naître, Puissent tes fiers enfants ne jamais méconnaître Ces humbles ouvriers de tes futurs destins 1 Ils furent les premiers défriclieurs de la lande : Qu'on réserve toujours la plus fraîche guirlande Pour ces vaillants des jours lointains !
Et nous, qui recueillons — oui, croyants ou sceptiques — Les éternels bienfaits que ces âmes antiques Sur notre terre vierge ont semés en passant, N'oublions pas qu'un jour Tarbre aux palmes sans nombre Qui protège aujourd'hui nos enfants de son ombre A germé dans leur noble sang! C')
J'ai bien connu jadis le vieux Baptiste Auclair. C'était un grand \ieillard jovlail, ayant l'air Déluré d'un ancien capitaine en retraite. Autrefois au Nord-Ouest il avait fait la traite, Et sa fortune aussi, disait-on dans le temps ; Mais cela n'était pas bien sûr, car à trente ans Il était retourné, sans le moindre étalage. Reprendre la charrue et sa place au village, Héritier de la terre et du toit paternels.
C'est là que je l'ai vu, dans les jours solennels, Rieur, et se faisant craqueter les jointures, Nous raconter ce qu'il nommait ses aventures. Il avait élevé seize enfants : huit g-arçons
— l^;i-(lcssus je ne sais plus combien de bessons — Et huit filîes, tous seize installés en ménage.
Il n'en portait pas moins gaillardement son âge.
— J'ai, disait-il, bon pied, bon œil, et sapristi ! Sans me vanter, jamais je ne me suis senti
Si jeune et si ■dispos que lorsque la cohorte De mes petits-enfants vient frapper à ma porte. Et j'(^n ai. Dieu merci, cent dix-sept, bien comptés ! Beau chiffre, n'est-ce pas ? Tenez, vous ])laisantez, Vous autres, ]ors(iue vous discutez politique, Nation, avenir ; r(euvre patriotique.
Jeunes gens, c'est la mienne ! Un homme est éloquent. Et peut se proclamer bon patriote. . . quand ? Quand il a cin(iuante ans labouré la prairie, Et donné comme moi cent bras à la Patrie. Mettez cela dans vos papiers, beaux orateurs ! — Et, parcourant des yeux son cercle d'auditeurs, Il éclatait de rire, attendant la réplique.
Le vieillard coDservait nue étrange relique Au fond d'un vieux bahut à moitié ruiné ; Il tenait ce trésor de son père, et l'aîné De ses enfants devait en avoir l'iiéritage. . . Il ne lui plaisait pas d'en dire davantage.
Un beau soir cependant qu'on le sollicitait, Il exhiba l'objet devant nos jenx ; c'était Un petit vêtement de gros chanvre, une espèce De chemise d'enfant, lourde, grossière, épaisse, Mal cousue, et portant sur son tissu taché Quelques traces d'un brun noirâtre et desséché.
— C'est là du sang, Messieurs, du sang de race fière ! Dit le vieillard. Et puis, roulant sa tabatière EntTe ses doigts noueux, il nous fit le récit De la simple et navrante histoire que voici :
— C'était bien avant nous, au temps où les sauvages Faisaient dans le pays tant de sanglants ravages,
Commença tristement le vieux Baptiste Auclair. Au peucliaut du coteau baigné par le flot clair Où le beau Xicolet, à deux pas du grand fleuve, Mire aujourd'hui gaîment sa cathédrale neuve, A Fombre d'un bouquet de pins au faîte altier, Que les siècles n'ont pu terrasser tout entier. Trois hardis pionniers, en ces jours de tourmentes. Avec l'espoir prochain de saisons plus clémentes, Avaient planté leur tente à la grâce de Dieu.
L'un d'eux se nommait Jacque. Il avait dit adieu Aux droits, à la corvée, à la taille, aux gabelles, Pour s'en venir chercher avec d'autres rebelles, Sous des cieux où le fisc n'eût pas encore lui. Un peu de liberté pour les siens et pour lui. Sa femme, une robuste enfant de Picardie, Trois fois avait doté leur famille agrandie D'un nouveau-né gaillard, alerte et bien portant. Et l'œil des deux époux allait à chaque instant, Avec un long regard, hélas ! souvent morose, Des aînés tout brunis au bébé frais et rose.
Or ce dernier n'avait que six mois seulement
Lorsque se dérouJa l'affreux événement
Qui sur un lit d'horreur le jeta seul au monde.
Pour les colous Tannée avait été féconde.
La pente des coteaux et le creux des valions
Etalaient, souple et lourd, ui: manteau d'épis blonds,
Qui, comme un lac doré que le soleil irise,
Flottait luxuriant au souffle de la brise.
L'heure de la moisson était venue ; aussi
Le cœur des défricheurs, oubliant tout souci.
Montait reconnaissant vers Celui dont l'haleine
Enrichit les sillons et fait jaunir la plaine.
