‹ La légende d'un peupleChapitre 8 sur 14 · LE DERNI[R DRAPEAU BLANC · texte numérisé non relu

LE DERNI[R DRAPEAU BLANC

Combien ai-je de fois, le front mélancolique,

Baisé pieusement ta touchante relique,

O Moutcalm î ce drapeau témoin de tant d'efforts,

Ce drapeau glorieux que chanta Crémazie,

Drapeau qui n'a jamais connu d'apostasie.

Et que la France, un jour, oublia sur nos bords !

— IGG —

Devant ces plis sacrés troués par les tempêtes Qui tant de fois jadis ont tonné sur nos têtes, Combien de fois, Montcalm, en rêvant du passé, N'ai-je pa<s évoqué ta sereine figure, Grande et majestueuse ainsi que l'envergure De l'aigle qu'un éclat de foudre a terrassé !

Je revoyais alors cette époque tragique,

Où, malgré ton courage et la trempe énergique

D'un peuple dont on sait rihéroïsme viril,

Se déroula la sombre et cruelle épopée

Qui devait d'un seul coup, en brisant ton épée.

Te donner le martvre et nous coûter l'exil.

Je sentais frissonner cette page émouvaure.

Où l'on vit, l'arme au bras, calme, sans épouvante.

Par de vils brocanteurs vendu comme un troupeau,

Raillé des courtisans, trahi par des infâmes.

Un peuple tout entier, vieillards, enfants et femmes.

Lutter à qui mourra pour l'honneur du drapeau !

Ilis furent longs, ces jours de deuil et de souffrance !. . Nous t'avons pardonné ton abandon, ô France ! Mais s'il nous vient eneor parfois quelques rancœurs, C'est que, vois-tu, toujours, blessure héréditaire, Tant que le sang gaulois battra dans notre artère, Ces vieux souvenirs-là saianeront dans nos cœurs !

C'est que, toujours, vois-tu, quand on songe à ces choses,

A ces jours où, martyrs de tant de saintes causes,

No'S pères, secouant ce sublime haillon.

Si dénués de tout qu'on a peine à le croire.

Allaient, un contre cinq, pour défendre ta gloire.

Vaincre en désespérés aux champs de Carillon ; {^~)

Quand on songe à ces temps de fièvres haletantes. Où, toujours rebutés dans leurs vaines attentes, Nos généraux, devant cet insolent dédain. Etaient forcés, après vingt victoires stériles. De marcher à l'assaut et de prendre des villes Pour donner de la poudre à nos soldats sans pain ;

Oui, France, quand on rêve à tout ce sombre drame, On ne peut s'empêcher d'en suivre un peu la trame, Et de voir, à A'ersaille, un Bloi-Aiiiiv, dit-on. Tandis que nos héros au loin criaient famine, Sous les yeux d'une cour que le vice efféminé, Couvrir de diamants des Phrjnés de haut ton !

O drapeau! vieille épave échappée au naufrage! Toi qui vis cette gloire et qui vis cet outrage, Sj'uibole d'héroïsme et témoin accablant, Dans tes plis qui flottaient en ces grands jours d'alarmes, Au sang de nos aïeux nous mêlerons nos larmes. . . Mais reste pour jamais le dernier drapeau blanc! P)

LES PLAINES DABRAHAM

I/assiégeaut se raugeait sur rimmense plateau. . Or Moutcalm raviit dit: — L'on me verra, iDlutôt

Que de céder au nombre, Jusqu'au dernier moment défendre sans pâlir Mes derniers bastions, et puis m'ensevelir

Sous leur dernier décombre I

Depuis des mois déjà, rimplacable ennemi Avait, sans respirer, sur la ville, vomi

Des trombes de mitrailles ; Et, pillant la campagne et les forts envahis, Des hordes de soudards étreignaient le pays

Comme dans des tenaillée.

Québec, que bombardaient quarante gros vaisseaux, N'offrait plus aux regards que débris et monceaux

De ruines croulantes ; Et, des tours aux clochers le feu torrentiel Nuit et jour détachait, sinistre, sur le ciel

Ses spirales sanglantes.

Montcalm, désespéré, mais sans faillir pourtant, Du haut de ses remparts, voyait à chaque instant.

Depuis la Canandière Jusqu'à perte de vue, et main basse sur tout. Des bandes se ruer en promenant partout

La torche incendiaire.

Un jour, Wolfe, qu'enrage échec après échec, Débarqué miitaninient pour surprendre Québec,

Joyeux, se met en route ; Près de" Montmorency, son rival qui l'attend Fond sur lui, l'enveloppe, et met tambour battant

Son armée en déroute.

Mais, battus sur un point, sur un autre écrasés, Partout, sur les débris deis villages rasés.

Les assiégeants semblaient renaître ; Un contre dix, le jour, la nuit, nous nous battions Une mèche allumée à tous leis bastions.

Un mousquet à chaque fenêtre.

Mais la lutte touchait à son terme ; un Veraor, Bazaine de jadis, avait pour un peu d'or

Entre-bâillé nos portes; (-^) Et Wolfe, risquant tout sur la carte à jouer. Dans la plaine où le drame allait se dénouer

Déployait see cohortes.

On n'avait pins de pain, et la ville râlait. Point d'autre alternative à choisir: il fallait

Accepter la bataille.

Les deux guerriers, lassés par tant de vains efforts, Allaient enfin pouvoir s'étreindre corps à corps,

Et mesurer leur taille.

Montcalm a sous les murs rangé ses bataillons. Et bientôt, remplissant de ses noirs tourbillons

L'atmospilière ébrànl ée.

Sous le ciel par des flots de fumée obscurci. Dans les acharnements d'un combat sans merci,

lîugit l'âpre mêlée.

Le sxjectacle était fauve, et grand comme l'enjeu. Ce panache effrayant de tonnerre et de feu,

Couronnant cette cime, Faisait presque l'effet d'un volcan déchaîné. . . Jamais plus fier tableau n'avait illuminé

Un cadre plus sublime !

