‹ La légende d'un peupleChapitre 7 sur 14 · DEUXIEME EPOQUE · texte numérisé non relu

DEUXIEME EPOQUE

LÂlâSE

Phipps bombardait Québec. Du haut de son nid d'aigle, Frontenac tenait ferme et ripostait en règle.

La veille, un envoyé de l'amiral anglais

Avait, signaux en mains, pris pied sur les galets

Où du cap Diamant l'escarpement se dresse,

Et, porteur d'iiu message insolent dont l'adresse Ne dissimulait point l'orgueilleuse teneur, S'était fait introduire auprès du gouverneur. Celui-ci, digne et fier comme un guerrier de Troie, Calme, avait répliqué : — Dite à qui vous envoie — Xul besoin, n'est-ce pas, d'en faire un parcliemin - Que ce sont mes canons qui répondront demain! (^®)

Et Pliipps de ses vaisseaux, Québec de ses murailles. Echangeaient, acharnés, des trombes de mitrailles. C'était un imposant spectacle en son horreur. Le bronze inconscient, comme pris de fureur. Dans ce cirque bordé de forêts séculaires. Semblait de l'âme humaine emprunter les colères. Tandis que l'assiégeant, de ces boulets rougis, Démantelait les murs, éventrait les logis. Et menaçait enfin de tout réduire en poudre, La faible garnison, tonnant comme la foudre. Criblait les lourds vaisseaux jusqu'à leur flottaison. Enfermée au milieu de ce vaste horizon De grands rochers à pic, de gorga-5 ténébreuses.

De longs coteaux boisés, de montagnes ombreuses, Dont les cent mille échos portaient jusqu'au désert Les sauvages accords du farouche concert Qui du fleuve groudaut montaient jusqu'à leur cime. Si sombre qu'elle fût, la scène était sublime !

Soudain un cri se mêle aux rumeurs du canon :

Du navire amiral la corne d'artimon.

Qu'a coupée un boulet bien pointé de la rive,

Avec son pavillon culbute à la dérive.

Aussitôt, à ce cri de colère éperdu

Du haut de nos remparts un autre a répondu ;

Une acclamation de triomphe et de joie. . .

Ce drapeau que le flot emporte, quelle proie î

Un canot du navire anglais s'est détaché ;

Mais un autre boulet juste à temps décoché,

Avant même qu'un quart de minute s'écoule.

Va lui crever le flanc, le renverse, et le coule. . .

— Allons I dit Frontenac, ce drapeau c'est la croix !

Qui sera chevalier ? — Moi I répond une voix.

Et, dans les mille bruits du vent et du carnage,

Sainte-Hélène s'avance et se jette à la nage.

— Bravo! bravol bravol. . . ^Maintenant tous les yeux,

Tournés vers un seul bnt, concentrés, anxieux.

Vont suivre désormais le tout petit sillage

Qui trahit du héros l'audacieux voyag'e.

Lui, nage avec vigueur, tête haute, ou plong-eant,

Sous le feu des Anglais, qui jurant et rageant.

Pour sauver leur drapeau, de loin, sans intervalles,

Tout autour du point noir font crépiter les balles.

La vague est suffocante et le courant est fort :

N'importe ! sans faiblir, et redoublant d'effort,

L'homme rit du péril et s'avance quand même.

A de certains moments, anxiété suprême,

On n'aperçoit plus rien. Est-ce fini ?. . . Mais non !

Le nageur reparait aux éclairs du canon,

Et s'avance toujours haletant et farouche

Vers le drapeau flottant. Il l'atteint, il le touche. . .

Hourra 1 . . .

Trois jours plus tard, quand, après maint échec Plus ou moins désastreux, du bassin de Québec

Pliippe dut battre en retraite avec sa flotte anglaise, Le drapeau prisonnier flottait sur la falaise. (^°)

Oui, :\letssieinïs, j'ai vu ça, vu t-ouinie je vous vois, Fit l'houime, un tremblement sincère dans la voix. C'était par un matin brumeux du mois d'octobre ; J'étais bien éveillé, dans mon bon sens, et sobre. . . Ah ! pour ça, parlez-en au capitaine Auge, (2ui me vit revenir pâle et le sang figé, Quasiment comme un mort sorti du cimetière.

J'étais allé parer ma chaloupe côtière,

^ur la pointe, là-'ba«, en amont des brisants, Pour un voyage au Bic. D'après les médisants, Dieu voulut me punir, car c'était un dimanche. . . Pas plus de vent que sur la main ; mais en revanche Un brouillard, mes amis, à couper au couteau.

J'avais à peine mie le pied sur le plateau,

Boum! un coup de canon. " Allons, me dis-je, qu'est-ce?

Et puis des roulements lointains de grosse caisse.

De brefs commandements en anglais, des jurons.

Des sifflements aigus, des appels de clairons,

Des bruits de porte-voix et d'armes qu'on décharge. . .