Un soir, notre ami Jacque, aprècs miir examen, Prépara sa faucille, et dit : — C'est pour demain ! — Puis il pria longtemps, et dormit comme un juste. Hélas 1 si par hasard, ce soir-là même, juste A l'heure où les colons se livraient au sommeil. En amont du courant, prêt à donner l'éveil,
Quelqu'un eût côtoyé la rive solitaire, Il eût sans doute vu, furtifs, rasant la terre Dans Fombre de la berge, et pagayant sans bruit, Trois longs canots giiisiser lentement dans la nuit. C'étaient les Iroquois, ces maraudeurs sinistres. Dont les premiers fenillete de nos anciens reg:istres Racontent si nombreux les exploits meurtriers.
Eendus non loin des lieux où nos expatriés Avaient fortifié leur petite bourgade.
Dans un enfoncement propice à l'embnscade, Ils prirent pied, masqués par un éi)ais rideau De branchages touffus inclinés à fleur d'eau ; Puiis sur le sable mou lialèrent en silence Leurs pirognes au fond le phis obscur de l'anse. Et, sous les bois, guettant et rampant tour à tour, Taipis dans les fourrés, attendirent le jour.
Oelui-ci se leva radieux et superbe.
C'est fête aux champs le jour de la première gerbe ;
Aussi nos moissonneurs, les paniers à la main, Dès Faube, tout joyeux, se mirent en chemin. Les aînés, que la mère avec orgueil regarde, S'avançaient tapageurs en piquet d' ayant-garde, Tandis que Jacque, ému, riait d'un air touchant Au petit que sa femme allaitait en marchant ; Car, suivant la coutume, on était en famille.
Bientôt, au bord d'un champ où l'épi d'or fourmille,
On fit halte. Partout, des prés aux bois épais,
Xul bruit inusité, nuls indices suspects.
Rien qui troublât la paix des vastes solitudes.
Du reste on n'avait nul sujet d'inquiétudes :
Pas une bête fauve, et, quant aux Iroquois,
Ils n'osaient plus tirer leurs fléchies du carquois,
Eefoulés qu'ils étaient au fond de leurs repaires.
On pouvait donc compter sur des jours plus prospères.
Enfin, l'espoir au cœur, et ne redoutant rien,
Jacque — après avoir fait le signe du chrétien —
Près du inaiinot qui dort au creux d'une javelle,
Commença les travaux de la moisson nouvelle.
Un ravissant tableau ! Dans le cadre aissombri
De l'immense forêt qui hii prête un abri,
Une calme clairière où l'on voit, flot mouvant,
Les. blés d'or miroiter sous le soleil levant ;
A genoux sur la glèbe, et tête découverte,
Les traivailleurs penchés sur leur faucille ailerte;
Deux enfants poursuivant le vol d'un papillon ;
Et puis ce petit ange, au revers d'un sillon,
Parmi les épis mûrs montrant sa bouche rose . . .
C'était comme idylle au fond d'un rêve éclose.
Qu'iadvint-il ? On ne l'a jamaiis su tout entier. Ce matin-là, quelqu'un, en suivant le sentier Qui conduisait du fort à la rive isolée, Entendit tout à coup, venant de la vallée Où Jacque était allé recueillir sa moisson. Quelque chose d'horrible à donner le frisson. C'étaient des cris stridents, aigus, épouvantables; Et puis des coups de feu, des plaintes lamentables. Appels désespérés et hurlements confus Frappant lugiibrement l'écho des bois touffus. Les farouches rumeurs, longtemps se prolongèrent ; Longtemps dans Le lointain des clameurs s'échangèrent :
Et puis, sur la rivière où le bruit se confond, Succéda par degrés un silence profond ....
Le soir, lorsque les deux colons du voisinage Osèrent visiter la scène du carnage.
Un spectacle hideux s'offrit à leurs regards : Trois cadavres sanglants, défigurés, hagards, Jacque et ses deux enfants, pauvre famille unie Dans une même atroce et fatale agonie.
Mutilés, ventre ouvert, le crâne dépouillé, Grisaient là sur le sol par le meurtre souillé. Quant à la mère, hélas ! elle était prisonnière, Sans doute condamnée à mourir la dernière A quelque affreux gibet par l'enfer inventé.
On plia le genou sur le champ dévasté ; Et, de ces cœurs naïfs glacés par l'épouvante, La prière des morts allait monter fervente, Lorsque au De prof midis clamavi — faiblement. Une plainte, ou plutôt un long vagissement Se fit entendre ainsi qu'un appel d'âme en peine.
Les colons étonnés retinrent leur liialeine. . . C'était comme un sang'lot d'enfant ; et, stupéfait, Quelques instants plus tard, on trouvait en effet. Dans le creux d'un sillon, la face contractée, Perdu souiS un amas de paille ensanglantée, Un enfant de six mois suffoquant à demi. Sans doute que la mère avait de l'ennemi Par cet ingiémeux moyen trompé la rage, Et, dévoûment sublime ! avait eu le courage De marcher à la mort d'un cœur déterminé, Sans trahir d'un regard le pauvre abandonné !