Et les deux généraux, oubliant ]e danger, Sous le plomb foudroyant se prenaient à songer

Que ce canon qui gronde, Au terrible hasard d'un succès incertain, Jouait, sur ce fatal échiquier du destin. Le sort de tout un monde!"

Hélas î des nations l'arbitre avait parlé ; Le Canada français, au firmament voilé,

Voyait pâlir son astre ; Et, dans leurs étendards les deux rivaux drapés, Vainqueur comme vaincu, tombaient enveloppés

Dans le même désastre.

Montcalm, le fier héros que, dans son drapeau blanc, Les Romains d'autrefois eussent voulu, sanglant,

Porter au Capitole, Voyant ses vétérans sous le nombre plier, En mourant avait su, comme un preux chevalier,

Racheter sa parole! p)

Une voile ! une voile 1.

A ce long cri de joie Que chaque écho sonore à l'antre écho renvoie. Un double cri parti de deux points divergents, Défi des assiégés, hourra des assiégeants, Clameurs h tous les coeurs par l'espoir arrachées, Répondit coup sur coup des murs et de-s tranchéee.

— Sauvés ! s'écriait-on ensemble ; et les bravos Eclataient à la fois dans les deux campts rivaux.

C'était au lendemain des fameuses journées

Qui devaient à jamais fixer nos destinées,

Montcalm — qui triomphait naguère à Carillon —

Se taillant un linceul dans son fier pavillon,

Trahi par la victoire avait donné sa vie,

Disant comme autrefois le vaincu de Pavie :

— Tout est perdu, hélas ! hors l'honneur du drapeau !

Sur son corps les vainqueurs passant comme un troupeau Avaient, semant partout le carnage et la flamme. Arboré sur nos murs leur sanglante oriflamme. Québec, comme deux ans plus tôt Chandernagor, Affamé par Bigot et vendu par Vergor, {^^) Sans poudre, sans canons, sans vivres, sans ressources. De l'héroïsme ayant tari toutes les sources, Avait brisé son glaive ainsi qu'un ancien preux. Sur ses remparts croulants, à ses créneaux poudreux,

Pour relever les plis de la bannière blanche, Lévis, cet immortel soldat de la revanche, Avait, ressuscitant Tespodr au fond des cœurs. Dans un suprême effort écrasé les vainqueurs! (^')

Et l'Anglais dans les murs, le Français sous la tente. Assiégés, assiégeants, s'épuisaient dans l'attente Des secours si longtemps implorés d'outre-mer. Tous les matins, Lévis, de son regard amer. Les 3'eux rougis, sondait les lointains -du grand fleuve. Murray, de son côté, braquait vers Terre-Neuve Sa lunette de nuit qui tremblait dans sa main. , . . Et l'on se demandait : — Qu'adviendra-t-il demain ?

Chez les deux combattants l'angoisse prédomine ;

Désormais l'ennemi commun, c'est la famine !

Le courage de l'homme a dit son dernier mot;

Le destin maintenant a la parole ; il faut

Que l'aube à l'un ou l'autre apporte l'espérance.

L'aube, est-ce l'Angleterre, ou sera-ce la France ?. . .

Jamais deux joueurs, l'un devant l'autre accoudé, N'avaient eucor pâli sur un tel coup de dé. . . Terrible iYicertitude, anxiété profonde, La voile à Tliorizon, c'est la moitié du monde !

Une voile! une voile! a-t-on crié là-bas; Et, minéis par la faim, brisés par les combats, Dé<»uenillés, transis, vaincus de la souffrance, Nos soldats ont poussé leur cri sublime : — France !

Doute affreux ! Incliné sous ses huniers géants, Un navire doublait la pointe d'Orléans.

De quel côté, mon Dieu, va pencher la balance ? Maintenant les deux canups haletaient en silence. Qu'on juge s'ils* étaient poignants, accélérés, Les battements de cœur de ces désespérés! La pâleur de la mort glaçait tous les visages ; Les minutes étaient long-ues comme des âges !

Enfin, le lourd trois-mâts, toutes voiles dehors, Et démasquant soudain ses deux rangs de sabords, Vaisseau fatal sur qui l'aile du destin plane, Sous les canons du fort pare à se mettre en panne. Nul étendard ne flotte? à son mât d'artimon. Est-il contre on pour nous ? est-il ange ou démon ? On ne respirait plus. Lévis, la mort dans l'âme, Attendait calme et froid le dénoûment du drame.

Tout à coup, du vaisseau qui présente son flanc, Un éclair a jailli dan« un nuage blanc : O'eet un coup de canon. L'âpre voix de la poudre. Répercutée au loin comme un éclat de foudre. Va se perdre, sinistre, au fond des bois épais. Et les guerriers saxons du haut des parapets. Et les soldats français penchés sur les falaises. Virent monter au vent. . . les trois couleurs ano-laises !

Le sort avait parlé, notre astre s'éclipsait. . . L'exil cruel, sans tin, d'un peuple commençait.

Un roi sans cœur, jouet d'une femme lubrique, Pour défendre la France et sauver l'Amérique, N'avait pas. même su — le lâche libertin ! — Dépêclier vers nos bords le " traînard du destin ! " f «)

LATALA

Quand je lis ton histoire héroïque, ô Tengeur !

Mon cteur français tressaille, et je deviens songeur.

Ce fut un fier tableau dans un immense cadre: Un seul vaisseau luttant contre toute une escadre, Troué par les boulets, vaincu, désemparé, Qui, parmi les horreurs d'un combat effaré, Et pendant que le feu ronge son oriflamme, Au sein d'un tourbillon de fumée et de flamme.

S'abîme en pleine mer avec ses matelots

Comme un soleil sanglant qui plonge dans les flots,

Cela semble un feuillet de la légende antique.

