CHARLEMAGNE
L'histoire que j'ai entrepris de vous conter s’est passée (si elle s’est passée) du temps du grand empereur Charlemagne.
Il n’est pas besoin d'écrire des contes, lorsque l’on veut intéresser en parlant de cette époque merveilleuse; la vérité est si surprenante qu’elle suffit bien à vous faire ouvrir les yeux à deux battants.
Que sont les chétifs prodiges des fées, ogres, géants, génies, farfadets, à côté de ceux qu'accomplit Charlemagne, et quelle baguette magique eut autant
de pouvoir que son épée?
Il faut, avant d'aller plus loin, que je vous fasse, en quelques lignes, le portrait de ce héros : ; Sa taille était de huit pieds à la mesure des siens, et les historiens disent dans leur enthousiasme : « Qu'ils étaient longs à merveille. » Ses yeux étaient
grands et perçants, et, lorsqu'il était en colère, on eût dit qu'un incendie s’al-
lumait sous ses paupières. Il avait la face vermeille et large d’un empan; ses cheveux étaient bruns et il portait toute sa barbe. Sa ceinture avait huit pieds de longueur, sans qu'il eût le corps disproportionné. Il mangeait volontiers en un repas la quatrième partie d’un mouton, ou une oie, ou un jambon, ou un paon; il était sobre de vin et y mêlait peu d’eau. Sa force était si grande qu'il tordait, en se jouant, trois fers à cheval réunis en faisceau. Il enlevait de terre, à bras tendu, un chevalier armé de toutes pièces, debout sur la paume de sa main. D'un coup de son épée, il fendait en deux un cavalier en tenue de guerre... et la monture par-dessus le marché. Ceci n’était qu'un jeu pour lui, et souvent, avec une bonne grâce dont il avait seul le secret, il se plaisait à donner cette preuve de sa force surnaturelle.
Sa colère était redoutée à l’égal du tonnerre; car elle était aussi prompte à éclater et à frapper. Miséricordieux comme Titus, — sûr de jugement comme Salomon, — pieux comme saint Joseph, — magnifique comme Sardanapale, — avisé en paroles comme Ésope, il avait deux qualités plus rares que toutes celles-là réunies : quand il parlait, il pensait ce qu'il disait, et quand on lui
parlait, il réfléchissait longuement pour comprendre l'intention de ceux qui
| ADUITAY Le
1] se faconna un royaume.
s'adressaient à lui. L'héritage de son père n'étant pas à sa taille, il se façonna un royaume plus en rapport avec ses instincts de géant.
Né en 742, couronné en , en 770 il avait conquis l’Aquitaine et la Lom-
bardie. Quatre ans après, l'Allemagne lui était soumise. Il fit cinquante-trois expéditions militaires, et commença le neuvième siècle en se laissant sacrer empereur d'Occident par le pape Léon IIT. Grand distributeur de couronnes, il donnait des royaumes et des duchés comme on donne de nos jours des sous préfectures. Il lui fallut deux capitales : Rome et Aix-la-Chapelle.
Il promulgua un code de lois connu sous le nom de Capitulaires, protégea la religion, répandit les saintes Écritures, encouragea les arts et introduisit dans les cathédrales les orgues qu'il emprunta aux Lombards. Entouré de grands esprits dont il stimulait les efforts et avec lesquels il travaillait, il fonda des universités et des écoles, et mourut en 814, après quarante-trois années de règne : quarante-trois années de conquêtes et de miracles.
En vérité, mes enfants, si un héros tel que Charlemagne ne vous suffisait
pas, vous seriez bien difficiles.