Or ce pauvre orphelin, ce pauvre petit être.
Dit le vieux, plus ému qu'il ne voulait paraître.
Voici le vêtement qu'il portait ce jour -là ;
Et, si je le conserve avec respect, cela
Ne surprendra bien fort personne ici, j'esipère,
Car cet enfant. . . c'était mon arrière-grand-père. (^^)
i^ JQLLIET j
Le grand fleuve dormait couché dans la savaue. Dans les lointains brumeux passaient en caravane De farouches troupeaux d'élans et de bisons. Drapé dans lee»; rayons de l'aube matinale, Le désert déployait sa splendeur virginale Sur d'insondables horizons.
Juin brillait. Sur les eaux, dans l'herbe des pelouses, Sur les sommetÉ^, au fond des profondeurs jalouses,
L'Eté fécond chantait ses sauvages amours.. Du Sud à l'Aquilon, du Couchant à l'Aurore, Toute l'immensité semblait garder encore La majesté des premiers jours.
Travail mystérieux ! les rochers aux fronts chauves.. Les i^mpas, les bagous, les boits, les antres fauves, Tout semblait tressaillir sous un souffle effréné ; On sentait palpiter les solitudes mornes, Comme lau jour où vibra, dans Tespace sans bornes, L'hjimne du monde nouveau -né.
L'Inconnu trônait là dans sa gTandeur pa'emière. Splendide, et tacheté d'ombres et de lumière, Comme un reptile immense au soleil engourdi, Le \4eux Meschacébé, vierge encor de servage, Déployait ses anneaux de rivage en rivage Jusques aux golfes du Midi.
Echarpe de Titan sur le globe enroulée,
Le grand fleuve épanchait sa nappe immaculée
Des régions de rOiirse aux plages d'Orion, Baignant le steppe aride et les bosquets d'orange, Et mariant ainsi dans un hymen étrange L'Equateur au Septentrion.
Fier de sa liberté, fier de ses flots sans nombre, Fier des grands bois mouvants qui lui versent leur ombre, Le Roi-des-Eaux n'avait encore, en aucun lieu Où l'avait promené sa course yagabonde, Déposé le tribut de sa vagiie profonde, Que devant le soleil et Dieu ! . . .
Jolliet I Joiliet ! quel spectacle féerique Dut frapper ton regard, quand ta nef historique Bondit sur les flots d'or du gTand fleuve inconnu ! Quel sourire d'orgueil dut effleurer ta lèvre ! Quel éclair triomphant, à cet instant de fièvre, Dut resplendir sur ton front nu î
Le voyez- vous, là-bas, debout comme un prophète,
L'(eil tout illuminé d'audace satisfaite.
La main tendue au loin vers rOceideut bronzé, ^ Prendre poissession de ce domaine immense,
Au nom du Dieu vivant, au nom du roi de France, Et du monde civilisé ?
Puis, bercé par la houle, et bercé par ses rêves. L'oreille ouverte aux bruits harmonieux des grèves. Humant l'acre parfum des grands bois odorants, Rasant les îlots verts et les dunets d'opale. De méandre en méandre, au fil de l'onde pâle. Suivre le cours des flots errants!
A son aspect, du sein des flottantes ramures, Montait comme un concert de chants et de murmures ; Des vols d'oiseaux marins s'élevaient des roseaux. Et, pour montrer la route à la pirogue frêle. S'enfuyaient en avant, traînant leur ombre grêle Dans le pli lumineux des eaux.
Et pendant qu'il allait voguant à la dérive, On aurait dit qu'au loin les arbres de la rive.
En arceaux parfumés penchés sur sou chemin, Saluaient le héros dont Téuergique audace Venaient d'inscrire encor le nom de noti'e race Aux fastes de l'esprit humain !
G grand Meschacébé ! — voYageiu' taciturne, Bien des fois, aux rayons de l'étoile nocturne, Sur tes bords endormis je suis venu lu'aseeoir ; Et là, seul et rêveur, peixlii sous les grands ormes, J'ai souvent du regard sui^i d'étranges formes Griissant dans les brumes du soir.
Tantôt je croyais voir, sous les vertes arcades, Du fatal De Soto passer les cavalcades En jetant au désert un défi solennel ; Tantôt c'était Marquette errant dans la prairie, Impatient d'offrir un monde à sa patrie. Et des âmes à l'Eternel.
Parfois, dans le lointain, ma prunelle trompée Crevait voir de La Salle étinceler l'épée,
Et parfois, morne essaim sortant je ne sais d'où, Devant une humble croix — ô puissance maoiqne ! De farouicheis gnerriers à l'œil sombre et tragique Pa«ser en pliant le genou !