Le diable ! Et tout cela venant tout droit du large.

Indistinct, indécis, mystérieux, confus.

Un vrai rêve ! et sortant du grand brouillard diffus,

Comme un charivari parti de l'autre monde.

Alors, Messieurs — tenez, que le ciel me confonde Et me punisse aussi longtemps que je vivrai. Avec tous mes enfants, si je ne dis pas vrai —

Par un trou du brouillard qu'on ne soupçonnait guère, J'aperçus tout à coup huit gros vaisseaux de guerre. De voilure inconnue et d'ancien o-abarit. Qui, poussés par un vent dont l'effet m'ahurit, Pavillons à la corne et tout couverts de toile. Vers les rochers du bord cinglaient à pleine voile.

Cette apparition dura bien peu d'instants ; Mais, dans les déchirés des brunies, j'eus le temps lyentrevoir à peu près comme de vagues formes D'anciens soldats couverts d'étranges uniformes, Qui, par masses, groupés sur les gaillards d'avant, Jetaient mille clameurs sinistres dans le vent.

Naufrage inévitable, horrible. . .

— Sainte Vierge!

M'écriai-je. Et, ma foi, j'allais promettre un cierge

Mais je n'eus pas le temps de marmotter mon vœu : Cric ! crac ! . . . dans un fracas du tonnerre de Dieu, Je vis là, devant moi, tous ensemble, et tout proches, Les. huit «-rands voiliers noirs s'abîmer sur les roches.

Et puis?

— Et puis plus rien ; tout comme auparavant, Moins le brouillard chassé par le soleil levant. Messieurs, par mon patron, le grand saint Ohrysostome, J'avais vu les vaisseaux de l'amiral fantôme ! Ne soyez pas surpris si mes pas sont tremblants ; C'est depuis ce jour-là que mes cheveux sont blancs ! —

Celui qui nous parlait était un vieux pilote, Qui jurait ses grands dieux, son âme et sajprelotte. Que jamais il n'avait, même en vidant son broc, Fait à la vérité le plus petit accroc.

Quoi qu'il eu fût, cliacuu, même le plus sceptique De ceux qu'intéressait ce récit fantastique, En écoutant cela conté de bonne foi, Se sentait frissonner sans trop savoir pourquoi. Tout s'y prêtait un" peu, du reste ; la chaloupe Qui nous portait avait, à son tribord, le gTOupe Des Sept-Iles ; et là, tout près, devant nos yeux, Moutonnaient les fatals brisants de l'Ile-aux-Œufs, Témoins d'un des plus grands naufrages de l'histoire.

Par tout ce que la guerre a de plus vexatoire,

L'Angleterre, depuis plus de cent ans déjà,

Harassait le pays. Un jour, elle jugea

Qu'il était enfin temps d'en finir. Bonne aubaine,

Des colons haletaient et respiraient à peine.

Un gTand coup, hardiment et brusquement porté,

Lui conquérait un sol trop longtemps convoité,

Ruinant pour jamais la France au nouveau monde.

Sa force l'enhardit, la saison la seconde:

Vite, une grosse flotte, une armée î . . . Et bientôt

Québec déisespérée, aux abois, ou plutôt

Comme fatalement écrasée à l'avance,

Apprend avec effroi que l'ennemi s'avance,

Et, vainqueur sans merci, sillonne en conquérant.

De ses nombreux vaisseaux le golfe Saint-Laurent.

Devant cet horizon de tempête qui gronde,

On peut se figurer l'anxiété profonde

Qui, gagnant les plus forts, bientôt régna partout

Dans le pays surpris, cerné, manquant de tout.

Québec, le boulevard, était à l'agonie ;

Et Québec prise, adieu toute la colonie !

Enfin, la garnison était au désespoir.

Quand de la citadelle on entendit, un soir, Dans le bruit du tambour et du tocsin qui clame, Monter de tous côtés ce cri: — A Notre-Dam^' î C'était la ville entière, bommes, femmes, enfants, Qui, fidèles pieux ou chrétiens peu fervents. Procession d'instinct que la foule improvise, En masse suppliante envahissait l'église. . .

Et, pendant que, dans l'ombre, an pied de l'Eternel, Résnmant sa prière en nn vœn solennel, Québec s'agenouillait danis son modeste temple, Catastrophe inouïe, horrible, sans exemple. Sur ces rocs où, <lit-on, son fantôme apparaît, La flotte de Walker tout entière sombrait.

On dit que l'amiral, par force ou perfidie. En route, à la nuit close, en un port d'Acadie, Avait pris h son bord un loup de mer errant Qui connaissait à fond les eaux du Saint-Laurent, Et, pistolet au poing-, l'avait, fatal pilote. Imprudemment forcé de diriger la flotte. L'obscur héros, trompant nos agresseurs haïs. S'était suicidé pour sauver son pays! (^^)

Page 1