Le drame est saisissant ! Pour scène TAtlantique ;

Pour décor l'horizon des mornes océans ;

Pour acteurs ces trois-ponts avec leurs mât« géants,

Lançant à pleins sabords la mitraille et la bombe ;

Et, penché sur le gouffre où descend l'hécatombe.

Toujours fier d'assister à ces chocs surhumains,

Pour spectateurs un monde au loin battant des mains !

Ton sort fut plus modeste, ô ma i)auYre Atalantc ! Ce n'est pas une mer que ta chute ensanglante ;

Nulle armée en tes flancs étroits ne s'engloutit ; Un théâtre moins vaste, un cadre plus petit Donnèrent un éclat moindre à ta fin stoïque ; Mais qui dira le(piel est le plus liéroï(iue — Quels que soient les échos (prils aient fait retentir Du grand homme mourant ou de l'obscur martyr ?

On touchait à la fin de la lutte sans trêve.

Epaye fiilguraute éclionée à la grève,

JJAtalante, enfermée en nn cercle de feu,

Luttait depuis l'aurore à la grâce de Dieu.

Trois gros vaisseaux anglais la foudroyaient; et seule.

Contre cent vingt canons chargés jusqu'à la gueule

Et vomissant sur elle une averse de fer,

UAtalante échouée affrontait cet enfer.

Vauquelaiu, un héros qu'eût envié la Grèce, Défendant jusqu'au bout sa corvette en détresse, Au seul mât que n'eût point rasé le tourbillon, Dans la tempête avait cloué son pavillon. Et, sombre, il regardait beaupré, chaînes, cordages. Grands huniers en lambeaux, lourds éclats de bordages, Vergues et galhaubaus, guindeaux, câbles, crampons, Sous les chocs meurtriers qui labouraient les ponts, Avec des cliquetis horribles de ferrailles. Pêle-mêle sauter dans des vols de mitrailles.

Sur le vaisseau blessé rien qui ne soit atteint.

De ses seize canons le dernier s'est éteint,

En jetant je ne sais quel hoquet d'agonie.

— Commandant, dit quelqu'un, la bataille est finie;

La sainte-barbe est vide, et je suis seul debout!

Et l'artilleur mourant s'affaissa tout à coup, Laissant Vauquelain seul sur l'épave croulante Qui, le matin encor, se nommait VAtahiiitc. L'incendie attaquait le vaisseau par l'avant. Alors, du grand désastre unique survivant, Au pied du tronçon noir où la bannière blanche Claquait encore au vent de la sombre avalanche. Voyant autour de lui tout espoir s'effondrer. Le vaincu du destin se coucha pour pleurer. (^)

C'est par im ^oir humide et triste de l'automne.

Dans les plis ilu brouillard la plainte monotone Du Saint-Laurent se mêle aux murmures confus Des chênes et des pins dont les dômes touffus Couronnent les hauteurs de l'île Sainte-Hélène. Au loin tout etst lugubre; on isent comme une haleine De mort flotter partout dans l'air froid de la nuit. Au zénith nuag'eux pas un astre ne luit.

— ISG —

Tout devrait rei^oser ; pourtant, sur l'île sombre, A certaines lueurs qui se meuvent dans Toiiibre, On croirait entrevoir, vaguement dessinés — Groupes mystérieux partout disséminés, Et se serrant la main avec des airs funèbres — Comme des s.pectres noirs rôder dans les ténèbres.

Tout à coup, sur le fond estompé des massifs, Et teignant d"or le fût des vieux ormes pensifs, Dans les craqncmouts sourds attisés ])ar la brise Et les crépitements dn bois «ec qui se brise. Eclatent les rouuenrc-; d'un immense brasier.

Prenant pour piédestal l'affûr d'un obusier. Un homme au niéniê instant domine la clairière. A son aspect, un lirnit de fanfare guerrière Retentit ; du tanibonr les lointains roulements Se confondent avec les brefs commandements Qui. prompts et saccadés, se croisent dans l'espace. Place ! c'est la rnnienr d'un batailloii (pii passe.

Vil autre bataillon k- suit, et tour à tour On voit le« régiments former leurs rangs autour Du rougeoyant foyer dont les lueurs troublantes Eclairent raguement ces masses ambulantes

A eliatjue bauniiiet le' a lluiiiaut un éclair.

Alors, couvrant le bruit, un timbre mâle et clair, Où vibre je ne sais quel tremblement farouche, Résonne, et, répétés tout bas de bouche en bouche, Au milieu dets rumeur-s qui flottent dans le vent Laisse tomber ces mots: — Les drapeaux en avant !

Arrêtons-nous devant cette page d'hit^toire î

Xos conquérants étaient maîtres du territoire. Cerné dans Montréal, le marquis de Vaudreuil, Après plus de sept au8 de luttes et de deuil,

Après plus de sept ans cVattente et de souffrance, Xe voyant arriver aucun secours de France, Dans sa douleur farouche avait capitulé. L'orgueilleux ennemi même avait stipulé — ^ La rougeur à ma joue, hélas! en monte encore — ; Que le lendemain même, au lever de l'aurore. Nos défenseurs, parqués comme de vils troupeaux, Au général anglais remettraient leurs drapeaux.

Leurs drapeaux! Ces drapeaux dont le pli fier et librf Durant un siècle avait soutenu Féquilibre Contre le monde entier sur tout un continent ! Ces drapeaux dont le vol encor tout frissonnant Du choc prodigieux des grands tournois épiques. Cent ans avait jeté, des pôles aux tropiques, Son ombre glorieuse au front de« bataillons ! Ces drapeaux dont chacun des sublimes haillons, Noir de poudre, rougi de sang, couvert de gloire. Cachait dans ses lambeaux quelque nom de victoire ! Ces étendards poudreux qui naguère, là-bas.