Et puis, berçant mon âme aux rêves des poètes, J'entrevoyais aussi de blanches silhouettes, Doux fantômes flottant dans le vague dets nuits Atala, Gabriel, Chactas, Evangeline, Et l'ombre de Eené, debout sur la colline, Pleurant ses éternels ennuis.
Et j'endormais ainsi mes souvenirs moroses. . . Mais de ces visions poétiques et roses Celle qui plus souvent venait frapper mon œil, C'était, passant au loin dans un reflet de gloire, Ce hardi pionnier dont notre jcuiic histoire Redit le nom avec oroueil.
Jolliet ! Jolliet ! deux siècles de conquêtes. Deux fiiècles sans rivaux ont passé sur nos têtes,
Depuis riieure sublime, où, de ta propre main, Tu jetas d'un seul trait sur la carte du monde Ces castes régions, zone immense et féconde, Futur «renier du seure humain !
Deux siècles sont passés depuis (lue ton génie Xous frava le chemin de la terre bénie Que Dieu fit avec tant de prodigalité.
Qu'elle garde toujonrs dans les plis de sa robe. Pour les déshérités de tous les points du globe, Du pain avec la liberté î
Oui, deux siècles ont fui î La soilitude vierge N'est plus là ! Du progrès le flot montant submerge Les vestiges derniers d'un passé qui finit. Où le désert dormait gTandit la métropole ; Et le fleuve asservi courbe sa large éx)aule Sous l'arche aux piles de granit!
/ Plus de forêts sans fin ! la vapeur les sillonne ;
L'astre des jours nouveaux sur tous les points rayonne
L'enfant de la nature est évangélisé ; Le soc du laboureur fertilise la plaine ; Et le surplus doré de sa gerbe trop pleine Nourrit le vieux monde épuisé !
Des plus purs dévoûments merveilleuse semence ! Qui de vous eût jamais rêvé cette œuvre immense, O Jolliet, et vous, apôtres ingénus, Vaillante soldats de Dieu, sans orgueil et sans crainte. Qui portiez le flambeau de la vérité sainte Dans ces parages inconnus ?
Des volontés du ciel exécuteurs dociles, Vous fûtes les jalons qui rendent plus faciles Les durs sentiers où doit marcher l'humanité. . . Gloire à vous tous ! du Temps franchissant les abîmes, Vos noms environnés d'auréoles sublimes Ont droit à l'immortalité !
Et toi, de ces héros généreuse patrie.
Sol canadieu, qu'on aime avec idolâtrie,
Dans raceompJisisement de tous ces grands travaux,
Quand je pèse la part qne le ciel t'a. donnée,
Lee jeux sur l'avenir, terre prédestinée,
J'ai foi dans tes destins nouveaux !
Sou âme avait la soif des grands aventures.
Il tenait par la race à ces hautes natures
Qui de riiuananité sont lei^ porte-flambeaux.
Mais dont, souvent aussi, la pierre des tombeaux
Marque lugubrement l'âpre route des âges.
Ceux-là trompés d'abord par d'éclatants présages, Peuvent, lutteuris vaincus d'un combat surhumain, Wnv la fatalité leur barrer le chemin,
Ait moment de toucher à la palme suprême. . . Ecrasés sons leur tâche, ils triomphent quand même Leur œuvre, dont le fruit ne peut s'anéantir, En sacrant le héros sait isurvivre au martyr !
Il se nommait Robert Cavelier de La Salle.
Déjà, l'esprit hanté par l'ombre colossale
De Cartier, jeune encore il fuit le sol normand
Pour notre Canada, cher pays iuclément
Qu'alors les plus hardis n'abordaient qu'a.yec crainte.
Il rêve d'embrasser le (»lobe en son étreinte,
De consacrer sa yie à d'immortels travaux,
Et, ravissant aux mers des continents nouveaux
— Miracle de courage et de persévérance —
De donner à lui seul un empire à la France !
A son ambition rien ne semble trop g-rand. En remontant les flots perdus du Saint-Laurent, Il veut réaliser ce projet chimérique : Arriver jusqu'en Chine à travers l'Amérique.
C'est tout lin monde étrange, insonmie, menaçant,
Qu'il lui faut conquérir et dompter en passant.
Où sont s&s bataillons ? Quelles sont ses re^îsources ?
Qui le dirio^era dans ces lointaines courses ?
Pour franchir ces déserts — solitudes sans fin
Où l'attendent le froid, les fatigues, la faim —
Ces lacs tempétueux, ces pics inabordables.
Ces repaires peuplés de hordes formidables.
Ces abîmes sans fond, ces tragiques forêts
Pleines de pièges sourds et de mornes secrets,
Qui soutiendra l'espoir en son âme meurtrie ?
— Une seule pensée, un seul mot : la Patrie !
L'impossible, à ce nom, pour lui n'existe point Le mousquet à l'épaule ou la pagaie au poing. En route !
