GE APE
LE TESTAMENT D’ANGOULAFFRE.
Angoulalfre était étendu sur le sol, entouré de ses compagnons d'armes. Quand les médecins vinrent pour panser ses blessures, il les repoussa.
€ Allez au diable, distributeurs de drogues. Mon âme ne fera pas la folie de demeurer dans une habitation aussi délabrée que celle que je puis lui offrir maintenant; Lous vos remèdes ne feraient que la chasser plus vite. Approche, Alcayd de Valence; Corsablix, Margariz, entourez-moi tous, que je meure en regardant vos visages amis. Racontez au roi Marsille comment est mort Mourad, comment je suis mort. Dites-lui bien que mon dernier souffle m'a servi à demander vengeance de ce Roland. Je vous lègue à tous une haine trop vivace, trop forte, pour
qu'elle ne me survive pas. Je destine mes biens, sans exception, à l’accomplis-
LA PASSE: D'ARMES: DE FRONSAC. ii
sement de cette œuvre. Si la corruption doit vous venir en aide, n’épargnez rien; il n'y a pas de conscience humaine qui ne croule à la vue des richesses dont vous allez disposer. Jurez-moi de ne rien négliger pour hâter la chute de ce maudit, et je mourrai plus tranquille.
— Compte sur nous, dit Priamus; nous héritons de ta haine, et, fût-ce dans
dix ans, füt-ce dans vingt ans, ce Roland périra de notre main.
Compte sur nous, dit Priamus.
— Nous le parlagerons en autant de morceaux qu'il t'a fait de blessures, dit Garlan le Barbu.
— Sa mort sera matière à légende, ajoute Abysme, le favori de Marsille; je te jure qu'il en sera parlé encore, alors que le souvenir de ce Charlot sera éteint.
— Priez Mahomet qu'il vous protége, car celui qui m'a vaincu n’est pas facile à vaincre, dit Angoulaffre.
— Fallñt-il dépeupler la Nubie, la Perse, l'Égypte, l'Atlas, le Caucase, la Seythie et l'Espagne pour former nos bataillons, reprit Écremis de Vauterne, aussi vrai que Mahomet est plus fort que saint Pierre, Roland, Charles et ses pairs mourront avant peu |
—— Avant un an nous coucherons à Cologne, dit un autre.
— Assez, bavards et fanfarons! reprit Angoulaffre qui sentait le froid l’en-
vahir; {âchez de rapporter vos os en Espagne, el, si Mahomet vous en fait la
grâce, renouvelez-y ces promesses. En attendant, veillez sur votre peau au tournoi de demain... La mort me tient à la gorge... Adieu... Ah! chien de Roland!»
Ce fut le dernier mot du préfet de Jérusalem.
Soixante Sarrasins prirent trente lances qu'ils tinrent chacun par un bout, et marchant sur deux rangs, les uns derrière les autres, ils improvisèrent une civière sur laquelle on étendit le corps du géant.
Deux heures auparavant, il entrait à cheval, suivi d'un brillant cortége de rois, d’émirs et d'alcayds, précédé d’une musique sauvage, fier de sa force, sûr de son courage, railleur et menaçant; mais quand Dieu ne prend pas fait et
cause pour le lion, le moucheron en vient facilement à bout.
Avant un an nous coucherons à Cologne. (Page 71.)