Sous les murs de Québec, avaieut de cent combats Couronné le dernier d'un triomphe suprême ! Ces insignes sacrés, il fallait, le soir même, Leur faire pour toujours d'humiliants adieux !

Indigné, révolté par ce pacte odieux,

Lévis, ce dernier preux de la grande épopée,

Le regard menaçant, la main sur son épée.

S'était levé soudain, et sans long argument,

Contre d'insulte avait protesté fièrement.

Vingt mille Anglais sont là qui campent dans la plaine !

Lui, n'a plus qu'un débris d'armée à Sainte-Hélène :

N'imiporte ! les soldats français ont su jadis

Plus d'une fois combattre et vaincre un contre dix !

La France indifférente au sort nous abandonne :

N'importe encore! on meurt quand le devoir l'ordonne!

Il veut sans compromis résister jusqu'au bout.

Il se retirera dans l'île, et là, debout

A son poste, en héros luttera sans relâche.

— Dans mes rangis, disait-il, il n'est pas un seul lâche!

Ne prêtez pas la main à ce honteux marché ;

Je puis, huit jours au moine, dans mon camp retranché,

Avec mes bataillons tenir tête à l'orage;

Et si la France encor, trompant notre courage,

Refuse d'ici là le secours imploré,

Dans un combat fatal, sanglant, désespéré,

Tragique déuoûment de l'antique querelle,

Nous saurons lui montrer comment on meurt pour elle!

Vaudreuil signa pourtant. Refuser d'obéir. C'était plus que braver la mort, c'était trahir.

— Trahir ! avait pensé le guerrier sans reproche. . . Et c'est lui qui, dans l'ombre, avant que l'aube approche A ses soldats émus dans la nuit se mouvant. Avait jeté ce cri : — Les drapeaux en avant ! Allait-il les livrer ? Allait-il, à la face De ses vieux vétérans — honte que rien n'efface — Souiller son écusson d'un opprobre éternel? On attendait navré le moment solennel.

Lévifi s'avance alor?^. Dans son œil énergique, Où le feu dn brasier met un reflet tragique, Malgré son calme on sent trembler un pleur brûlant. Vers les drapeaux en deuil l'homme marche à pas lent. Et, tandis que la main de l'Histoire burine, Lui, les deux bras croisés sur sa vaste poitrine. Contemplant ces lambeaux où tant de gloire a lui, Longtemps et fixement regarde devant lui.

Dans le fond de son cœur il évoquait sans doute

Tous les morts généreux oubliés sur la route.

Où, tout illuminés de rayons éclatants.

Ces guidons glorieux marchaient depuis cent ans.

Enfin, comme s'il eût entendu leur réponse,

Pendant que son genou dans le gazon s'enfonce,

Refoulant ses sanglots, dévorant son affront.

Sur les fleurs de lys d'or il incline son firont.

Et, dans l'émotion d'une étreinte dernière,

De longs baisers d'adieu couvre chaque bannière. .

— Et niaintenant, dit-il, me<s enfants, brûlez-les, Avant que d'autres mains les livrent aux Anglais î

Alors spectacle étrange et sublime, la foule. Ondulant tout à coup commie une vaste houle, S'agenouille en silence ; et, solennellement, Dans le bûcher sacré qui sur le firmament. Avec des sifflements rauques comme des râles. Détache en tourbillons ses sanglantes spirales, Parmi les flamboiements d'étincelles, parmi Un flot de cendre en feu par la braise vomi, Sous les yeux du héros grave comme un apôtre. Chaque chapeau français tomba l'un après l'autre !

Quelques pétillements de plus, et ce fut tout. Alors, de Montréal, de Longueuil, de partout, Les postes ennemis crurent, dans la rafale, Entendre une clameur immense et triomphale ; Quêtaient les fiers vaincus qui, tout espoir détruit, Criaient : Vive la France ! aux échos de la nuit.

O Lévis ! ô soldats de cette sombre guerre ! Si TOUS avez pu voir les hontes de naguère, Que n'êtes-vous soudain sortis de vos tombeaux, Et, vengeurs., secouant les augustes lambeaux De vos drapeaux en feu, dans votre sainte haine, Venus en cravacher la face de Bazaine !

Au détour de la plaine où grandit ^lontréal,

Dans un site charmant, poétique, idéal,

Que longe le cbeniin de la Oôte-des-Neiges,

Où du matin au soir serpentent les cortèges

Qui vont au rendez-vous de ceux qui ne sont plue,

Dans la déclivité d'un immense talus,

A Fombre des bouleaux et des bosquets d'érables.

Se dressent les pans noire-;, décrépits, misérables,

D'une ancienne masure effondrée et sans toit.

C'est là qu'un jour le morue areliang-e, dont le doigt Inflige la défaite on fixe la victoire, S'arrêta pour dicter une page à rilistoii e !

A l'époque sanglante où nos pères trahis Défendaient eoi'ijs à corps leurs foA'ers envahis, Et, groupes de héros débordés par le nombre, Touchaient au dénoûment fatal du drame sombre, Dans ce logis, alors presque un petit manoir, Dont les tons vigoureux tranchaient sur le fond noir De la forêt encor vierge de la cognée. Vivaient un vieux traiteur à mine renfrognée. Nommé Luc Sanriol, sa femme et son fils Jean. Celui-ci, gars robuste à l'œil intelligent. Avait pour son pays déjà monté la garde. Des soldats de Montcalm il portait la cocarde ; C'était un fier tireur, et l'Anglais n'avait point Plus terrible ennemi la carabine au poing.

Les cohorteis d'Amherst avaient conquis la plaine ; Et nos derniers vengeurs, campés dans Sainte-Hélène,

Attendaient l'arme an bras le signal de monrir,

Lorsqn'nn jonr Sanriol vit «on fils accourir,

Et, grave, s'arrêter sur le senil de la porte.