Et devant lui, de l'aube au crépuscule, Le vaste horizon s'ouvre et le disert recule. Perçant les fourrés noirs où le sombre Iroquois Sur son torse bronzé fait sonner son carquois,
n va. Des lacs géants, rivaux des mère géantes,
Le menacent en vain de leurts vagues béantes ;
Au chant du 7V Deum il lance le Griffon;
Et, colosse vaincu, l'Ontario profond
Voit le premier haut-bord se cabrer «ur ;son onde.
Il avance, il découvre, il colonise, il fonde.
Au loin, derrière lui, dans le bruit deis rameurs,
Du Niagara grondant, s'éteignent les clameurs ;
Il avance toujours. Monotonie immense,
Où la plaine finit, la forêt recommence.
C'est partout l'inconnu, partout l'illimité,
Dans leur hideur farouche ou leur sublimité.
Enfin de JoUiet la trace encor récente Le conduit sur la rive où, nappe incandescente, Dans son lit sablonneux, le grand Mississipi Déploie en serpentant son long cours assoupi. Alors — universelle erreur géographique — La Salle croit tenir son rêve: — Au Pacifique ! Dit-il ; ceci n'est pas un fheuve, c'est un pont Que Dieu jette entre nous, la Chine et le Japon. En avant donc ! et si nous gagnons la bataille.
Nous aurons découpé le monde à notre taille ! — Et le hardi coureur d'aventurée partit, Trouvant presque, à son gré, l-e monde trop petit.
O doigt divin ! bien loin des grands pays d'Asie Qu'il cherchait — sous des cieux vibrants de poésie. Que parfument l'orange et le magnolia.
Doux paradis j)erdu que la France oublia. Dans un berceau de fleurs, de mousses, de lianes, C'est vous qu'il découvrit, vierges Louisiancsî Et puis la mer I la mer ! le beau golfe du Sud ! Ecroulement fécond d'un grand rêve déçu.
Poètes, haut les cœurs !. . . Les Muses ont des rides
Changez vos luths ! Le vrai jardin des Hespérides
Vous tend ses rameaux verts par le temps rajeunis,
Tout chargés de fruits d'or, de parfums et de nids.
Apollon s'exilait; — ces féeriques asiles.
Ces bois harmonieux et ces flottantes îles,
Bosquets bercés au flot du grand Meschacébé,
C'est un temple plus neuf offert an dieu tombé.
De poèmes en fleur un essaim se révèle,
Plein de jeunes frissons et de fraîcheur nouvelle ,
Adieu le faux éclat des Idylles d'antan !
La légende moderne au corsaige tentant,
Ouvrant l'aile au milieu de blanches silhouettes,
Prend son vol sur ces bords ; haut les cœurs, ô poètes !
Et La Salle, charmé, contemple en souriant
Cet éden où viendra rêver Chateaubriand !
Plus tard, sur des vaisseaux de France — triste épreuve —
La Salle cherche en vain la bouche du grand fleuve.
Battu par la tempête, envié des jaloux
— Les lions sont parfois tracassés par les loups —
Entouré de périls qu'il brave tête haute.
Avec deux cents colons il se jette à la côte.
Pour atteindre son but il veut tout affronter ;
Deux ans contre le sort on le voit s'arc-bouter,
Et corps à corps lutter avec l'inexorable;
Révoltes, guet-apens, misère inénarrable;
L'Indien au dehors, les fièvres au dedans;
La trahison dans l'ombre ouvrant ses yeux ardents ;
Tous les malheurs isur lui viennent fondre avec raoe. Presque seul contre tous, il tient tête à l'orage; Jusqu'à ce que pour vaincre, il n'ait plus qu'un recours: Franchir le continent pour chercher du secours.
Il part. Des noirs bayous côtoyant les rivages,
A travers les grands bois ou les pa.uipae sauvages,
La savane fangeuse ou le sable mouvant,
Sur un sol ennemi, sous un ciel énervant.
Il marche, il marche encor, sans un mot qui console,
N'ayant que deux amis : son chien et sa boussole.
Il revoit l'Arkansas, le lointain Missouri,
L'Illinois méandreux et l'Ohio fleuri,
Le blond Mississipi, tous ces sillons immenses
Où son bras a jeté d'immortelles semences ;
Et c'est le cœur toujours à son œuvre acharné,
Que le héros, malade, errant, abandonné.
Tombe, le crâne ouvert par la balle d'un traître.
Tl expire ; et la main pieuse d'un vieux prêtre
Plante une branche en croix sur sa fosse. En quel lieu
Hélas ! c'est le secret du désert et de Dieu.
— IIG —
La Salîe, dors en paix, perdu comme Marquette!
Au moins tu n'auras pas yu ta noble conquête.
Le radieux pays (lui t'avait tant coûté,
Pour quelques millions follement brocanté !