— Bonjour, père, dit-il; c'est moi! Je vous apporte

Un message pressant au nom du gouverneur.

Ce soir, à la nuit brune, il vous fera l'honneur

De s'arrêter ici pour affaire importante.

On dit, ajouta-t-il d'une voix hésitante.

Qu'il s'agit — le soldat tâtait ses pistolets —

D'une- entrevue avec le général anglais. . .

Le soir même, en effet — c'était le huit septembre —

Le marquis de Vaudreuil, assis dans une chambre

De ce logis étroit dont les derniers lambris

Jonchaient naguère encor le sol de leurs débris,

Le désespoir au cœur et l'âme à la torture.

Capitulait, livrant avec sa signature,

Entre les mains d'Amherst surpris de son succès.

Le dernier boulevard du Canada français.

On lui refusait même — affront d'âme vulgaire —

Pour nos soldats vainqueurs les honneurs de la guerre I

Le vieux Luc Sauriol, stupéfait, confondu,

En se rongeant les poings avait tout entendu.

Loi'isque tomba la plume, il se leva, farouche.

Prit son fils à Técart, et l'index à la bouche.

Le regarda longtemps un éclair dans les yeux.

— J'ai compris, lui dit Jean, serrant la main du vieux.

Puis, prenant son fusil de chasse d'un air sombre.

Il entr'ouvrit la porte et disparut dans l'ombre.

Le père ni le fils n'avaient capitulé.

Tout près, un chemin creux s'allongeait, accolé Au pied; d'un mamelon où de« quartiers de roche Avaient été rangés pour défendre l'approche Des postes avancés par cette route-là.

Les officiers anglais devaient passer par là. Au milieu de la nuit, pour rejoindre leurs lignes. Pour la première fois infidèle aux consignes, fTean Sauriol y court, prend la chaîne d'un puits. En barre fortement l'étroit passage, et puis Monte sur les hauteurs se mettre en embuscade. Quelques instants après, la noire cavalcade. Avec un long éclat de rire goguenard, S'engouffrait au grand trot au fond du traquenard.

Ce fut terrible. Au choc, la troupe tout entière — Chevaux et cavaliers — roula dans la poussière, Pêle-mêle, criant, hurlant, se débattant, Tandis que Sauriol lançait au même instant. Par vingtaine, du haut de la crête saillante, De lourds éclats de roc sur la masse grouillaute. Un double éclair aussi perce Pobsicurité ; C'est encor Sauriol qui, dans l'ombre posté. Tire sur les Anglais et les crible à outrance. Enfin, poussant trois fois le cri : Tire la France ! Le soldat, déserteur et héros à la fois. D'un pas ferme gagna l'épaisseur des grands bois.

Ce fut durant trois mois une chasse enragée. Lorsque dans le sommeil la ville était plongée. Un éclair tout à coup s'allumait quelque part. Et mainte sentinelle, aux créneaux d'un rempart. Victime sans merci d'une infernale adresse. Tombait le front percé d'une balle traîtresse. Parfois, si Montréal respirait — vis-à-vis. Dans l'île où maintenant les soldats de Lévis Voyaient flotter au vent l'étendard britannique — Le poste anglais, saisi d'une terreur panique,

Entendait résonner l'invisible mouisqnet, Et trouvait Tim des siens râlant sur le parquet. Si quelque cavalier, hardi batteur d'estradee, Osait sortir le soir tombé, ses camarades Voyaient revenir seul le cheval effaré. Presque toutes les nuits, le guet exaspéré Trébuchait tout à coup sur une masse informe. Où l'on reconnaissait le fatal uniforme. . . Amherst, la rage au cœur, fit battre tous les bois : Sur vingt soldats, un jour, il n'en revint que trois ! Enfin l'on n'osa pluis se hasarder qu'en plaine. . . Un vaincu tenait seul une armée en haleine.

Mais l'âpre hiver allait venir; les massifs nus N'offraient plus désormais, sous leurs dômefi chenus, Au pauvre g-uérilla de retraite bien sûre; Et, puis l'homme souffrait au bras d'une blessure Qu'une balle avait faite un soir en ricochant. Au flanc du Mont-Royal, du côté du Couchant, Dans le creux d'un ravin où chantait une source, Il avait découvert la tanière d'une ourse. Dont un épais fourré dissimulait l'abord.

Jean Sauriol avait tué Fourse d'abord,

— Pour lui cela n'était rien de bien difficile, —

Et puis il avait pris la place au domicile.

Son père venait là lui porter à manger.

Que voulez -vous, à tout on ne peut pas songer ;

Lui, ne s'était muni que d'un baril de poudre

Avec du plomb — assez, disait-il, pour découdre

Dans les règles de l'art un régiment d'Anglais.

Ces derniers avaient eu beau tendre leurs filets,

Sauriol leur glissait dans les doigts comme une ombre ;

Et, lorsque les chasseurs qui le traquaient en nombre

S'applaudissaient déjà du succès obtenu,

I] s'enfonçait sous terre, et. . . ni vu ni connu!

Cela ne pouvait pas toujours durer. La neige.

Le cernant dans son antre ainsi que dans un piège,

De tout secours humain l'isola tout à coup.

Le malheureux ne s'en désola pas beaucoup :

Il avait fait depuis longtemps son sacrifice.

Pourtant, si le regard à travers l'orifice

De la oTotte, dan.s l'ombre, eût par hasard plongé, Il eût ]ihis d'une foi«^ vu le pauvre assiégé Transi, mourant de faim, pleurer dans les ténèbres . . . Ce n'était pas pour lui, non plus, ces pleurs funèbres ; On va le voir.

Un jour — ses pas l'avaient trahi — Sauriol vit soudaiiu son refuge envahi : On le tenait. Chez lui pas un muscle ne tremble.

— Messieurs, dit-il, avant que nous partions ensemble, Ecoutez bien ces mots que je dis sans remord : Je suis un meurtrier, je me condamne à mort ! Mais vous, les agresseurs! vous, nation vorace! Oui, vous, les éternels ennemis de ma race ! Bourreaux de mon pays, vous mourrez avec moi !

Il dit, et, froidement, sans hâte, sans émoi. Tire son pistolet dans le baril de poudre. . .

Tout disparut. Ce fut comme un éclat de foudre. La détonation ébranla les rochers ; Les lourde quartiers de rocs, de leur base arrachés — Tandis que retentit un long cri d'épouvante — Sautèrent dans l'espace, avec la chair vivante De cent hommes brisés, hachés, déchiquetés. , .

Le lendemain matin, aux premières clartés, Sur les débris sanglante d'un désastre qui navre, On trouvait un vieillard penché sur un cadavi'e Qu'il semblait sur son cœur presser avec transport . . . On s'approcha de lui : le pauvre homme était mort ! {^°)

Voyez-vous, sur le bord de ce chemin bourbeux. Cet enclos en ruine où broutent les grands bœufs ? Ici, cinq paysans — trois hommes et deux femmes - Eurent la sépulture ignoble des infâmes ! Cette histoire est bien triste, et date de bien loin.

Comme un soldat mourant la carabine au poing, Québec était tombé. Sîans honte et sans mystère, Un Bourbon nouis avait livres à l'Angrleterre!

Ce fut un coup mortel, uu long déchirement, Quand ce peuple entendit avec effarement — Lui qui tenait enfin la victoire suprême — Par un nouveau forfait souillant son diadème, Le roi de France dire aux vSaxons : — Prenez-les ! :\Li jiloire n'en a plus besoin ; (prils soient anglais ! O Lorraine ! ô Strasbourg ! si belles et si gTandes, Vous, c'est le sort au moins qui vous fit allemandes!

Des bords du Saint-Laurent, scène de tant d'exploité,

On entendit alors soixante mille voix

Jeter au ciel ce cri d'amour et de souffrance :

— Eli bien, soit ! nous «serons français malgré la France !

Or chacun a tenu sa parole. Aujourd'hui, Sur ce lâche abandon plus de cent ans ont lui ; Et, sous le sceptre anglais, cette fière phalange Conserve encore aux yeux de tous, et sans mélange, Le culte de la France et son cachet sacré.

Maie d'autres, repoussant tout servage exécré, Après avoir brûlé leur dernière cartouche, Renfermés désormais dans un orgueil farouche. Révoltés imp'uissants, sans crainte et sans remord, Voulurent, libres même en face de la mort. Emporter au tombeau leur éternelle haine.

En vain l'on invoqua l'autorité romaine ;

En vain, sous les regards de ces naïfs croyants,

Le prêtre déroula les tableaux effrayants.

Des châtiments que Dieu garde pour les superbes ;

En vain l'on épuisa les menaces acerbes ;

Menaces et sermons restèrent sans succès!

— Non ! disaient ces vaincus ; nous sommes des Français

Et nul n'a le pouvoir de nous vendre à l'enchère !

La foudre un jour sur eux descendit de la chaire

L'Eglise, pour forcer ses enfants au devoir,

A regret avait dû frapper sans s'émouvoir.

Il n'en resta que cinq. Ceux-là furent semblables.

Dans leur folie altière, aux rocs inébranlables :

Ils laissèrent gronder la foudre sur leurs fronts, Et malgré les frayeurs., et malgré les affronts, Sublimes égarés, dans leur sainte ignorance, Ne voulurent servir d'autre Dieu que la France !

La vieillesse arriva ; la mort vint à son tour. Et, isans prêtre, sans croix, dans un champ, au détour D'une route fangeuse où la brute se vautre, Chaque rebelle alla dormir l'un après l'autre.

Il n'en restait plus qu'un, un vieillard tout cassé. Une ombre! Plus d'un quart de siècle avait passé Depuis que sur son front pesait l'âpre anathème. Penché sur son bâton branlant, la lèvre blême, Sur la route déserte on le voyait souvent, A la brune, rôder dans la pluie et le vent, Comme un spectre. Parfois détournant les paupières Pour ne pas voir l'enfant qui lui jetait des pierres, Il s'enfonçait tout seul dans les ombres du soir.

Et plus d'un affirmaient avoir cru l'entrevoir

— Les femmes du canton e'en signaient interdites

Agenouillé la nuit sur les tombes maudites.

Un jour on l'y trouva roide et gelé. Sa main

Avait laissé tomber eur le bord du chemin

Un vieux fusil rouillé, son arme de naguère,

Son ami des grands jours, son compagnon de guerre,

Son dernier camarade et son suprême espoir.

On creusa de nouveau dans le sol dur et noir ;

Et l'on mit côte à côte, en la fosse nouvelle,

Le vieux mousquet français avec le vieux rebelle !

Le peuple a conservé ce sombre souvenir. Et, lorsque du Couchant l'or commence à brunir — A Saint-Michel, vieux bourg français de Bellechasse, Le passant, attardé par la pêche ou la chasse, Craignant de voir surgir quelque fantôme blanc, Du fatal carrefour se détourne eu tremblant.

Donc, ces cinq paysans n'eurent pour sépulture Qu'un tertre où l'animal vient chercher sa pâture! Ils le méritaient, soit ! Maie on dira partout Qu'ils furent bel et bien cinq héros, après tout ! Je respecte l'arrêt qui Les frappa, sans doute; Mais, lorsque le hasard me met sur cette route. Sans demander à Dieu si j'ai tort en cela, Je découvre mon front devant ces tombee-là I (^^)

!Nous sommes loin, bien loin.

Ces bruits sourds et confus Que le vent nous apporte à travers les grands fûts Qui percent les fourrés ou bordent la prairie, Ce sont les grondements du saut Sainte-Marie. Là, dans les lointains bleus de rimmense horizon, Où paissaient autrefois l'élan et 3<^ bison.