Oui, dors en paix au fond de ta tombe nerdue^
O Cavelier ! Ta «;;loire, un soldat Ta vendue ;
Le Saint-Laurent, déjà dès longtemps déserté,
Avait dii d'un roi vil i)ayer la lâcheté.
Abandonnée autssi l'héroïque Acadie !
Le fier -drapeau français, qui dans ta main hardie
Avait porté si loin son éclat triomphal,
S'est incliné devant un orgueilleux rival ;
Son vol ne plane plus au ciel du nouveau monde. .
MaiLS son ombre, en passant, ne fut pas inféconde
Sur ce sol où couvaient touteis les libertés.
Des germes pleins de force après lui sont restés.
Ces germes ont produit une race fidèle,
Qui, ravie à la France, a isu garder loin d'elle,
Ainsi qu'un legs pieux à jamais vénéré.
Sa mémoire, sa langue et son culte sacré.
C'est un arbre robuste aux racines vivaces,
Qui, cramponné d'abord à toutes les crevasses,
Balance désormais, au vent du ciel serein.
Les mille et un rameaux de son tronc souverain.
Sa force et sa fierté, ses fruits et son ombrage, C'est à TOUS qu'on les doit, ô Français d'un autre âge ! Phalange de martyrs et de héros chrétiens. Des grands projets de Dieu si longtemps les soutiens, Et dont La Salle en lui résume la légende.
Donc, gloire à toi, Rouen, noble cité noiimande ! Dresse une fois de plus ton beau front triomphant, Et vois, pour rendre hommage à ton illustre enfant, Sous tes antiques murs, dans un transport lyrique. S'embrasser aujourd'hui la France et l'Amérique ! {^*)
C'est l'hiver. rA])rt^ hiver, et la tempête enibonche Des grands vents boréanx hi trompette farouche. Dans la rafale, au loin, la neige à Ilots; pressés Rouit' 8ur le désert ses tourliilli»ns glacés, Tandis que la tourmente ébranle en ses colères Les vieux chênes rugueux et les pins séculaires.
L'horrible giboulée aveugle ; le froid luurd ;
La nuit s'approche aussi — la sombre nuit du Xord
Apportant son siirn-nir ih- iiKinn's r-jimn-antes.
Et pourtant, à travers les spirales mouvantes Que l'ouragan soulève en bondis désordonnés, Luttant contre le choc des blizzards déchaînés, Des voyageurs, là-bas, affrontent la bourrasque. L'ombre les enveloppe et le brouillard les masque. Qui sont-ils ? Où vont-ils ? Quels Titans oi-gueilleux Peuvent narguer ainsi tant d'éléments fougueux ? Oe sont de fiers enfants de la Nouvelle-France. Sans songer aux périls, sans compter lia souffrance, Ils vont, traçant toujours leur immortel sillon. Au pôle, s'il le faut, planter leur pavillon !
Au mépris des traités, la hautaine Angleterre, Contre la France armant sa haine héréditaire. Sur les côtes d'Hudson — dangers toujours croissants Avait braqué vers nous ses canons menaçants. Il fallait étouffer les oursons au repaire ; Et d'Iberville, un fort que rien ne désespère. Avec cent compagnons armés jusques aux dents. Malgré la saison fauve et ses froids corrodants, A travers des milliers d'obstacles fantastiques., Avait pris le chemin des régions arctiques . . .
Pour reprendre à rAii<;lais ces postes importants, Il fallait prévenir les seconrs du printemps. Et c'est ce groupe fier, avec son chef en tête, Qu'on voit marcher ainsi le front dans la tempête.
Sans un sentier battu, sauis guides, sans jalons,
Ils franchissent les gués, les ravins, les vallons;
Précipice ou torrent, forêt ou fondrière,
Rien ne peut entraver leur course aventurière ;
Les canots sur Tépaule et la raquette aux pieds,
Ces fiers coureurs des bois, ces chasseurs, ces troupiers,
Tramant munitions, bagage, armes et vivres,
Courbés sous la courroie et tout couverts de givres.
Semblaient, dans les brouillards de ce ciel nébuleux.
Les fantômes errants d'un monde fabuleux.
Les semaines, les mois s'écoulent ; les débâcles
A l'expédition offrent d'autres obstacles.
Les rayons du soleil, de plus en plus troublants,
Ont sur le sol blanchi des reflets aveuglants ;
Puis le verglas fangeux que le printemps fait fondra
Change en marais glacé la route qui s'effondre- . .
Nul ne faiblit ; plié sous les fardeaux trorp lourds, Dans l'eau jusqu'à mi-janiibe, on avance toujours. Une rivière est là de banquises couverte: Vite, canots à flot, la rame aux poings, alerte ! Quelquefois il leur faut descendre en pagayant Quelque effrayant rapide au remous tournoyant ; Nul ne recule ! Un jour, dans un torrent qui gronde, D'Iberville lui-même est englouti sous l'onde ; Un miracle l'arrache à la mort. En retour, Deux braves qu'il aimait, emportés à leur tour Par le choe d'une vague au fond du gouffre traître. S'enfoncent sous les flots pour ne plus reparaître.
La nuit, il faut camper le plus souvent sans feu.
Et puis recommencer la corvée, au milieu
De fatigues sans nom, jusqu'à la nuit suivante.
Et qu'il pleuve ou qu'il gèle, et qu'il grêle ou qu'il vente,
A travers le désert tragique, ces Titans,
Sordides, harassés, trempés et grelottants.
Mais que le dévoûment patriotique enflamme,
L'enthousia'sme au cœur, le délire dans l'Ame,
Pour atteindre leur but marchent sans sourciller !
Plus tard, quand les liérois rentrèrent au foyer, Ils avaient arraché trois forts à l'Angleterre, Conquis toute une zone, et sur mer et sur terre Humilié vinot fois nos rivaux confondus. . .
Ce sont ces hommes-là qu'un monarque a vendus! (^^)
Il semblait à nos veux un pilier des vieux âges, Ce vieux tronc qui brava tant de vents en courroux. II avait sur nos bords vu les Pâles-Visages Remplacer les grandis guerriers roux.
Aigrette énorme au front du vaste promontoire, Colosse chevelu dans le roc cramponné, Il avait vu passer bien deis jours sans histoire Au sommet de Sta-daconé.
— isn —
Son ombre avait coiTvert bien des bivouacs sauvages, Abrité bien longtemps des hordes aux flancs nus, Tandis que le grand fleuve à ses mornes rivages Jetait ses sanglots inconnus.
Il savait des secrets que nul o'il ne devine; Quand, un jour, face à face, il vit — aspect troublant Sur le même roclier surgir la croix divine Et la lia 111] le d'un drapeau blanc.
Et puis, de siècle en siècle et d'année en année, L'arbre antique vécut — flux et reflux du sort — La légende sublime où notre destinée A pris son incroyable essor.
Il vit tous nos héros ; il vit toutes nos gloires ; Il vit nos fiers travaux et nos saints dévoûnients ; Il vit notre abandon, nos stériles victoires, Avec leurs sombres dénoûments.
Et, sur ses derniers jours, dans ses décrépitudes, Comme une harpe où tremble un vieux lambeau d'accord, On croyait voir, au vent les vieilles solitudes. Ses rameaux frissonner encor.
Et, lorsque le géant quatre fois centenaire Courba sa tête où tant de soleils avaient lui, Ce fut triste ; on comprit que c'était toute une ère Qui disparaissait avec lui.
O frêne ! ô grand témoin des choses envolées ! On a sacré, depuis, le sol où tu tombas ; Et sur ta place vide, en bruyantes mêlées. Des enfants prennent leurs ébats.
Oui, des enfants, des jeux, des rires, des fronts roses, A l'endroit même d'où, colosse aux flancs rugueux, ïu vis se dérouler en tes ennuis moroses La rude histoire des aïeux !
Des cris de joie après le toI des oriflammes, Le clairon, les obus et le tambour battant !. . . Si comme l'être liumain les arbres ont des âmes, O o ranci mort, n'ee-tu pas content?
l*oiir moi, quand, de l'antique enclos des ursulines, Pour la première fois, tout ému, j'entendis Monter ces voix d'enfants, fraîches et cristallines Comme un écho du paradis.
Soudain, sous les arceaux dépouillés du vieux frêne, Longue chaîne héroïque évoquée à la foie. Mes regards crurent voir passer Tombre sereine Des saintes femmes d'autrefois !
De nos martyre chrétiens immortelles rivales. Par tous les dévoûments grands cœurs fanatisés, Que la France d'alors jetait sans intervalles Sur ces bords incivilisés !
Dames de haut parage ou filles des chaumières, Qui laissaient tout, famille, amis, brillants partis, Pour venir apporter les divines lumières Aux petits d'entre lee petits !
Et mon cœur tressaillait; car jamais, ô viel arbre! A nul fronton superbe, au seuil, de nul tombeau, Je n'ai rien vu, fouillé dans le bronze ou le marbre, De plus touchant et de plus beau.
Que celle qui porta le nom de La Peltrie, Sainte veuve, enseignant, sous tes ombrages frais, Avec le nom de Dieu le grand mot de Patrie Aux petits enfants des forêts! {^^)
DAULACD[SORM[AUX
Quelle plume il faudrait pour rendre a^ec des mots Ton héroïque histoire, ô Daulac des Ormeaux !
Montréal, qui, superbe entre nos métropoles, Dres.se aujourd'hui son front couronné de coupoles. N'était qu'une bourgade, et n'avait pas viniit ans. Un soir, le bruit courut parmi ses habitants Si souvent harassés par les hordes sauvages, Que, voulant couronner leurs incessants r^avages
Par nii affreux massacre inouï jusqu'alors, Les Iroquois devaiient réunir leurs efforts Afin d'exterminer toute la colonie.