Par delà la forêt et la cliiTte qui gronde,

Se balancent les flots du plus grand lac du monde.

A droite, c'est la Pointe-aux-Pins, endroit fameux.

Où, sur le seuil sacré de leurs wigwams fumeux.

Les guerriers tatoués des peuplades indiennes

Qui hantaient autrefois les forêts canadiennes

Echangèrent souvent le calumet de paix.

Du côté sud, masqués par des fourrés épais,

Le voyageur découvre, à deux pas du rivage,

Les restes d'un vieux fort nommé le fort Sauvage.

Foulons avec respect ces glorieux dé.bris !

Louis-quiuze, en signant le traité de Paris

— Honte qu'à tout jamais répudiera l'histoire —

Avait livré ce vaste et fécond territoire

Dépassant les trois quarts de l'Europe en ampleur.

Comme un lopin de terre infime et sans valeur.

Nous étions devenus anglais comme en un rêve !

l*lus d'un siècle et demi d'héroïsme sans trêve,

De dévoûment sans tin, de travail incessant !

Tout un passé de gloire écrit avec du sang !

Un peuple, un continent, l'avenir, presque un monde,

Prodigués au profit d'une déhanche immonde !. . .

Le vieux drapeau français dut refermer «es plie, Et, fier témoin de tant de hauts faits accomplis, Faire place partout aux couleurs d'Angleterre. Sur un point cependant il se fit réfractaire ; Ce fut au fort Sauvage. Un brave y commandait Nommé Cadot. Malheur à qui se hasardait A provoquer cet homme à rude et forte trempe î Il cloua simplement le drapeau sur la hampe.

Un envoyé du roi d'Angleterre arriva. . .

— Passe au large, dit-il, j'en ai vu d'autres, va !

— Mais ce fort maintenant est un fort britannique.

— Vous dites ? fait Cadot d'une voix ironique ; Eh bien, venez-3' voir ! j'ai trois petits canons Qui seront enchantés de vous dire leurs noms.

— Je vous somme, Monsieur. . . — Et moi, je vous invite A rebrousser chemin tous ensemble, et plus vite !

Au large, entendez-vous ! Ou sinon mes boulets Vous auront bientôt fait savoir s'ils sont anglais.

— Commandant, lui dit-on, vous êtes un rebelle ; Prenez garde ! — Allons donc ! vous me la baillez belle, Fit en riant Cadot ; depuis quand votre roi De commander ici s'arroge-t-il le droit ?

— Depuis qu'un souverain qu'on nomme roi de France

Nous a cédé son titre à la prépondérance.

Allons, vite, amenez votre drapeau ! — Oui-dà ?

Le roi de France aurait vendu le Canada !

Eh bien, l'on ne vend pas les Français qu'il renferme.

Si vous croyez pouvoir nous prendre, allez-y ferme !

Car tant que je serai vivant et le plus fort.

Mon drapeau flottera sur le donjon du fort.

Allez ! —

Durant six mois, Cadot, sombre et farouche,

Fit ses provisions de combat et de bouche, Arma du mieux qu'il put sa faible garnison; iEt puis il attendit, calme, et sur l'horizon Sans relâche tenant fixé son regard d'aigle. Il lui fallut enfin subir un siège en règle.

Sitôt que le printemps facilita l'accès Des parages lointains où le vieux fort ftrançais Arborait hardiment sa bannière insoumise, Soixante grenadiers des bords de la Tamise Débarquèrent un jour dans les remoue du saut. Le lendemain matin, on marchait à l'assaut. Dix hommes seulement défendaient la redoute. La victoire fut rude, et coûta cher sans doute; Mais Cadot, indomptable en sa rébellion. Du haut de ses remparts lutta comme un lion ; Et les troupes du roi reculèrent hachéee.

On investit la place ; on creusa des tranchées ;

Et ces fiers conquérante résolurent enfin De vaincre à temps perdu l'asisiégé par la faim. Mais les précautions de Cadot sont bien prises. Toujours sur le qui-vive, à Faffùt des surprises, Près du cercueil des morts, au chevet des mourante — Car les mousquets anglais ont éclaire! ses rangs - L'étrange révolté veille et se multiplie ; Tandis que le drapeau, sur sa hampe qui plie, En face des Anglais enfermés dans leur camp. Au vent flotte toujours intact et provocant.

A de forts ennemis croyant avoir affaire.

Les assiégeants, honteux et ne sacliant que faire,

N'osaient plus hasarder un combat désastreux;

Maudisisant le guignon, se querellant entre eux.

Ils passèrent l'été, sans que ni violence

Ni ruse, un seul instant, trompât la vigilance

De Cadot, que jamais rien ne put assoupir.

Or, l'automne arrivée, il fallait déguerpir,

Un beau matin, plus rien! Sans tambour ni trompette, (Les Anglais avaient pris la poudre d'escampette. Battus, manquant de tout, et craignant pour leur peau, Ils avaient laissé là Cadot et son drapeau, Et regagnaient Québet! par la route du fleuve.

C'étaient liuit mois au moins de gagnés. Mais l'épreuve

Avait été terrible et fatale au vainqueur.

Sur ses neuf compagnons, tous des hommes de cœur,

Cadot ne comptait plus que deux soldats valides ;

Mais c'étaient comme lui deux paroissiens solides,

Qui n'avaient pas souvent, comme on dit, froid aux yeux.