Dans l'ombre du conseil, leur infernal génie Avait tout combiné pour un sanglant succèfi ; Bref, il ne devait pas rester un seul Français Pour porter le récit du désastre à la France. . . Attaque à l'improviste, et carnage à outrance !
l'ranîsportons-nous au bord de l'Ottawa fougueux.
Dans les étranglements de ses rochers rugueux, Eu flots échevelés tordant ses lourdes vagues, La cataracte au vent hurle ses clameurs vagues. Dont les échos perdus semblent d'étranges voix Qui s'appellent au loin dans la nuit des grands bois
Le jour tombe ; an Couchant, le soleil qui rouo-eoie Saigne sur l'horizon, comme ces feux de joie Qui, le soir, en Bretagne, à la vSaint-Jean d'été, S'éteignent en jetant leur mourante clarté Sur les coteaux lointains que leur pourpre ensanglante ; Puis, bientôt, par degTés, la nuit sombre et troublante, La nuit des grands déserts, ténébreux conquérant, Envahit la forêt les monts et le torrent.
Quelqu'un veille pourtant sur ces bords solitaires. Holocauste joyeux et martyrs volontaires, Plutôt que de la voir saccager et piller. Seize colons s'étaient offerts sans sourciller Pour couvrir de leurs corps la patrie en détresse ; Et, bien armés, joignant la bravoure à l'adresse, Avant que l'ennemi pût les envelopper, Ils étaient venus là s'embusquer pour frapper.
Dans cet affreux péril, la colonie en transe N'avait plus qu'une seule et suprême espérance
Gagner du temps. Et dans un vieux fort, où jadifî Des Algonquins avaient combattu les bandits, Au-deseous de la chute, au pied d'un long portage, Sur un point qui domine avec quelque avantage Un défilé par où, dans sa soif d'égorger, L'Iroquois ne pouvait manquer de s'engager, Daulac et les vaillants compagnons qu'il commande, Héros de sang breton ou de race normande, Avec quelques Hurons recrutés en cliemin, Gruettent l'envahisseur le mousquet à la main î Pas un ne reviendra ; tous le savent ; n'importe ! Ils sont là du pays pour défendre la porte ; Ils ont fait le serment d'en garder les abords : Il faudra pour entrer leur pasiser sur le corps ! Et, tandis qu'autour d'eux l'ombre épaissit ses voiles, Leur prière du soir monte vers les étoiles.
Tout à coup, du rapide au loin couvrant le bruit. Un hurlement sauvage é€late dans la nuit. Peuple entre tous habile au jeu des embuscades. Les Iroquois, rôdant en deçà des cascades,
Avaient vu le chemin que Daulac avait pris ; Et c'était l'embnequé qui se trouvait surpris. Sept cents démons fondaient ensemble sur le poste.
Mais Daulac était brave et prompt à la riposte.
Sans reculer d'un pas, solide comme un roc,
La faible garnison tint ferme sous le choc.
Ce fut en un instant une horrible mêlée.
Les Peaux-Rouges, chargeant en bande échevelée,
Avec des gestes fous et des cris furibonds,
Se ruaient sur le fort, et par d'horribles bonds,
MalgTé les sabres nus ■et les arquebusades,
Recommençaient sans fin l'assaut des palissades.
Ils n'avaient presque plus l'aspect d'êtres humains.
On leur fendait le crâne ; on leur hachait les mains ;
On leur jetait aux yeux des cendres enflammées ;
Quand même ! reformant leurs masses entamées,
Sous la crosse qui tombe ou le brandon brûlant.
Ces tigres enra.g-és s'élançaient en hurlant ;
Et toujours, et partout, la balle et l'arme blanche
Refoulaient dans le sang la terrible avalanche.
Et cela, sous les bois, dans la nuit, au milieu
Du désert frissonnant sous le regard de Dieu !
C'était un cauchemar à donner l'épouvante.
On se battit ainsi jusqu'à la nuit suivante ; Puis on recommença. Cela dura dix jours.
Les Iroquois vaincus se recrutaient toujours. Quant à la garnison, bien qu'à moitié réduite Par ces dix mortels jours de lutte, et par la fuite De tous ou presque tous ses Indiens alliés, Malgré l'effort de tant d'assauts multipliée;, Devant ses ennemis qui redoublaient de rage, Elle ne sentait pas amollir son courajge. Et, pour sauver les siens, décidée à périr. Voulait plus que jamais triompher ou mourir.
Un soir que le combat triplait de violence, Daulac prend un baril de mitraille, et le lance. Mèche allumée, en plein milieu des assaillants. Par malheur un rameau l'arrête, et nos vaillants Voient retomber sur eux la machine infernale. Oe fut le dernier coup de la lutte finale. Aux lueurs que jeta la fauve explosion. Dans des flots de fumée, une âpre vision.