Devant le vieux drapeau dont le pli glorieux,

Sur le fond vert des bois, comme un vol de mouette,

Faisait toujours trembler sa blanche silhouette,

Dans un serment farouche, étrange, solennel,

Ilfi jurèrent tous trois leur salut éternel

Que, sans faillir, et tant qu'une dernière goutte

De sang leur resterait au cœur, coûte que coûte,

Et dût le monde entier fondre sur le vieux fort,

Tous trois, se roidissant dans un suprême effort,

Même quand aurait fui tout rayon d'espérance, Couvriraient de leurs corps le drapeau de la France ! Et que le survivant, dût-il e'éteindre seul. De son dernier lambeau se ferait uu linceul I — Et maintenant, mes vieux, dit Cadot. Xotre Père ! Et ce Quelqu'un d'eii-liaut en qui toute âme espère Vit ces désespérés, au regard sombre et doux. Auprès du drapeati bluuc, qtii priaient à «genoux !

Les débris, cependant, de la petite armée Par dix hommes ainsi vaincue et décimée. Transis de froid, brisés de fatigué et de faim. Aux quartiers généraux étaient rentrés enfin, Dans un état d'esprit difficile à décrire.

A leur récit piteux Murra^' se mit à rire : — Ma foi, tant pis ! dit-il, nous avons devant nous Plus de temps qti'il ne faut pour réduire ces fous. Je ne vois pas qu'il isoit besoin qu'on se morfonde A déloger ces gueux à l'autre bout du monde ;

Pour le moment j'ai bien d'antres chiens à fouetter! En somme, on décida de ne point se hâter. Lee semaines, les mois et les saisons passèrent ; Les souvenirs sanglants par degrés s'effacèrent ; Puis Washington, levant son vaillant étendard, Acheva d'attirer les esprits autre part.

Engagés désormais dans une immense guerre,

Nos orgueilleux vainqueurs ne se souvinrent guère,

Dans les anxiétés poignantes des combats,

Que le drapeau français flottait toujours là-bas.

On oublia Cadot. A leur serment fidèles.

Tous les ans, quand venait le moie des hirondelles.

Les trois héros songeaient à mourir bravement.

Ils vieillirent. L'un d'eux, on ne sait trop comment.

Périt dans la forêt. Sur sa couche brûlante,

L"n autre succomba, rongé de fièvre lente.

Et Cadot resta seul, sans espoir, sans appui,

Avec l'immensité déserte autour de lui î

yino-t ans «ont écoulés. Cadot n'est plus qu'une ombre.

Dans les ennuis sang fin, dans les transes sans nombre,

Mais sans que son courage ait un instant failli,

Le pauvre solitaire avant l'âge a vieilli.

Il est tout blanc ; sa main tremble sur la détente

De son mousquet rouillé dont la voix éclatante

N'éveille plus l'écho dee grands bois giboyeux.

8eul avec un vieux chien sauvage au poil rugueux,

Fidèle compagnon de sa vie isolée,

Il montait quelquefois sur la tour ébranlée

Où flottaient les lambeaux troués du drapeau blanc ;

Et là, pensif, courbé sur son bâton tremblant,

Comme s'il eût encor rêvé de délivrance,

Il regardait longtemps du côté de la France,

Et puis s'agenouillait, pendant que de ses yeux

De longs pleurs de vieillard coulaient silencieux.

Il vivait de gibier, de poisson, de racines. Quelquefois les Indiens des bourgades voisines Venaient le visiter, et, dans son abandon. D'un peu de pémican grossier lui faisaient don.

Un jour — c'était par un de ces hivers si rudes Qui désolent souvent ces froides latitudes — Trois Sauteux, qui venaient de chasser l'orignal, Ne virent pas — étrange et funèbre signal — Le vieux drapeau flotter à son mât qui balance. Ils entrèrent au fort. Un lugubre silence Régnait partout. Soudain, dans un obscur réduit Où le pressentiment d'un malheur les conduit, Les trois chasseurs se voient en face d'un cadavre. C'était Cadot, dans une attitude qui navre, Avec son fier drapeau pour dernier vêtement : Le héros était mort, drapé dans son serment !

Le fort n'est plus debout. Pourtant, sur ses ruines, Le voyageur prétend qu'à travers les bruines Et les brouillards d'hiver, on voit encor souvent Le vieux drapeau fran(;ai8 qui tlotte dans le vent! (^-)

Sur les murs de Québec, au milieu des vieux ormes Qui font un dôme vert aux contreforte énormes Du roc qui sert d'assise à la fière cité, Superbe, et dominant le port mouvementé Dont l'orbe s'ouvre au fond d'un bassin gigantesque, Se dresse un obélisque au profil pittoresque, Comme une flèche au front d'un immense portail. Or, sur ce monument, rare et touchant détail, L'enfant peut épeler, entre les branches d'arbre. Deux noms gravés en noir sur deux lames de marbre.

C'est le nom d'un vainqueur et celui d'un vaincu; T'n Français, un Anglais, tous deux ayant vécu — Dans une époque, hélas ! moins douce que la nôtre L'un avec un seul but, celui d'écraser l'autre; Deux héros ennemis dont le sort fait rêver; L'un tombé comme un preux en voulant conserver A sa patrie ingrate une conquête ancienne; L'autre mort en donnant tout un monde à la sienne!

Passants, ne trouvez rien d'illogique en cela ;

Un noble sentiment les a réunis là.

Comme un gage constant d'union fraternelle.

D'entente cordiale et de paix éternelle

Entre deux nations qui savent, en grands cœurs.

Honorer les vaincus autant que les vainqueurs!

Wolfe et Mo)itcalm, grands noms tragiques de l'histoire. Dont l'un nous dit Défaite et l'autre dit Victoire, Par le sort des combats si rudement heurtés. Où sont ceux qui jadis vous ont si haut portés ?

Chacun eut son destin, et chacun eut sa tombe:

Le panthéon pour l'un, pour l'autre un trou de bombe! (^^)

Ils moururent ensemble, et presque de leurs mains.

A ce seul point fatal se croisent leurs chemins :

De nos jours, couniK' alors, un gouffre les sépare.

Pourtant, sous ce granit le rêveur qui s'égare

Peut aujourd'hui confondre et mettre au même rang

Le vaincu sans reproche et l'heureux conquérant!

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